SCÈNE II
Madame de KRAKOFMAN, LA DUCHESSE, sortant de la chambre à droite.
LA DUCHESSE, qui a entendu les derniers mots prononcés par madame d* Krakofman et qui est arrivée derrière elle, dit en imitant son ton.
Première dame d'honneur I parce que vous êtes seule.
MADAME DE KRAKOFMAN, se retournant.
Qir i vois-je? Comment Son Altesse peut-elle se trouver debout ?
LA DUCHESSE
Mais, comme tout le monde, je n ai eu pour cela qu'a me lever.
MADAME DE KRAKOFMAN.
Son Altesse se serait habillée de ses propres mains?^ Quelle touchante simplicité!
LA DUCHESSE
Aht en me réveillant ce matin dans cette chambre d'auberge de village, j'étais si heureuse de penser que personne ne me connaissait ici; que l'hôtelière qui nous
a reçues au milieu de la nuit, enveloppées dans nos manteaux, ne nous avait même pas regardées ; qu'elle ne sait si je suis vieille ou jeune, servante ou maîtresse; qu'enfin je suis sûre de mon incognito!... (Respjant très-fort.) Ah! quel soulagement de n'avoir plus à porter le poids de l'étiquette... de pouvoir marcher sans faire sonner les cloches, sans faire partir les canons et sans faire parler les bourgmestres ! Quand je pense que le dernier m'a tenue trente-cinq minutes en plein soleil pour me prouver que je me suis appelée autrefois Sémiramis!
MADAME DE KRAKOFMAX.
C'était un juste hommage rendu à la sagesse de la souveraine du heau duché de Eikokemberg.»,
LA DUCHESSE
D'abord, ma chère madame de Krakofman, je vous ferai observer que personne n'a encore pu juger de cette sagesse, puisque je faisais mon tour d'Europe quand j'ai reçu la nouvelle que mon vieux cousin venait d'abdiquer en ma faveur, et que je vais voir, pour la première fois, ce que vous appelez mon duché!.. Heureusement que mes États sont d'une étendue modérée... et que je pourrai en faire le tour en voiture, tous les matins avant mon déjeuner.
MADAME DE KRAKOFMAN.
Il est certain que Son Altesse aurait droit à un plus vaste empire; elle qui a fait l'admiration de toutes les cours de l'Europe par sa beauté...
LA DUCHESSE, qui s'arrange devant le miroir place sur la chemina* à gauche.
Madame de Krakofman!...
MADAME DE KRAKOFMAN, continuant d'une toîx plus haut».
Par son esprit, par son instruction...
LA DUCHESSE, comme plus haut.
Madame de Krakofman... de grâce!...
MADAME DE KRAKOFMAN, élevant toujours la voix.
Par son grand caractère, par sa générosité, par son courage!...
LA DUCHESSE, comme plus haut.
Assez, madame de Krakofman !
MADAME DE KRAKOFMAN.
Non, je suis franche, moi; je dis toute la vérité, lors même qu'elle devrait déplaire à Son Altesse 1
LA DUCHESSE
Vous savez que les éloges ne déplaisent jamais... même lorsqu'on n'y croit pas. Seulement je trouve qu'on nous les fait acheter trop cher en nous obligeant à cette éternelle représentation... Ne pouvoir éternuer sans que les tambours battent aux champs t c'est à en mourir d'ennui... surtout quand on n'en a pas l'habitude...
MADAME DE KRAKOFMAN.
Son Altesse doit cependant comprendre aue lorsqu'on doit commander à tout le monde..-
LA DUCHESSE
On n'a plus le droit de faire sa volonté, c'est juste. Mais comme je ne suis point encore maîtresse des au- :res, je ne serais pas fâchée de l'être de moi-même, quand ce ne serait que pour un jour. Aussi rappelez-vous bien, madame de Krakofman, que j'exige de vous la plus grande discrétion.
MADAME DE KRAKOFMAN.
Son Altesse sera obéie.
LA DUCHESSE
Ah! dites-moi, vous avez vu descendre la malle que j'ai voulu emporter?
MADAME DE KRAKOFMAN.
De mes propres yeux; elle eJt dans la chambre de Son Altesse. Son Altesse me l'avait si expressément recommandée que j'en ai compris toute l'importance, (confidentiellement.) J'ai deviné que ce devaient être des papiers d'affaires...
LA DUCHESSE, allant au miroir.
Mieux que cela, madame de Krakofman.
MADAME DE KRAKOFMAN, d'un ton plus conEdoc
Des titres de famille, peut-être?
LA DUCHESSE, *o miroir.
Encore k^ieux.
MADAME DE KRAKOf MAN, tout bas, d'un air importas:.
Alors, des secrets d'État ?
LA DUCHESSE, se retournant.
Ce sont des toilettes pour les bals déguisés de la cour.
MADAME DE KRAKOFMAN, effarée.
Comment?
LA DUCHESSE, riant.
Avez-vous oublié, ma chère madame de Krakofman, que j'emporte de mon voyage les plus jolis eostumes suisses et italiens? Ce sera original, authentique, et cela me délassera des robes de satin ou de velours.
MADAME DE KRAKOFMAN, riant atec effort.
Il n'y a vraiment que Son Altesse pour avoir des idées aussi... aussi...
LA DUCHESSE
Achevez.
MADAME DE KRAKOFMAN, qui cherche une épithèU.
Des idées aussi... grandioses.
LA DUCHESSE, riant.
Ahi le mot me semble heureux!
MADAME DE KRAwOFMAN, riant a»ec effort.
Son Altesse est-elle bonne de vouloir bien rire.
LA DUCHESSE
^Ile-même, n'est-ce pas? C'est encore une suite de L'eue touchante simplicité que vous vantiez en moi tout a l'heure , ma chère madame de Krakofinan. Mais partons un peu de ce village où nous sommes et que je ne connais pas encore... bien qu'il fasse partie de mon duché... l'avez-vous déjà vu?
MADAME DE KRAKOFMAN.
Seulement de ma fenêtre.
LA DUCHESSE
Eh bien?
MADAME DE KRAKOFMAN.
Ce lieu m'a paru bien peu digne de Son Altesse. Son Altesse croirait-elle qu'on y laisse promener librement les poules, les canards et les... je ne sais comment dire sans manquer de respect à Son Altesse... les compagnons de saint Antoine.
LA DUCHESSE
Eh bien, ma chère madame de Krakofman, quel mal à cela, s'ils ont besoin de prendre l'air? il faut bien que tout le monde vive.
MADAME DE KRAKOFMAN , avec attendrissement.
Ah ! Son Altesse a un vrai cœur de souveraine 1
LA DUCHESSE, qui est allée à la fenêtre an fond.
Et puis le site est charmant. Une rivière là-bas avec
des peupliers... Du bout de cette galerie la vue doit être admirable...
(Elle disparait dans la galerie.)