SCÈNE PREMIÈRE
MANON, posant sur la table des assiettes et allant écouter à la porte vitrée du premier plan à droite, puis le COUSIN PIERRE.
MANON, frappant à la porte.
Eh!... monsieur Pierre?... Est-ce que voas êtes là?... Monsieur Pierre!... répondez si vous n'y êtes pasl
LE COUSIN PIERRE, entrant par le fond.
Qu'est-ce que c'est, ma bonne Manon?
MANON
Ah! vous étiez au jardin? Je disais aussi, un marin, ça doit être matineux !
LE COUSIN PIERRE
J'étais levé avant le jour.
MANON
Voyez-vous ça 1 Parce que vous venez des pays chauds, où le jour paraît avant le lever du soleil, ça vous trompe à cette heure que vous êtes au Havre.
LE COUSIN PIERRE, souriant.
Ce n'est pas précisément ça, ma chère Manon, mais je n'ai pas pu fermer l'œil de la nuit.
MANON, virement.
Ah! Seigneur I le lit était mal fait; vous couchez peut-être sur la plume !
LE COUSIN PIERRE
Non, c'est que...
MANON, l'interrompant.
Vous n'aviez pas assez de couvertures?
LE COUSIN PIERRE
J'avais trop de souvenirs i Songez donc que je sui3 débarqué seulement d'hier soir.
LE COUSIN PIERRE 2i!
MANON
Et très-tard... car nous vous avons attendu depuis six heures, monsieur Pierre; aussi c'était pas de ma fante si le macaroni était trop gratiné !
LE COUSIN PIERRE, souriant.
Il était excellent, ma bonne. — Tout est excellent quand on revient en France, après dix années passées dans l'Inde.
MANON
\h ! Dieu ! en voilà un pays extraordinaire, à ce tfO& dit le portier du voisin.
LE COUSIN P1ERBE
est donc allé?
MANON
Non, mais il a lu un voyage dans lequel on dit c'est une nation où les éléphants servent de chevaux de fiacre, et où on pêche des baleines en guise de goujons I is compter les serpents qui ont des sonnettes, comme chez nous les médecins; puis les moustiques, les chameaux, et je ne sais pas combien d'autres vermines qui troublent votre existence! — Aussi fallait voir les inquiétudes de madame Leclerc quand on ne recevait pas de vos lettres I
LE COUSIN PIERRE
Excellente cousine I elle m'aime tant! nous avons Hé élevés l'un près de l'autre, comme frère et sœur.
MANON
Elle avait tou/ours peur des lions, des pirates, des requins... J'avais beau lui dire : « Il n'y a pas de d?nger, madame, M. Pierre a trop de protections ! * elle n'a été tranquillisée qu'en vous voyant.
LE COUSIN PIERRE
Et voilà pourquoi précisément ce matin j'étais levé de si bonne heure pour causer avec elle. — Je viens de la quitter. — Depuis mon départ il y a eu ici de si grands et de si tristes changements !
MANON, baiuant ta roix.
Ah! vous voulez parler de la sœur de madame Leclerc? Pauvre chère dame, qui nous est morte dans toi mains en nous recommaudant son fils Louis.
LE COUSIN PIERRE
Je l'ai entrevu hier.
MANON
Oui, oui, il arrive de sa pension de Paris pour passer les vacantes chez sa tante; madame Leclerc se faisait une fête de le voir; mais depuis qu'il est arrivé...
(Elle s'arrête en secouant la tête.)
LE COUSIN PIERRE
Eh bien ?
MANON
Dame 1 monsieur Pierre sait bien ce que c'est: à cet âge on a des idées... et puis on fait des choses... ce qui
LE COUSIN PIERRE. ?17
vous donne des manières... — Au reste, "'est toujours comme ça, surtout pour les jeunes garçons... et pour les jeunes filles... — Vous comprenez?
LE COUSIX PIERRE, souriant.
Pas très-bien, ma bonne.
MANOX.
C'est pourtant clair; il voudrait... (Regardant u pendule.) Ahl bonté divine! déjà neuf heures I et mes côtelettes qui ne sont pas sur le grill — Excusez-moi, monsieur Pierre; certainement je ne m'ennuie pas avec vous; mais, comme disait le roi Dagobert à ses chiens, il n'y a si bonne compagnie qu'on ne quitte... (eiu ™ pour sortir
et aperçoit le b?«»o sur lequel est perché le perroquet.) Et tenez, Ce pâU"
vre Jacquoi que j'ouLliais de mettre au soleil dans le jardin. — C'était à la défunte, la mère de M. Louis; aussi vous comprenez si on le soigne ! (au perroquet.) As-tu déjeuné, Jacquot? Viens, Jacquot, mon joli Jacquot...
(Elle prend le bâton 3t l'oiseau et sort avec eux par la porte do fond.)