‹ Théâtre de la peurChapitre 17 sur 50 · JEAN, CHARRIER · texte numérisé non relu

JEAN, CHARRIER

CHARRIER

(Toujours appuyé à la porte de la chambre) Il semble que si on l'appelait, elle ouvrirait les yeux.

(Appelant d'abord faiblement, puis plus fort, avec une sorte d'exaltation)

Jeanne... Jeanne... ma petite Jeanne...

(Le glas cesse)

JEAN

[Qui est revenu, le prenant doucement par le bras pour l'éloigner)

Je vous en prie... toutes ces idées, toutes ;cs évocations ne font qu'augmenter votre douleur.

(11 veut l'entraîner un peu loinde la chambre)

86 L'Horrible Expérience

CHARRIER (Résistant) Cane fait rien; ma douleur, je ne cherche pas à l'oublier, je veux vivre avec ma douleurr. En perdant ma fille, j'ai tout perdu.

(11 repousse Jean, revient vers la chambre mortuaire et regarde sa fille)

Comme son visage est calme !

Elle n'a pas souffert...

CHARRIER (Comme éprouvant un peu de consolation et regardant Jean) Ah!

JEAN

Elle est morte sur le coup, d'une syncope cardiaque.

CHARRIER

(Aux mots de syncope cardiaque a eu un brusque sursaut et un tremblement de tout le corps)

D'une syncope...

JEAN

Oui, elle n'a aucune blessure.

CHARRIER

(Répétant comme en lui-même) D'une syncope...

'Un silence. On sent qu'il se passe en lui une; lutte effroyable. Il prend soudain les mains de Jean et le regardant d'une façon étrange) Nous sommes seuls ici ?

VHortible Expérience 87

JEAN

(Etonné) Mais oui, tout seuls.]

H n'y a plus personne ?

JEAN

(Après avoir regardé autour de lui) Personne.

CHARRIER

(Les yeux dans les yeux de Jean)

Est-ce que vous l'aimiez profondément?

JEAN

Pouvez-vou.^ le demander?

CHARRIER

Vous laimiez profondément, et vous êtes ^. comme les autres, consentant, résigné. Vous êtes lâche! ^

- . JEAN

Moi!

CHARRIER

fac^ d'ëur^' "°"^ sommes tous lâches en

JEAN

De qui voulez-vous parler ?

CHARRIER (Exalte)

De la Mort... On la hait, mais on la laisse faire. Personne n'ose lui tenir tête.

88 L'Horribh Expérience

(Avec une résolution farouche) Eh bien ! moi, j'oserai... oui, j'oserai...

JEAN

(Sans comprendre) Que voulez-vous faire?

CHARRIER

Cette expérience que je voulais tenter sur d'autres, je vais la tenter sur ma fille. . .

JEAN

(Epouvanté) Sur votre fille r"

CHARRIER

(Allant à la cheminée et regardant ce qui s'y trouve) Il y a là des ciseaux, des scalpels, des éponges...

(11 touche chacun des instruments) Tout ce qu'il faut...

JEAN

(Essayant de le calmer) C'est impossible...

CHARRIER

(Allant à la boîte qui est toujours placée sur le

guéridon et l'ouvrant pour préparer l'appareil)

Il n'y a rien d'impossible. On ne sait pas, on ne sait rien... on n'a jamais eu le courage d'essayer.

JEAN

Sa mort remonte à plusieurs heures ! ..

L'Horrible Expérience 89

CHARRIER

]e veux essayer...

JEAN

Mais on a tout tenté ! d'abord, sur le talus où je l'ai trouvée morte, étendue sur l'herbe...

CHARRIER

(L'interrompant) le n'y étais pas.

JEAN

Et, plus tard, nous étions trois médecins, on a tout tenté . . . respiration artificielle, révulsifs. .

CHARRIER

C'est sur le cœur qu'il fallait agir.

JEAN

Maintenant, il est trop tard...

CHARRIER

Pourquoi ?

JEAN

Le cœur est mort.

CHARRIER

(Allant i Jean) Peut-être pas . Je puis le faire contracter, et cela pendant des heures, j'en suis sûr.

Et après?

CHARRIER

(Essayant de lui imposer sa volonté) Sait-on ce que produira sur un cadavre un

90 UHorrihle l'expérience

cœur que je rends vivant pendant des heures I

JEAN (Résistant)

C'est impossible !

CHARRIER

(Avec violence) Je veux essayer.

JEAN

La douleur vous égare.

CHARRIER

(Se dirige vers la chambre de Jeanne) Je veux essayer.

JEAN (Lui barrant la route) C'est de la folie !

CHARRIER

Vous avez donc peur?

JEAN

J'ai peur pour votre raison.

Non, vous avez peur. Vous dites l'avoir aimée et vous avez peur d'elle, peur de son cadavre, et ce n'est peut-être même pas de la peur, c'est du dégoût !

(Il le repousse brutalement)

JEAN

(Le suivant) Calmez-vous...

LHorrihh Expérience 9t

CHARRIER

(Qui est presque sur le seuil de la chambre de Jeanne, regarde Jean avec colère et mépris) Oh ! laissez-moi... Vous que j'avais toujours traité comme un fils... vous que ma fille a aimé... car elle vous a aimé. ..-adoré...

JEAN

(Ne sachant plus que répondre, affolé, éperdu> Mais que faut-il faire ?

CHARRIER

(Le regarde fixement comme pour le suggestionner, et après un temps, d'une voix très basse) Vous allez voir.

(Il entre dans la chambre comme un fou)

JEAN

(Qui a suivi Charrier après une hésitation, s'arrête au seuil de la chambre; épouvanté par ce qu'il voit, il recule vers le canapé; il est livide de terreur, il peut à p>eine articuler ses mots) Qu'est-ce que vous faites? Malheureux...

qu'est<e que vous faites ?... Oh ! non...

(iharrier ! pas cela !... Charrier î... Je vous en

supplie...

CHARRIER (Rentre précipitamment, l'air égaré, portant dans ses bras le cadavre de sa fille dont la tête est tournée du côté du public •n, non... laissez-moi...

tu le dépose sur la lable, en passant derrière celle-ci, et se trouve face au public. Jeanne

92 L'Horrible Expérience

porte la même robe bîanche du premier acte. La ceinture et les rubans qui l'ornaient ont été seulement enlevés. Les bras sont pendants, les cheveux sont dénoués, et les pieds sont sans bottines, dans des bas de couleur pareille à la robe. Elle est étendue sur la table, les pieds tournés vers le public.)

JEAN

Non... c'est impossible... vous ne voudriez pas...

CHARRIER

Je veux tenter l'expérience.

JEAN

Sur votre fille I...

CHARRIER

(Ramenant sur la table les bras pendants de la morte) Sur ma fille.

(Répétant) C'est impossible !

CHARRIER

Vous allez voir.

JEAN

Non... non... Charrier... vous n'y songez pas !

CHARRIER

(Sans l'écouter, regardant sa fille) Ma pauvre petite!... Nous avons malheureusement trop attendu...

L'Horrible Expérience 93

(A Jean, lui donnant un ordre) Passe2-moi les ciseaux...

(Jean, subjugué par le ton autoritaire de Charrier, obéit machinalement. Il va prendre les ciseaux sur la cheminée et les tend à Charrier, en détournant la tête pour ne pas voir ce qui va se passer. Charrier prend les ciseaux et, tout en parlant, se met à couper le haut de la robe du cadavre) Si j'avais pu agir tout de suite quand on l'a rapf)ortée ici I... Mais je ne me rendais compte de rien... J'étais anéanti.

(Il a fini d'ouvrir le haut de la robe; alors il pose les ciseaux sur le rebord de la table, puis il retrousse ses manches, se préparante l'opération)

JEAN (Essayant de l'arrêter) Voyons, Charrier...

(Brutalement, lui donnant de nouveaux ordres) Du coton maintenant... et le scalpel... là... dans cette trousse...

(11 désigne les objets sur la cheminée) Il faut aller vite... je vais faire une incision.

JF,AN

(Obéissant, va chercher les objets et les tend à Charrier)

C'est épouvantable !

CHARRIER

(Qui est toujours placé derrière la table, face au

94 L'Horrible Expérience

public, pose sur la table tout ce que lui passe Jean)

Rapprochons la table près de la lumière... (Jean détournant la tête, sans oser regarder le cadavre, tout tremblant, prend un des bouts de la table dont l'autre bout est soutenu par Charrier. Ils approchent la table de la lumière. La lampe éclaire le cadavre) Pourquoi tremblez-vous ? Vous avez peur. Peur de quoi .'' de la voir revivre? Elle, ma fille chérie... ma petite Jeanne... Ah ! c'est à peine si je reconnais ma fille... la mort l'a flétrie... la mort flétrit tout ce qu'elle touche...

(Tout en parlant, Charrier, penché sur le corps de sa fille, à l'aide du scalpel fait une incision au bas de la poitrine. Un long temps. L'opération se fait. Tout à coup.il lâche le scalpel, se redresse et porte la main à son visage)

Ahl

JEAN

Qvio\ ? Qu'est-ce que vous avez ?

CHARRIER

{S'essuyant le menton avec du coton qu'il prend sur la table)

Rien, rien, ce n'est rien, un peu de sang... (11 montre à Jean le coton ensanglanté) JEAN

Du sang ?

CHAURIER

(Jette le colon dcv.Tnt lui, par-dessus la table.

L'Horrible Expérience 95

puis en prend d'autre, essuie sur le corps la petite he'morragie qui s'est produite)

Oui, j'ai ouvert un vaisseau. Il y avait un caillot...

JEAN

(Se cachant le visage de ses mains) C'est horrible !

CHARRIER

(Avec violence) Il faut dominer ses nerfs...

(11 reprend son scalpel, continue l'incision . Un temps) Les électrodes, maintenant...

(Jean les prend dans la boîte et le tend à Charrier) H faut aller vite... Les chairs se décomposent...

JKAN

C'est une profanation !

CHARRIER

(Qui a placé les électrodes sur la poitrine du

cadavre, répétant) 11 faut dominer ses nerfs...

(A Jean) Faites marcher le courant.

JEAN

(Allant â la boite et faisant foncUonner l'appareil) Une profanation inutile...

(On entend alors le bruit du courant, faible d'abord; l'ampoule s'éclaire par saccades suivant la vitesse du courant)

96 L'Hornblc Expérience

CHARRIER

(Penché sur le cadavre, à Jean) Le courant passe?

JEAN

Oui...

CHARRIER

Augmentez la fréquence,

(11 écoute le cœur de sa fille) J'ai la tête tout près du cœur... Je n'entends encore rien... Augmentez encore.

(Suppliant) Voyons, Charrier...

CHARRIER

(Avec violence) Augmentez, je vous dis.

(Jean augmente le courant; on l'entend marcher plus fort)

Il va recommencera battre...

(Avec exaltation) j'en suis sûr... j'en suis sûr... Augmentez encore. Il le faut...

(Soudain) Ah ! il m'a semblé entendre un frémissement...

(II écoute longuement, puis relève la tête) Non, c'est le bruit du courant...

L'Horrible Expérience 97

JEAN

[Qui a suivi toute cette scène avec une douleur effroyable)

On ne peut pas ressusciter les morts !

CHARRIKR

Après avoir regardé sa fille, d'un ton désespéré) On ne peut pas... Le cœur reste immobile, 'lacé... 11 est trop tard... trop tard... c'est îni...

(11 soulève la tête de la morte et se penchant sur son visage) C est la mort qui l'étreint. , . elle m'a pris ma fille... elle ne veut plus me la rendre... (Avec rage) Oui, la mort est là... je la sens... je la tourbe... et je ne peux rien contre elle... Elle importe ma fille.. . elle s'en va avec elle... (Criant et sanglotant) Oh ! la gueuse ! la gueuse I

Il laisse retomber la tête du cadavre, qui cogne la table. — A ce moment, le vent fait rage au dehors ; un des volets qui s'est décroché bat la fenêtre de droite dont une vitre se brise avec fracas et qui s'ouvre brusquement ; le vent pénètre en rafale dans la chambre, sifflant lugubrement. La lampe s'éteint. L'obscurité se fait en scène. — Un grand silence. — On entend le bruit monotone, sinistre, du courant électrique. La scène n'est éclairée que par le passage du courant dans l'ampoule. — Jean et Charrier ont poussé involontairement

98 L'Htinble Expèiieiicc

un cri de frayeur. Charrier a reculé brusquement de la table, il si colle entre le mur et la fenêtre ouverte dont on voit s'agiter les rideaux. 11 tremble, les yeux fixés vers la lampe éteinte. 11 peut à peine parler)

CHARRIER

(Après un long temps) Qui a éteint la lampe ? C'est vous, Jean ?

JEAN

(Debout près de la cheminée, avec émotion) Mais non, c'est le vent. . .

CHARRIER

(Avec une peur grandissante) Quelqu'un est entré dans cette chambre.. .

Mais non, mais non...

CHARRIER

Si... si...

JEAN

Voyons, Charrier !

CHARRIER

Quelqu'un est entré dans cette chambre, je vous dis... Quelqu'un est là... dans l'obscurité... qui nous guette...

(11 regarde, devant lui, le cadavre de sa fille)

JEAN

(Se dirigeant vers la lampe) Je vous en prie, calmez-vous... Je vais rallumer la lampe.

L' Horrible Expérience 99

CHARRIER

(L'arrêtant) Non, non, ne bougez pas . . .

(Un temps, 11 regarde le cadavre, puis soudain) Elle se réveille...

JEAN

(Tournant brusquement les yeux vers le cadavre qui est éclairé par la seule lumière bleue de l'ampoule oii passe toujours le courant électrique) Comment ?

CHARRIER

(Fixant toujours le corps de sa fille) Son corps a tressailli...

(Le corps a un léger mouvement) Et maintenant sa main L.. Regardez sa main ! (A ce moment on voit la main droite du cadavre se lever lentement, presque automatiquement, mais par saccades ; les doigts sont crispés comme s'ils voulaient étreindre une chose invisible. Charrier toujours contre le mur, suit du regard la montée de cette main. 11 est comme attiré par elle)

JEAN

(Après avoir regardé) Mais c'est la rigidité qui commence...

CHARRIER

(Se précipite sur sa fille, devant la table, fou de joie)

Non... non... Elle revit... il n'y a plus de doute, elle revit...

100 L'Horrible Expérience

JEAN

(Essayant de le calmer) C'est la contracture cadavérique... souvenez-vous, il y a quelques heures, nous en parlions. . .

CHARRIER

(Prenant la main et l'embrassant avec frénésie) Jeanne, ma petite Jeanne !

(Mais au moment où ses lèvres baisent la paume de la main, la main de sa fille s'est refermée sur son visage,puis elle a glissé sur le cou de Charrier ; les doigts de la morte serrent de plus en plus et s'enfoncent dans la gorge de Charrier qui, étouffe, étranglé, pousse un cri terrible et tombe sur les genoux, face au public, toujours serré par la main. Etouffant).

Ah ! tu me fais mal... tu me serres trop fort...

JEAN

C'est la contracture, je vous dis... et puis les secousses du courant...

(Il court à l'appareil et arrête le courant)

CHARRIER

(Hurlant de douleur) Ah !... Aidez-moi... dégagez-moi... j'étouffe...

(Au cadavre, avec effroi) Lâche-moi... tu m'étrangles... mais lâchemoi donc...

JEAN

(Qui, aux cris de Charrier, a couru vers lui der-

U Horrible Expérience lOi

ière la table et essaie avec des efforts inouïs de le dégager de l'étreinte de la morte)

Je ne peux pas...

CHARRIER (Râlant et fléchissant davantage sur ses jambes)

l'étouflFe...

(Dans ses efforts pour se dégager, il a entraîné le cadavre qui glisse lentement sur la table)

(Essayant toujours de desserrer la main de la morte)

Il faudrait briser les membres. ..

(11 frappe avec violence sur la main. Puis soudain

criant)

Au secours !... Maria... au secours !...

(Enfin, Jean est parvenu à faire Lichcr la morte. Charrier dégagé, porte la main à sa gorge, pousse un dernier râle et tombe sur le sol, mort. — A ce moment,la porte de droite s'ourc et la vieille bonne entre, affolée. Elle s'arr jte sur le seuil, terrifiée par ce spectacle)

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