‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 92 sur 273 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

LEVEAU

Tu dis? Regarde-moi donc? (il l'examine.; C'est drôle, il y a dix ans que tu n'as eu cette figure-là. C'est quand j'ai voulu venir à Paris. Pendant trois mois tu as dit non. Mais j'avais plus de volonté que toi d'entêtement. Depuis, tu as été un vrai mouton, je te rends cette justice. Il paraît que le mouton redevient enragé? Eh bien donc, à nous deux ! Pourquoi ne veux-tu pas que la marquise revienne ici?

MADAME LEVEAU

Parce qu'elle est ta maîtresse.

Ça n'est pas vrai.

MADAME LEVEAU

Je t'ai suivi... avant-hier... tout l'après-midi... Je vous ai vus tous deux entrer... l'un après l'autre... Je vous ai vus sortir... Veux-tu que je te dise la rue et le numéro?

LEVEAU

Eh bien, oui. c'est vrai. Après?

MADAME LEVEAU

Comment, après?

LEVEAU

Mais oui! c'est ta faute.

MADAME LEVEAU

Ma faute?

LEVEAU

Celle de la destinée, si tu préfères. Tu sais pourtant bien que tu n'es pas la femme qu'il me faut. Es-tu capable d'être pour moi une associée, une compagne, au sens sérieux du mot? Es-tu capable davoir un salon?

138 LE DEPUTE LEYEAU.

Quelle figure fais- tu dans le monde? Toutes les fois que tu ouvres la bouche, jai peur que tu ne lâches une sottise. Peux-tu seulement comprendre ce que je fais"? Peux-tu être la confidente de mes travaux et de mes ambitions"? Pendant dix ans, loin d'être pour moi une aide, tu as été une gêne, une entrave. A cause de toi, je me sentais les ailes rognées. Tu as failli perdre ma vie. Ne t'étonne donc pas que j'aille chercher ailleurs ce que je ne trouve pas à la maison.

MADAME LEVEAU

Oui, je me rends bien compte; j'ai dû te faire souffrir souvent par mes manières... et parce que je n'étais pas à ta hauteur. Je t'en demande pardon. Mais aucune femme ne t'aurait aimé comme moi; avec aucune, tu n'aurais été tranquille comme avec moi. Est-ce un crime de ne pas être intelligente?

LEVEAU

Ce n'est pas un crime, mais c'est un tort.

MADAME LEVEAU

Tu me connaissais... 11 ne fallait pas me prendre.

LEVEAU

J'étais jeune, tu étais gentille et tu paraissais douce... et je ne savais pas encore ce que je valais.

MADAME LEVEAU

Et puis il y avait ma dot.

LEVEAU

Oui, il y avait ta dot. Deux cent mille francs. C'était quelque chose dans une petite ville. Mais avec tes deux cent mille francs, je t'ai gagné des millions.

MADAME LEVEAU

Je les déteste, tes millions! C'est eux mes pires enne-

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