‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 14 sur 273 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

très pauvre, et travaillait comme un bœuf. Pendant les dernières années de ses études, il donnait le jeudi, par-ci, par-là, des leçons qu'on ne lui payait pas bien cher, et dont il envoyait le produit à ses parents. 11 y a toujours eu, dans sa vie, des héroïsmes cachés, des dessous de dévouement et de sacrifice. Je les avais devinés et je l'admirais de tout mon cœur. En somme, une histoire banale comme tout, l'histoire de l'éternel ingénieur vertueux des romans et des comédies. Seulement Pierre Rousseau n'est pas ingénieur, mais professeur agrégé do mathématiques. De mathématiques spéciales, chère madame. Il n'est ni très beau garçon, ni très beau parleur, et il n'a pas du tout l'air d'un héros de roman. Et c'est pour cela quil est intéressant. Et puis, que voulez-vous, il est mon ami.

Mais comment cet homme austère et... un peu rustique, si je comprends bien, a-t-il pu épouser une petite créature aussi fine, aussi élégante et fringante que madame Rousseau"?

ANDRÉ

Madame Rousseau est une orpheline, de naissance irrégulière, je crois, en tout cas assez mystérieuse, qui, mise au couvent à l'âge de cinq ans, n'en est sortie que pour se marier. Pierre la rencontra dans la famille d'une de ses compagnes de couvent, où elle était venue passer une partie de ses vacances. Elle avait alors dixneuf ans. Ce garçon, si travailleur et si fort en mathématiques, avait, comme je vous ai dit, un cœur très tendre et aussi un fonds de romanesque. Il fut séduit d'abord, bien entendu, par la grâce de la jeune fille, puis, s'il faut le dire, par Tétrangeté même de sa position et le mystère de sa naissance. Il s'y ajoutait une grande pitié pour l'orpheline délaissée. Rousseau pouvait, sans présomption, prétendre à la main d'Hélène

qui n'avait qu'une dot assez modeste, quatre-vingt mille francs, je crois, et, naturellement, rien à attendre. Il la demanda, et elle ne se fit pas trop prier. Elle était bien aise d'être adorée ainsi (c'était la première fois), bien aise surtout de ne pas rentrer au couvent, ce qui, pour elle, était l'essentiel. Il l'épousa parce qu'il l'aimait. Elle se laissa épouser, parce qu'elle s'ennuyait. Voilà de cela trois ans et voyez où elle en est! Aux rendez-vous avec un fat, dans la rue, en attendant mieux.

MADAME HERBEAU.

Et le mari?

ANDRÉ

Il ne se doute de rien, naturellement. Je crois pourtant qu'il souffre de n'être pas aimé... Mais, comme il travaille du matin au soir, il n'a peut-être pas trop le temps dy réfléchir; et, comme il aime absolument sa femme, comme c'est pour elle, pour qu'elle ait une vie un peu élégante, qu'il sacrifie ainsi la sienne, il se dit sans doute qu'étant aimée à ce point, il est impossible qu'elle ne finisse pas par laimer un peu. Hélas! son dévouement même se tourne contre lui. Ce brave homme de professeur, occupé tout le jour à donner des leçons, modeste d'allures, un peu gauche et silencieux dans le monde, semble à madame Hélène un fort petit personnage. Elle sait ou elle croit être d'un sang qui, si sa naissance eût été régulière, lui donnait droit à une vie plus brillante, et son mariage lui semble une déchéance. Ma mère, par bonté d'âme, a eu le tort de l'attirer dans son monde. La petite femme y a senti plus amèrement la modestie de sa condition... Enfin, elle a eu le malheur de rencontrer Bretigny. Bretigny est un inutile et un vaniteux comme il y en a tant ; mais il a de l'esprit; il mêle à sa frivolité quelque philosophie, des airs d'homme fort, d'homme supérieur et de

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