ACTE QUATRIÈME
sonne. Une femme que Ion juge belle et séduisante est-elle responsable des rêves et des illusions qu'elle fait naître chez les hommes, rien qu'en se montrant? Étais-je obligée de vous éclairer sur la vanité de vos espoirs secrets? Enfin, vous oubliez trop aisément que ces espoirs n'ont pas été tous déçus, et qu'en me donnant à vous j'ai fait pour vous, j'imagine, un peu plus que vous ne faisiez pour moi en me prenant. Puisque vous voulez établir nos comptes, j'affirme que tout ce qui pouvait vous arriver de fâcheux à cause de moi, je l'avais largement payé d'avance. Quand nous nous sommes rencontrés, c'étaient nos intérêts qui nous rapprochaient, pourquoi ne pas l'avouer? Vous m'avez ensuite plus aimée que je ne vous aimais. J'en ai profité, c'est possible. Mais si c'eût été le contraire, si j'avais été la plus éprise, c'est vous qui eussiez bénéficié de la rencontre, et c'est moi qui serais perdue, voilà la vérité. — Je me suis servie de mon pouvoir, mais non pour des œuvres viles. J'ai cherché à accroître la situation de mon mari, parce que cette situation est aussi la mienne, qu'on songe à soi premièrement et que les meilleurs plaisirs me semblent, comme à vous, ceux de la domination. De bon cœur j'ai voulu vous grandir aussi, car, lorsque je vous ai cédé, je ne vous haïssais pas. Je vous vois très éprouvé aujourd'hui, et, quoique vous ayez tout fait pour décourager mon affection, je veux bien être pour vous ce que j'étais avant, car je suis loyale. En quoi donc suis-jc un monstre?
LEVEAU
En quoi?... Ehl je ne raisonne plus. Je souffre, et je veux. — Tout pour vous, j'y consens; mais rien pour un autre, rien! surtout pour celui-là ! Je ne vous demande pas grâce, mais justice. Votre mari m'a tout pris : je vous garde. Vous quitterez votre mari et vous serez ma femme. Le voulez-vous? Répondez!
LA MARQUISE
Je ne peux pas. Laissez-moi partir, (on frappe à la porte
en criant :« Ouvrez! »; épouvantée ) Mon mari ! LEVEAU, très calme.
Je vous le demande encore une fois : Voulez-vous?
(La marquise prend vite son chapeau et son manteau et fuit vers la
porte de la chambre, à droite.) La porte qui donne sur l'autre rue est fermée et j'en ai la clef. Si vous voulez fuir, ce sera avec moi et pour rester avec moi. A'oulez-vous? (On frappe de nouveau.) Voulez-vous? Si VOUS ne voulez pas, je vais ouvrir.
Vous ne ferez pas cette infamie?
LEVEAU
Avec moi, toujours ! Avec moi, ou j'ouvre.
LA MARQUISE
Eh bien, non ! pas avec vous.
LEVEAU
Tu ne veux pas ?
II se jette sur elle et lui dégrafe violemment son corsage. LA MARQUISE.
Vous êtes fou !
Leveau tire le verrou de la porte; le marquis entre.