‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 41 sur 273 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

comme un sentiment si supérieur à l'amour de toutes façons, par la pureté, le désintéressement, la solidité et la douceur, que, selon moi, tu ne manques à aucun devoir et n'offenses aucune délicatesse en confessant à l'ami les secrètes souffrances du mari ou de l'amant. Ce droit ne cesserait pour toi que le jour où ta femme serait en même temps ta meilleure amie : mais ce jour-là justement tu n'aurais plus rien à me confier. Parle donc sans crainte et soulage ton cœur, puisque aussi bien tu as commencé.

ROUSSEAU

Eh bien ! donc, elle ne m'aime pas, et je ne puis plus, non, je ne puis plus me résigner à son indifférence, parce que j'ai trop peur d'en deviner les raisons, qui ne sont point belles. Veux-tu la vérité toute crue? Elle me dédaigne parce que je travaille, parce que je ne suis pas riche, parce que je ne suis pas élégant, parce que je ne suis pas un homme du monde... Tu ne crois pas? Tu penses qu'elle est trop intelligente pour cela? Alors cjuoi? Je cherche... M'en veut-elle parce que je n'ai pas de génie, parce que je ne suis pas illustre, parce que je ne suis que le premier venu? Eh! je ne suis peut-être pas le premier venu tant que cela! et en tout cas, je ne le suis pas par le cœur. Et enfin, elle savait bien qui j'étais; je l'ai prévenue, je ne me suis pas surfait. Pourquoi m'a-t-elle pris?

Ah ! mon clier vieux, que je voudrais qu'elle t'entendît en ce moment!

ROUSSEAU

J'avais fait un si beau rêve! Cette orpheline élevée uniquement par des religieuses, qui n'avait jamais eu d'autre maison que son couvent de Touraine, cela me semblait charmant. Je m'imaginais une âme toute

neuve, tout enfantine, tout ignorante, que je pourrais caresser et pétrir doucement. Puis j'avais tant de pitié de cette pauvre petite sans parents, sans foyer, qui n'avait jamais connu que la maternité froide des bonnes sœurs! Je me fondais en tendresse, à Tidée de la prendre, de la réchauffer, de lui donner une famille. Et je pensais qu'elle aimerait son mari et qu'il serait tout pour elle, lui ayant tout donné. Si elle avait voulu!... Te rappelles-tu la messe de mariage dans la cliapelle du couvent, l'autel tout fleuri comme un autel du mois de Marie, les robes blanches des sœurs et ces voix de femmes chantant des cantiques?... J'en pleurais de joie. Tu fen souviens! — Ah! triple idiot! qu'est-ce que j'avais donc sur les yeux? Dès le lendemain, mon ami, dès le lendemain, j'ai eu l'impression — ah! si nette et si atroce! — que je m'étais trompé, et qu'elle ne m'aimait pas, — pas même un peu, comprends-tu? Et, encore une fois, pourquoi ne m'aime-t-elle pas? Oh! ce n'est point de la passion que je lui demande, mais seulement un peu d'affection et de pitié... Serait-elle si malheureuse de se laisser adorer?

.\NDRÉ.

Ce que tu viens de me dire, le lui as-tu dit quelquefois?

Moi? Jamais!

ANDRÉ

Dis-le-lui, veux-tu?

ROUSSEAU

Je n'oserais pas. Sa froideur m'arrêterait les mots dans la gorge... La chute de mes illusions a été si soudaine et si lourde que j'en suis demeuré stupide; et, depuis, j'ai toujours été timide et contraint devant elle.

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