‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 182 sur 273 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

JACQUES, méprisant.

Allons, c'est bien, partez. Je ne vous dénoncerai pas.

MARTHE

Me dénoncer? A qui? Pourquoi? Savcz-vous seulement ce qui s'est passé?

JACQUES, très calme.

Je sais que vous me tuez une enfant que j'aime de tout mon cœur. Donc, c'est fini entre nous deux. Fini, entendez-vous bien? 11 va falloir probablement vous garder quelques jours dans cette maison. Jespère que vous n'essaierez même pas d'approcher votre sœur. Forcément, nous nous trouverons encore ensemble un certain nombre de fois. Mais considérez que, dès maintenant, je ne vous connais plus.

MARTHE

Non, je ne m'en irai pas. Je reste. Vous n'avez pas le droit de me chasser, car vous êtes mon complice. Oui, mon complice, puisque c'est par vous que j'ai souffert, et que c'est l'excès de souffrance injuste qui m'a menée où j'en suis... Vous m'avez tous trompée! Vous vous êtes tous joués de moi! Vous avez tous été égoïstes et lâches! Lorsque vous êtes venu, j'étais jeune et pas laide; l'autre se mourait déjà : que devais-je penser de vos assiduités? Vous l'êtes-vous demandé quelquefois? Pouvais-je deviner votre pensée secrète? Quand j'ai découvert mon erreur, ce que j'ai éprouvé... On plaint ma sœur depuis qu'elle est au monde, mais je vous jure qu'elle n'a jamais connu ces heures-là. Et personne n'a voulu comi)rcndre. Ma mère a fait semblant de ne pas voir ; elle vous a caché mon état. Et quant à Simone... ce qu'elle a fait est abominable!

J.VCQUES, commençant à s'intéresser.

Simone? Qu'a-t-elle donc fait?

C'est juste, vous ne savez pas. Bien sûr que je ne pouvais pas vous le raconter, et, si je parle aujourd'hui, cest que je suis désespérée, c'est que je n'ai plus maintenant de fierté ni de pudeur à sauver, et qu'enfin ce que je vais vous dire est ma seule justification. Eh bien, voici ce qu'elle a fait... J'avais toujours été malheureuse; j'avais vécu au milieu de la maladie et de la mort et, peut-être à cause de cela, moi aussi je voulais vivre! aimer! être aimée! Mais je n'osais pas croire que vous songiez à moi. Simone m'a rassurée; elle me disait : « Pour qui donc viendrait-il? » C'était le jour où vous avez fait la demande en mariage. Simone m'avait dit : « Il t'aime, j"en suis sûre. Au reste, je vais lui parler, et je verrai bien. ■» Et comme vous entriez, je me suis sauvée ; je me suis enfermée dans ma chambre où j'ai longtemps pleuré, — pleuré de joie... Quand je suis redescendue, Simone était votre fiancée. Elle m'avait trahie, trahie indignement... Et, quand je me suis plainte, si vous saviez avec quelle dureté ma mère m'a traitée!...

JACQUES

Eh! mademoiselle!...

MARTHE

Oui, ce que je vous dis là est insensé. Vous ne me deviez rien : vous ne m'aimiez pas, c'était tout simple... Et vous ne pouviez pas savoir... Mais, sciemment ou non, vous m'avez fait tant de mal! Vous figurez-vous seulement ce que j'endure depuis un mois, dans mon coin, à vous regarder tous deux?

Elle sanglote. Jacques, pris de pitié, redescend. JACQUES, pris de pitié.

Voyons, ma chère enfant, est-ce que vous ne vous exagérez pas à vous-même vos propres sentiments? Ne

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