‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 8 sur 273 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

Et tenez, pas plus tard qu'hier matin, je me suis permis de vous admirer, — de loin, — à l'exposition des Arts incoercibles. Vous étiez arrêtée avec votre mari devant la Femme verle, vous rappelez-vous? (A Bretigny.) Au reste, monsieur, quoique je n'aie pas encore eu l'honneur de vous rencontrer, je vous connais beaucoup par mon confrère Thénard, de l'Académie des sciences, qui fait le plus grand cas de votre caractère et de votre esprit.

Embarras général.

HÉLÈNE

Vous vous trompez, monsieur. Monsieur de Bretigny n'est point mon mari, et si vous avez pu m'apercevoir à cette exposition, c'est que mon mari m'avait confiée à la mère de monsieur de Bretigny, qui, tandis que nous regardions la Femme verle, s'était attardée devant une Femme bleue de monsieur Jacobus Dupont. Monsieur de Bretigny n'est point professeur de mathématiques et n'a jamais présenté de mémoire à l'Académie des sciences. Ce n'est qu'un modeste sportsman, clown à ses moments perdus.

BARILLON

Excusez-moi, madame, (a part.) Je crois que j'ai fait une sottise.

MADAME HERBEAU.

Ah! monsieur, que je suis donc heureuse de faire votre connaissance! Il faut vous dire que j'aime à la folie les hommes de talent. Vous me voyez encore toute ravie de votre admirable discours! Ah! quel esprit ! quel charme! quelle distinction!

HÉLÈNE

Oui, monsieur Barillon a joliment blagué la vertu.

BARILLON

Vous exagérez beaucoup, madame. Je l'ai louée... comment dirai-je?... avec un peu d'étonnemcnt; et je

li REVOLTEE.

n"ai fait en cela que m'inspirer des sentiments de mon élégant auditoire.

HÉLÈNE

Justement; et cela ne fait pas notre éloge. Au fond, ces vieilles bonnes qui nourrissent leurs maîtres, ces marins qui repèchent des noyés, ces vieilles demoiselles qui soignent les malades, cela ne nous intéresse guère, n'est-ce pas? Cela manque un peu de montant, la vertu. Alors, vous, avec un sourire supérieur, vous vous penchez sur ces petites gens, sur ces misérables, et vous nous montrez leurs côtés pittoresques. Vous en faites de bons types. Vous nous racontez leurs belles actions en style de vaudeville ; et, tout en les louant, vous avez pitié de ces simples qui ne se doutent pas que la vertu est, comme dit l'un des vôtres, une sublime duperie, et vous semblez les excuser d'être vertueux. Et c'est à cet exercice d'esprit que nous venons applaudir. Quelle triste comédie! On sent si bien que les gens du monde qui sont là se croient fort supérieurs à ces braves gens, qui sont de petites gens, qui appartiennent au même monde que leur cocher ou leur cuisinière, et à qui l'on croit faire grand honneur en les récompensant pêle-mêle avec des hommes de lettres de troisième ordre et des poétesses déparlementales! C'est écœurant, quand on y songe. De grâce, laissons la vertu tranquille, épargnons-lui nos couronnes et ne la jugeons point. Vraiment, la compétence nous manque un peu trop.

MADAME DE VOVES.

Ma pauvre enfant, quelle agitée vous êtes! Faut-il tant s'indigner parce qu'on donne un peu d'argent aux bonnes âmes qui font du bien pour qu'elles en fassent un peu plus? Et si l'on met autour de cela du style et quelques jolies phrases, ce n'est pas un si grand mal. Vous vous plaignez qu'on récompense la

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