X.E COUSIN PIERRE
MANON, à Louis.
Comme ça, on n'ira pas pêcher avec le grand François.
(Lonis fait un geste de mauvaise humeur.)
MADAME LECLERC
Vous direz à madame Gallois que j'ai reçu ce livre seulement aujourd'hui et que je le lui envoie sur-lechamp.
LOUIS
Mais, ma tante... est-ce qu"on ne pourrait pas attendre à demain ?
MADAME LECLERC
Pourquoi cela ?
LOUIS
C'est qu'aujourd'hui... j'avais projeté... une promenade...
MADAME LECLERC
Vous la remettrez à un autre jour.
LOUIS, à part.
Un autre jour, ce ne sera pas la grande marée, et on ne trouvera plus de salicoques !
MAN'OX, malignement.
Certainement que M. Louis doit être enchanté de sacrifier un plabir pour cette bonne madame Gallois
LOUIS, d'un ton bourru.
Je ue vous parle pas, Manon.
MAHOH.
Ah! c'est que je la porte dans mon cœur, cette excellente dame; — elle m'a rendu tant de services!
LOUIS, brusquement.
Alors c'est à vous et non pas à moi de les reconnaître.
(Manon sort en riant par la porte dn fond.)
MADAME LECLERC, à Louis.
Vous oubliez, Louis, qu'elle m'en a également rendu dont je ne pourrai jamais me montrer assez reconnaissante.
LOUIS, d'un ton bourru.
C'est possible!... Je ne me mêle pas de vos affaires nia tante 1
MADAME LECI.ERC, sévèrement.
Vous avez tort, car je me môle des vôtres, monsieur, quand je puis vous être utile. Vous me forcez à vous rappeler que je me suis souvent imposé pour vous des devoirs plus pénibles que de porter un volume à une amie.
LOUIS, comme plus haut.
Alors ma tante me reproche la peine qu'elle a prise pour moi ?
MADAME LECLERC, t^ec impatience.
Tenez, Louis, brisons là; la mauvaise humeur vous ôte toute justice et tout bon sens. — Dès que nous au.
LE COUSIN PIERRE. «1
rons déjeuné 7ous porterez ce volume à madame Gallois, je l'exige, je le veux.
(Elle lui donne le volume.)
LOUIS, à part, avec colère.
Oui... Eh bien, moi je ne le ne le veux pas! — Ah on croit que j'irai renoncer comme ça à une partie de pêche! — Madame Gallois aura son bouquin demain... ou plus tard!
MANON, rentrant par le fond atec un habit *»
Ah! bonté du ciel, quelle horreur l
MADAME LECLERC
Qu'est-ce donc? qu'avez -vous?
MANON
Ce que j'ai, madame?... — J'ai d'abord l'habit de monsieur que je suis allée chercher au fond du jardin,
LOUIS, brusquement.
Donnez.
{Il prend l'habit et l'échange contre sa tunique déchirée.) MANON.
Mais en revenant j'ai passé près de la petite serre de madame, et j'ai vu tous les carreaux brisés à coups da pierre.
LOUIS, à rirt.
Bavarde !
i. Madame Leclerc, Manon, Look.
MADAME LECLERC
Que dites-vous? (a Loui?.) C'est sans doute encore une de vos distractions, monsieur?
LOUIS
Du tout; je ne l'ai pas fait exprès... c'est en abauant des noix!...
MANON, montrant la criTate déposée sur une chaise.
Et des poires... et des amandes... car monsieur extermine tout dans le jardin de madame! Autant être livre aux Bédouins! — Et si ce n'était que ça encore! Mais madame sait bien cette fleur, la plus belle de la serre.
MADAME LECLERC
Mon cactus ?
MANON
Il est en cannelle, madame!
MADAME LELERC.
Est-ce possible ?
MANON, à Louis.
Vous devriez mourir de honte, monsieur ! — Une si belle plante, que madame aimait comme la prunelle de ses yeux, vu qu'elle lui avait été donnée par madame Gallois.
LOUIS, impatienté.
Au diable madame Gallois !
LE COUSIN PIERRE. I3S
MADAME LECLERC, sévèrement.
Que signifie ?
LOUIS, plus impatienté.
Cela signifie que je ne veux pas suporter plus longtemps les sottises que dit mademoiselle Manon.
MADAME LECLERC
Je supporte bien, moi, celles que vous faites, monsieur.
LOUIS, toujours plus impatienté;
Il n'y a pas besoin d'ailleurs de tant se lamenter pour un cactus perdu, le fleuriste d'à côté en a des centaine?, je remplacerai celui qui a été brisé.
MADAME LECLERC, vivem^t.
Et remplacerez-vous aussi le souvenir qu'il me rappelait?
LOUIS, ironiquement.
Ah I si c'est une affaire de de sentiment!
MADAME LECLERC, irritée.
Oui, monsieur; et puisque vous ne le comprenez pas, puisque vous ne tenez aucun compte de mes défenses. vous trouverez bon que je me mette à l'abri de vos dévastations en vous interdisant le jardin.
LOUIS, s'assejar.t iTec humer-»
Ça m'est bien égal.
t34 THEATRE DE LA JEUNESSE.
MADAME LECLERC
Vous resterez dans votre chambre.
LOUIS, comme plus haut.
Tant mieux I madame Gallois n'aura pas son volume.
IfiDAME LECLERC.
Pardonnez-moî, monsieur; je ne veux pas que les autres aient à souffrir de vos fautes; la punition d'ailleurs vous serait agréable si elle vous débarrassait d'un !evoir qui vous déplaît. Avant de prendre vos arrêts vous irez chez madame Gallois.
LOUIS, aTec emportement et en se levant.
Eh bien 1 non, je n'irai pasl
MADAME LECLERC, saisi*.
Comment, monsieur?
LOUIS, comme plus l.aut.
Non; puisqu'on me traite comme un prisonnier, j« resterai en prison; apporte qui voudra le volume, (h i* jette sur le guéridon.) Ce ne sera pas moi!...
MADAME LECLERC, très-truub:**.
Louis!...
LOL'I^, frappant du pied et avec emportement.
C'est inutile! je n'irai pas ! je n'irai pas!
LE COUSIN PIERRE. 135