‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 24 sur 273 · ACTE DEUXlÈiME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXlÈiME

ROUSSEAU

Mon ami, je sais que je suis ici, pour le moins, jusqu'à trois heures du matin. Or, je ne danse pas, je ne joue pas, je ne cause pas, car je ne connais à peu près personne ici, et, du reste, je n'ai rien à dire. De plus, je songe qu'il faut que je sois à huit heures à mon lycée, et que jai demain trois heures de classe et quatre heures de leçons particulières... Je te dis cela à toi... Dans ces conditions, il m'est difficile d'être d'une gaieté folle.

ANDRÉ

C'est juste. Mais pourquoi te surmènera ce point? Tu n'as pas d'enfants...

ROUSSEAU

Malheureusement.

ANDRÉ

Pour qui donc fais-tu ce métier de galérien?

ROUSSEAU

Hé! mon cher, il faut songer à l'avenir. Ma femme, comme tu sais, ne m'a pas apporté une grosse dot... Je ne puis compter que sur mon travail...

Alors, tu fais des économies?

Non.

ANDRÉ

C'est donc que tu as des vices secrets ?

ROUSSEAU

Toi, laisse-moi tranquille... Tu sais bien ce que c'est que la vie de Paris. Pour peu qu'on veuille un peu de confort chez soi et qu'on sorte de temps en temps...

ANDRÉ

Oui, les robes coûtent cher, et les chapeaux, et les voitures et le reste. En sorte que tu t'éreintes le jour uniquement pour avoir le plaisir d"avaler ta langue la nuit, dans des embrasures de portes! Ce n'est pas drôle, en effet. Et elle ne se doute même pas?...

Oui, elle?

ANDRÉ

Pardon.

ROUSSEAU

Écoute, André; tu as là une mauvaise pensée. Mais, comme je suis sûr de ton amitié, j'aime mieux répondre à tes insinuations que de m'en fâcher. Eh bien, non, elle ne comprend pas ce que je fais pour elle. Ou plutôt, elle ny pense pas; et je me garde bien de troubler sa sécurité sur ce point. Elle est jeune, elle a de l'esprit, tout le monde lui fait fêle. Il est tout naturel qu'elle trouve du plaisir dans ces réunions où je m'ennuie si fort; et il est naturel aussi que je me sacrifie un peu pour qu'elle soit contente. Elle est trop jolie, trop élégante pour moi, faite pour vivre d'une autre vie et dans un autre monde. Ce n'est pas sa faute. Et tout cela, je le savais... ou je devais le savoir.

ANDRÉ

Mais elle le savait aussi, il me semble.

ROUSSE A U

Comment veux-tu? Elle était trop jeune. Elle avait été élevée dans des conditions qui n'avaient guère développé en elle le sens pratique, mais plutôt des habitudes de rêvasserie et des désirs de liberté. Je suis venu, mon affection l'a touchée, et elle ne s'est point demandé si nous étions bien faits l'un pour l'autre.

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