ACTE DEUXIÈME
Ost moi qui aurais dû me le demander. Mais voilà ! j"ai cru qu'elle m'aimait. Et, en effet, elle m'aimait un peu. Seulement... Comment te dire cela?... J'en paraissais trop sûr et, par suite, j'ai peut-être été d'abord maladroit avec elle... Il aurait fallu plus d'esprit et de loisir que je n'en ai pour lui faire accepter une médiocrité de vie qu'elle n'avait sans doute pas prévue. En somme, je ne puis lui en vouloir. Notre malheur, à tous deux, c'est d'être trop différents... Te souviens- tu, dis, du lourdaud que j'étais au collège? Celui qui, à ce moment-là, aurait tii'é mon horoscope, n'aurait pas manqué de dire : — « Ce garçon-là sera un brave homme et un bon travailleur. Il épousera quelque lionne fille de son pays, simple comme lui, une ménagère sérieuse et modeste; il aura beaucoup d'enfants et vivra à peu près heureux dans son coin. » — Et me voilà le mari dé la plus élégante petite femme, de la plus brillante, de la plus singulière! Je n'ai, moi, aucun des dons qui pourraient la séduire, et il n'y a rien de commun dans nos pensées. C'est comme une étrangère que j'ai chez moi. Et cependant, je sens qu'il y a en moi une puissance d'affection et, si j'ose dire, un tas de bons sentiments qui devraient me faire trouver grâce à ses yeux. Mais je ne sais pas les lui montrer, et elle passe à côté sans les voir.
Tu es malheureux?
ROUSSEAU
Eh bien, oui, là!... C'est stupide; mais par moments je voudrais être un de ces jolis messieurs qui n'ont peut-être pas grand'chose dans la cervelle ni dans le cœur, mais qui sont « du monde », qui savent s'habiller, qui ne sont point timides, qui lui disent des fadeurs et qui la font danser. Tiens, j'aime mieux ne pas les voir, et c'est pour cela que je suis venu me
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réfiigici" ici. Non pas que je sois jaloux, Dieu merci! Elle juge ces pantins à leur valeur et passe son temps à leur dire des choses désagréables. Il faut lui rendre cette justice, qu'elle n'est point coquette. Mais, enfin, ces gens-là l'amusent, ils la font rire et elle se plaît avec eux. En vérité, quoiqu'elle soit trop fière, trop moqueuse, trop dédaigneuse, trop... je ne sais quoi pour être jamais à personne, il me semble pourtant qu'elle est à tout le monde plus qu'à moi. Et c'est cela qui est dur.
ANDRÉ
Voyons, mon ami, n'exagère rien. Deux ou trois mauvaises heures sont bientôt passées... et tu as ta revanche en rentrant.
ROUSSEAU
Tu crois?
ANDRÉ
Ah! mon pauvre vieux! mon pauvre vieux!
ROUSSEAU
Hein! Quoi? Quest-ce que j'ai dit? Qu'est-ce que tu as? Ah çà! mon cher ami, je te serais obligé de ne pas me plaindre si fort ! Il n'y a pas un mot de vrai, entendstu, dans tout ce que tu m'as fait dire?... Ce n'est rien, au fond, absolument rien. J'ai pleine confiance en elle et elle le mérite. C'est l'essentiel, cela. Et pour le reste, comment pourrait-elle savoir, puisque je n'ose rien lui dire? André, je t'en supplie, ne va pas la juger mal. Tu m'as pris dans un moment de mauvaise humeur, de rancune injuste. Tout cela, parce que je m'ennuie au bal. Ah! tiens, je suis une brute, une simple brute!
A ce moment, Gontran et un monsieur entrent dans la serre, puis s'arrêtotit dans l'embrasure d'une des portes, et regardent dans le grand sa'.on.