ACTE DEUXIÈME
MADAME Li:VEAU.
Je n'ai rien l'ail de mal. Je voulais que le marquis ait l'œil sur sa femme, qu'il vous gène, et qu'il vous empêche de vous rencontrer. Ça a manqué; tant pis pour moi!
LEVEAU
Mais, malheureuse, sais-lu ce qui serait arrivé s'il avait reçu ta lettre?
M A 1) A M E LEVEAU
Quoi?
Oh ! presque rien. Le marquis est de première force à l'épée, et, comme je n'ai pu, moi, fréquenter la salle d'armes que sur le tard... toujours grâce à toi. soit dit en passant...
MADAME LEVEAU
Eh bien?
LEVEAU
11 m'aurait tué. C'est ce que tu voulais probablement...
.MADAME LEVEAU, simplement.
Mais tu ne te serais pas battu.
LEVEAU
Comment?
MADAME LEVEAU
]Mais non.
LEVEAU
Pourquoi ne me serais-je pas battu?
MADAME LEVEAU
Mais parce que... ça n'a pas de bon sens. Parce que... un homme raisonnable, Ijien posé... Enfin, qu'est-ce I. 9
lie LE DKI'UTÉ LEVEAU.
que tu veux? Je n'ai même pas songé à ça; je ne le voyais pas te battant en duel. Ça ne se fait pas dans notre monde, ces choses là.
Voilà où tu en es! Dans notre monde! Je suis de tous les mondes, moi, apprends-le! Alors tu te figures quïl ny a que les gens titrés qui se battent"? Tu es étonnante, ma parole ! De deux choses l'une : en écrivant cette lettre, ou lu as voulu ma mort, ou lu m'as pris pour un lâche.
M.VDAME LEVEAU.
11 n"y a pas de lâcheté à être raisonnable.
LEVEAU
Mais c'est qu'elle ne comprend pas! El voilà vingt ans qu'elle ne comprend pas! Ainsi, d'après toi, quand le marquis m'aurait provoqué, j'aurais dû lui dire : « Monsieur le marquis, c'est bien de l'honneur que vous me faites; mais ce que vous me proposez là, ça ne se fait pas chez nous, et je suis de trop petite race pour croiser le fer avec un gentilhomme. » (Se montant.) Ah! tiens, ce sont des idées comme celles que tu viens d'exprimer qui, lorsque je les rencontre chez des tartufes ou des brutes résignées, me mettent hors de moi, me font souhaiter l'achèvement logique et complet de la Révolution (car ça n'est pas fini!), le socialisme, l'anarchie, tout! un chambardement général... où mes millions passeraient, tant pis!... Oui, je suis autant qu'un marquis! Oui, nous leur avons pris tous leurs privilèges, y compris celui de la vie élégante et celui du point d'honneur. Nous ne leur avons même pas laissé le privilège de leurs préjugés
et de leurs vices! (Reprenant son sang-froid et blaguant un
peu.) Et c'est peut-être ça, au fond, la démocratie... Mais revenons à notre affaire. Ce que tu as fait, sais-tu comment cela s'appelle?