‹ Théâtre de la jeunesseChapitre 18 sur 92 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

GERTRUDE seule, rangeant les chaises et époussetant les meubles.

GERTRUDE

En v'ià une créature du bon Dieu ! C'est la meilleure femme que j'aie connue après mon pauvre François !... c'est-à-dire, c'était pas une femme, lui, mais il n'en était pas moins toujours content et prêt à rendre service. COmme madame Robin. (On entend sonner au dehors.)

Tiens, qui est-ce qui sonne donc? est-ce que ce seraient

déjà nOS parents ? (Elle Ta regarder à U porte du fond.) Non, C'est

jne petite paysanne... Ah! la porte est ouverte... elle entre... Par ici, petite, par ici!...

(Elle redescend sur la sccnu, Jeanneton paraît à la porte dn fondj

SCÈ^E III

lNNETON, GERTRUDE.

JE.-v.-.N'ETOX, s'arrêtant timidement sur le seuX

Pardon, excuse, la bourgeoise, c'esi-il par ici que demeure ma marraine ?

GERTRUDE

Ta marraine? possible, mais faudrait savoir qui «île est.

JEANNETON

C'est une ancienne femme comme vous, qui a été tambour-rnaitre dans ua régiment.

GERTRUDE

Hein? tu veux dire qui a épousé le tambour-maître?

JEANNETON

Ça se peut bien.

Gertrude Ricard?

JEANNETON

Juste.

GERTRUDE

Ainsi, c'est moi que tu cherches?

JEANNETOX.

Vous... c'est-il possible!... Vous êtes madame Gertrude ?

GERTRUDE

Et toi tu serais?...

JEANNETON, parlant très-vite.

Jeanneton Piclet, la iille à Thérèse Piclet, ia femme à ue Piclet.

GERTRUDE

Ma filleule?

JEANNETON

Vraie et véritable. Je m'ai lavé la figuie, ma mar- :, voulez- vous m'permettre 3e vous embrasser ?

gertrl:

Eh! viens donc, mon pauvre cha' .) Alan

c'est-il bien croyable 1 toi si grand' ça?

JEANNETON, naïvemeni.

Aht pas tout s fait, j'ai mes gros sabots qui me haussant.

GERTRUDE

Eh bien ! je t'aurais pas reconnue, par exemple !

JEANXETON.

Ni moi, ma marraine , rapport que je vous avais ja • mais vue.

GERTRUDE

Au fait, nous ne nous étions pas retrouvées depuis ta naissance. J'ai quitté tout de suite après le Verdier en Brie, et j'ai su, par hasard, que t'étais devenue orphelins... Mais comment donc quête voilà à Montargis?

JEANXETON.

C'est parce que je demeure près d'ici, à Ferrières.

GERTRUDE

Et chez qui que tu es là?

JEANNETON

Pour le quart d'heure je suis chez moi, ma marie ce qui fait que je me trouve dans la rue.

GERTRUDE

Comment ça ?

JEANNETON

Voilà l'histoire : J'avais été gagée par Pierre Godureau pour garder ses dindons, et je puis dire que ,'étaislaprovidencedemesbètes.à preuve qu'elles deve-

naient grosses comme des personnes établies et qu'elles m'aimaient de cœur; aussi le bourgeois me considérait et m'avait donné à Pâques une paire de sabots; mais le brigadier de la gendarmerie est venu tout brouiller.

GERTRUDE

Comment, le brigadier?

JEANNETON

Oui, rapport que pour reconnaître mes dindons, je leur-z-avais donné des noms analogues. Le plus fier et le plus bêle je l'avais appelé M. le maire, le plus gourmand M. l'adjoint, le plus méchant le grand gendarme, et ainsi des autres, le tout sans malice; mais quand le origadier a appris la chose, il s'est mis dans toutes ses fureurs : il a crié partout que j'insultais Padministra- ;;on, que j'étais une ennemie du gouvernement! Alors . e Godureau a eu peur, et il m'a renvoyée.

GERTRUDE

Si c'est possible! De sorte que te voilà sur le pavé?

JEANNE rox.

Pas ici , ma marraine , puisque c'est des planches, a je suis tout de même sans place.

GERTRUDE

Eh bien ! tu vois ce que t'as gagné avec tes moque- ' Quand on veut rire aux dépens des gens, tôt ou tard ils se revengent.

JEÀNKETI .

Ohl j'ai bien vu ça par après, ma marraino! ou jetto

comme ça des pierres dans les arbres et elles vous retombent sur le nez; aussi j'ai bien promis que c'était fini de rire.

GERTRUDE

Mais en attendant, t'es sans place ?

JE ANNE TON

Depuis hier, ma marraine, et je viens pour vous prier de me chercher une maison, n'importe laquelle. Je m'emploierai à tout : je serviralies bourgeois aussi bien que les dindons; j'ai pas de mauvaise fierté.

GERTRUDE

Eh bien !.on verra ça; qu'est-ce que t'es capable de faire? Sais-tu un peu de cuisine ?

JEANNETON

Oh! oui, ma marraine; c'était moi qui faisais toujours la pClée pour les bêtes.

GERTRUDE

Et le ménage?

JEANNETON

Certaines. ent... j'étais chargée du poulailler.

GERTRUDE

Hein I tu crois donc que je veux te mettre en service chez des oies?

JEANNETON, baisant les yeux.

Je ne sais pas, ma marraine; mais je promets d'avoir bien du courage et bien de la bonne volonté.

A la bonne heure! avec ça on arrive toujours. On s'occupera de toi, fanfan. As-tu au moins un certificat de ton ancien bourgeois?

JEANNETON

Pardon, excuse; il devait le faire écrire par M. Rigoulard, le maître d'école , et il a promis de me l'apporter ce matin, avec tous mes papiers de naissance (regardante Fanduie) ; même que v'ià l'heure où je dois le trouver an marché.

GERTRUDE

Alors vas-y; et quand tu reviendras je te présenterai à madame Robin.

JEANNETON

Merci, ma marraine! Oh! je savais ben, moi, qut vous ne m'abandonneriez pas; je le disais toujours aui autres : les anciens militaires, ça a bon cœur !

GERTRUDE

Parce qu'ils connaissent les désagréments de l'existence, vois-tu, et qu'ils ont été trop de fois dans le pétrin pour y laisser les camarades. Un Françaî* se doit à ses semblables, comme disait le colonei du 4ol en sauvant des Prussiens.

JEANN'ETON.

rs à tout à l'heure, ma marrains.

GERTRUDr •

A tout à l'heure, G

JEAX>*ET0N.

Je puis laisser là mon paquet, pas vraic

GERTRUDE

Au! tu as un paquet?

JEAXXETOX.

Je crois ben. (dqh ton grave et un peu mystérieux.) J'ai fait des économies.

GERTRUDE

Vrai?

JEAXXETON, allant prendre son paquet laissé sur une chaise près de la port; .

Voyez plutôt : une paire de bas, trois chemises et deux jupes de toile ! Je sais ben que c'est du lusque; mais quand on est jeune, faut ben se donner qu'euq' douceur.

GERTRUDE, lui donnant une tape sur la joue.

Allons, je vois que tu es une fille d'ordre.

(Jcaauetca va reporter son paquet sur la chaise.) JEAXNETON'.

Par ainsi je m'en vas, ma marraine, (tardant au dehors.) Ah ! mais, quoique c'est donc que ce*te voiture qui es.' arrêtée à la porte ?

GERTRUDE

Une voilure ?

t. Gertruùu, Jeaunstca.

JEANNETON

Arec deux belles dames qui descendent.

GERTRUDE, allant regarder.

Ah ! mon Dieu, ce sont les héritières de madame Pâturai l

JEANNETON

Regardez, regardez la vieille, ma marraine! Elle ressemble au dindon que j'avais appelé M. le marquis.

GERTRUDE

Justement, c'est une marquise.

JEANNETON

Est-ce que ça sérail sa femme ?

GERTRUDE, baissant U rate.

Veux-tu bien te taire 1

JEANNETON, parlant b«.

Oh ! et l'autre qui regarde avec un petit morceau de

Verre. (Elle fait un geste indiquant l'usage du lorgnon.) EU? eSt dOUC

aveugle de naissance?

GERTRUDE

Tais-toi, les voici.

Page 1