LE HERTEL, DE DRETZEN
(De Dretzen entre. 11 porte une pelisse fourrée)
LE HERTEL
Monsieur, veuillez vous asseoir.
DE DRETZEN
(Très froid) . Merci.
(Il s'assied)
(S'installant à son bureau avec une désinvolture affectée, mais trahi par une certaine agitation) De quoi s'agit-il ?
DE DRETZEN
le viens au nom de ma compagnie. . .
Baraterie 165
LE HERTEL
A quel sujet?
DE DRETZEX
Au sujet de la dernière assurance que vous avez contractée chez nous...
LE HERTEL -
Sur le Gladiateur?
DE DRETZEN
Sur le Gladiateur.
(Un temps)
Votre police porte, n'est-ce pas, qu'en cas de sinistre, notre compagnie vous versera la somme de douze cent mille francs, trois mois après le rapport officiel ?
LE HERTEL (L'air détaché)
Vous êtes sur du chiffre ? Je ne me souviens piastres bien.
DR DHETZEN
Très sûr.
LE HERTEL (Après un temps) Alors?...
DE DRETZEN
Alors, j'aurais, monsieur, à vous soumettre certaines... considérations qui sont de nature, je crois, à entraîner des... modifications au contrat.
164 Baraterie
LE HERTEL (Sec et tranchant) Des modifications!... Qu'est-ce que vous dites? Est-ce que ma police n'est pas en règle?
DE DRETZEN
Elle l'est, je n'en disconviens pas.
LE HERTEL
Alors !... Est-ce que votre représentant, M. Mazelin, aurait oublié?...
DE DRETZEN (Sec) M. Mazelin n'est plus notre représentant à Nantes.
LE HERTEL
Tiens, pourquoi ?
DE DRETZEN
Nous l'avons révoqué.
Allons donc 1 un si brave garçon !...
DE DRETZEN
(Railleur) Justement, un trop brave garçon!... Trop... comment dirais-je?... inexpérimenté... trop naïf... pour qu'on puisse continuer à lui confier des affaires de cette importance...
m; HERTEL
J'avoue, pourtant, qu'avec moi...
Baraterie 165
DE DRETZEN
Avec VOUS, monsieur, il a été encore plus... malhabile... et son enquête a été menée dans des conditions tellement déplorables que j'ai dû me séparer de ce trop brave garçon.
LE KERTEL
(Affectant de plaisanter) Malhabile I je ne comprends pas...
DE DRETZEN (Avec une moue des lèvres qui indique qu'il sait à quoi s'en tenir) Voici ce que je viens vous proposer... de la part de ma Gîmpagnie.
LE HKRTEL
(Ses mains dans les poches, l'attitude insolente, ricanant) Allez... je crois que je devine.
DE DRETZEN
Une résiliation à l'amiable...
Qyand je vous le disais !...
DE DRETZEN
Voulez-vous vous contenter de recevoir à forfait, sinistre ou non sinistre, une somme de tant.
LE HERTEL (Se levant et la voix sourde) Il y a sinistre ! Sans quoi vous ne seriez pas ici.
i66 Baraterie
I>Ë DRETZEN
Nous ignorons ce qu'est devenu le Gladia- Uur. . . D'après une dépêche, il serait près d'arriver à bon port.
LE HERTEL
Vous ne croyez pas à cette dépêche, sans quoi la démarche que vous faites n'aurait pas d'objet.
DE DRETZEN
La dépêche, datée d'hier de la Trinidad, est arrivée ce matin... Or, c'est hier, après-midi, que le conseil de direction de ma compagnie a pris sa décision. L'affaire ayant été mal préparée, nous trouvons qu'elle n'eût point dû être conclue et notre décision est indépendante de toute circonstance de fait. Si la dépêche, actuellement affichée en Bourse, est bien renseignée, vous reconnaîtrez que la somme, si faible soit-elle, qu'un assureur viendraient vous offrir en pareil cas, constituerait pour vous un bénéfice, car, si le navire arrive au Brésil, sain et sauf, vous n'avez rien à toucher.
LE HERTEL
(Fixant de Dietzen le cou tendu) Autrement dit, vous me proposez ?...
DE DRETZEN
Autrement dit, nous vous proposons le rachat du contrat, opération très normale et qui se fait couramment, — vous le savez.
Baraterie i6j
LE HERTEL
Parfaitement! On a de mauvaises nouvelles du Gladiateur et, avant qu'elles soient officielles, vous venez me dire : « Nous vous devons en cas de sinistre douze cent mille francs. Voulez-vousnous faire le plaisir de n'en accepter que... »
(Interrogeant)
Qye?...
DE DRETZEM
(Très tranquillement) Quatre cent mille !...
LE HERTEL
Quatre cent mille !...
(Exaspéré mais se contenant)
Rien que ce rabais !.,. Eh ! bien elle a un certain... toupet, votre compagnie !... Non, mais, vous me prenez pour un enfant, hein l franchement ?
DE dretze:^ (Toujours très calme) Je vous prends au contraire pour un homme très fort '.
LE HERTEL (Arrogant) Cela signifie?
DE DRETZEN
(Après un temps, regardant en face LeHertel) J'ai ici de quoi vous montrer ce que cela signifie...
(Il ouvre sa serviette et en tire des papiers^
i68 Baraterie
LE HERTEL (Méprisant mais inquiet malgré lui)
Qu'est-ce que c'est que tout ça ?
DE DRETZEN
Ohl rien... Un petit dossier !... Voulez- vous que nous l'examinions ensem'oie?
LE HERTEL
Je ne comprends pas, monsieur.
DE DRETZEN
(.Ironique)
Un homme intelligent comiTie vous !
(Silence, puis d'une voix ferme, glaciale,
montrant une lettre)
D'abord cette lettre... Elle établit très nettement que le navire acheté par vous, il y a un an, à Londres et baptisé du nom de Gladiateur n'est autre qu'un certain Westminster ayant déjà dix ans de navigation, en assez mauvais état, et auquel il arriva un accident vraiment étrange, sur la côîe d'Ecosse... Etant à quai, dans le port de Glascow, venant d'être déchargé, il se coucha soudain sur le flanc, ce qui dénote, n'est-ce pas, une stabilité au moins douteuse?
LE HERTEL
(Essayant de dissimuler son émotion) Première nouvelle !... je n'ai jamais entendu parler de ça !
Baraterie 169
DE BRETZEN
S'il eut été, d'ailleurs, dans des conditions lormales, d'une bonne construction, et tout neuf comme vous le prétendiez, vous l'auriez rertainement payé un peu plus cher que...
LE HERTEL
Que?...
DE DRETZEN
Six cent mille francs.
LE Hr:PTEL
(Feignant l'indignntion)
Six cent mille ! Comment ! six cent mille
rancs! Mais je l'ai payé le double, monsieur,
e puis le prouver, j'ai les reçus... je vais vous
es montrer...
DE DRETZEN
(S'échauffant peu à peu) On les a reçus qu'on veut... Surtout quand )n en fait une condition d'achat et que les 'endeurs sont pressés de se débarrasser d'une narchandise dont personne n'a voulu jusju'alors...
LE HI.RTEL (Exaspéré, éclatant) C'est un mensonge, monsieur 1
DE DRETZEN (Répétant)
... Dont personne n'a voulu jusqu'alors... Et ■'ailleurs ces douze cent mille francs... (Il se crcise les bras)
170 Baraterie
... pour les payer, dans quelle caisse les auriezvous pris ? Vous étiez, à cette époque, ou je me trompe fort, dans une situation des plus gênées...
LE HERTEL
Allons donc ! vous ne savez rien, vous parlez au hasard !
DE DRETZEN
J'ai fait l'enquête moi-même et avec soin, je puis vous en répondre... Ancien magistrat, je sais comment se font les enquêtes. Eh bien ! ce mauvais navire, vous l'avez chargé avec la cargaison la plus redoutable; des machines qui, par les coups de mer défoncent les membrures. On n'en prend jamais sur les voiliers... C'est tout ce qu'il y a de plus dangereux, si dangereux que tous les capitaines qui ont été en pourparlers avec vous, ont, au dernier moment, refusé de partir, de risquer leur existence, sauf le dernier, qui était un pauvre diable crevant de misère...
LE HERTKL
(Ricanant)
Mais, monsieur, la Compagnie de Panama
n'a jamais transporté ses dragues, wagons,
locomotives, autrement. Et sur trente-sept
voiliers elle n'en a perdu que deux.. .
DE DRETZEN
Mais elle prenait la précaution décharger le fond du navire avec un lest considérable, ce
B'iraterù 17 1
qui n'a pas été le cas du Gladiateur dont les cales étaient presque vides...
LE HERTEL
{Faisant tête et, tout en frémissant, il prend des papiers dans le tiroir de la table) Vides ! Tenez, monsieur, voici le reçu de l'entrepreneur attestant qu'il y a trois cent trente tonnes de lest mises au fond du navire. (Le tendant à de Drctzen) Ce reçu est en même temps une facture de travail effectif, de travail fourni par l'entrepreneur, donc insoupçonnable !
dj: duetzen {Montrant un autre papier qu'il a tire' de sa serviette) Oui, mais voici un document complémenitaire — ou plutôt reclificalif — attestant que les deux tiers de ce lest ont ensuite été retires jde nuit, embarqués dans des péniches qu'on |a vidées au large. Lisez.
LE HERTEL
(Affolé de colère, refusant de lire) Votre document est faux... c'est de la diffamation IJe vais vous attaquer devant les tribunaux.
!>••■" DRKTZEN (Très rai me) Libre à vous, monsieur !...
LK FfrSTFL
(Baissant le ton) Allons donc, monsieur.. . Tout cela ce sont
172 Baraterie
des balivernes ! Avant de conclure l'assurance, avec ça que vous n'aviez pas fait visiter le navire et la cargaison !... Avec ça que les compagnies ne prennent pas toutes leurs précautions et se fient à nos déclarations!... Si vous avez accepté d'assurer le Gladiateur ce prix-là, vous saviez bien qu'il le valait.
DK DRKTZEN
11 ne le valait pas, monsieur, pas même la moitié... On n'a pas contrôlé la cargaison. Elle a, d'ailleurs, été arrimée rapidement, par un équipage de rencontre, la nuit, loin du port...
(L'air détaché)
Affaire supérieurement menée, Monsieur Le Hertel, supérieurement... C'est le comble de l'art.
LF. HKRTKL (Exaspéré et méprisant) Enfin, finissons-en ! où voulez-vous en venir?
DK HRETZEN
(Se levant) A ceci...
(Le regardant bien dans les yeux) Que vous avez tout calculé, tout combiné avec un soin diabolique pour que, parti le 16 janvier, au Brésil, votre voilier ne pût jamais en revenir... Que vous avez fait tout votre possible pour obtenir un bon petit chavirage qui vous permit d'en toucher l'assu-
Baraterie 173
rance... Et que si nous n'étions pas parvenus à prouver...
LE HERTEL
(Blême d'effroi mais avec hauteur) Qu'est-ce que vous prouvez?
DE DHETZEN
(R.ingeant les papiers dans sa serviette) Cela ne vous suffit pas?... Hh ! bien soit, nous sortirons d'autres preuves.
LE HERTEL
Des menaces !
DE DRFTZEN
(Le ton menaçant et levant la tête) j'en aurais le droit, car c'est l'opinion publique qui parle par ma bouche. Oui, monsieur! car tout ce qu'on dit dans la ville, dans le port, sur le quai, doit être vrai : car il semble bien que vous avez commis le crime le plus vil, le plus lâche, parce qu'il est le plus difficile à découvrir, crime que le code appelle Baraterie et qui envoie le coupable au bagne — ou à l'écliafaud !
LE HERTEL
(Ricanant) Moi, coupable!...
DE DRETZEN
(Méprisant) Accusé, si vous voulez I
174 Baraterie
LE HERTEL
Alors, \-ous m'accusez ?
DE DRETZEN
Si vous nous y forcez...
LE HERTEL (Ecumant de rage) Eh bien I je vous attends.
DE DRETZEN (Violent) Je vous donne ma parole qu'en sortant d'ici, je dépose une plainte entre les mains du procureur de la République.
LE HERTEL
(Essayant encore de lutter) Une plainte!... Allons donc, monsieur... Et pourquoi faire? Vous savez très bien qu'une compagnie qui traduirait un armateur en Cour d'assises ne ferait plus d'affaires...
DE DRETZEN (Très maître de soi) Peut-être...
(Un temps très long)
Nous en avons tenu compte... Aussi ai-je préparé un chéquede quatre cent mille francs, je vous le rem^trai en échange de votre police — et nous ne parlerons plus de rien.
Baraterie 175
LE HERTEL
(Bondissant) Jamais, jamais, entendez- vous?... Vous essayez de me rouler... et, selon vos vieilles habitudes d'assureur, de meffrayer. Eh bien l je n'ai pas peur.
DE DRETZEN
(Ironique et tranquille) Et je vousdis, moi. que vous avez très peur, et je m'y connais... !
LE KERTEL (Outre) Et moi aussi, je m'y connais, et je vous forcerai bien à me payer ce que vous me devez, tout ce que vous me devez...
DE DRETZEN
La perspective d'échapper au bagne vaut pourtant bien un sacrifice...
LE HERTFL (A bout, levant la main) Ahl sortez, sortez... ou —
DE DRETZEN
(Menaçant) Oh ! pas de violences, hein !. ..
(La voix dure) Vous aurez bientôt de mes nouvelles.
LE H! RTEL (Déjà sans conviction, et moins haut)
Je vous en défie bien.
176 Baraterie
DE DRETZEN
Vous verrez.
(Changeant de ton et avec une sorte de dédain méprisant)
Et d'ailleurs, quand mcrne vous sortiriez acquitté de la cour d'assises de Nantes, qu'estce que cela vous donnerait ?
LE HERTEL
Ce droit de toucher mon... les...
DE DRETZEN
Vos douze cent mille francs ! Ah ! mais non , nous vous les contesterions encore, avec acharnement. Le procès durerait des années.
(Un temps)
Et... pourrez-vous attendre, vous, dont la caisse est vide... ?
(Haussant les épau)es sans conviction) Vous ne sa\'ezceque vous dites, j'ai...
DE DRETZEN
Et ce procès S3 déroulerait ici, sous les regards indignés d'une populaiion qui, peutêtre, soupçonne déjà la vérité. Ah ! tremblez qu'elle ne vous demande compte... Ils ont la tête chaude ici. Ne provoquez pas leur colère. Si elle éclate, malheur à vous I
Bimtcric 177
LE HERTEL
(Chez qui on commence à deviner un effondrement prochain) Merci de tant de sollicitude... Mais vous les vendez un peu trop cher, vos conseils...
DE DRETZEN
(Brusquement, et très dur, l'air dominateur, se redressant) Eh bien ! vous l'aurez voulu !
(Il va pour sortir, traversant en longueur toute la scène Aussitôt, Le Hertel change de figure. Il fait un vague geste comme pour retenir De Dretzen. Au moment où celui-ci met la main sur le bouton de la porte, Le Hertel, qui vient iavoir une sorte de défaillance, murmure)
LE HERTEL
Attendez I
(Un long temps) Ecoutez!
(De Dretzen revient lentement, impassible, avec legestede quelqu'un qui comprend que Le Hertel est désormais à sa merci)
(La voix étranglée et basse) Assez de discussions. . . de marchandages... Vous abusez de mon état de santé qui ne me permet plus la lutte. ..je vais vous rendre votre police... Tenez, tenez... le voilà, votre contrat... le voilà. .-
(Il prend un papier dans le coffre-fort et le jette sur la table)
1^8 Baraterie
DE DRETZEN
(Après avoir examiné le contrat) Voici votre chèque.
(11 tend le chèque et prend le contrat)
LE HERTEL
(Qui voit dans les mains de l'assureur le dossier accusateur ; voix timide, écrasée) Mais... Donnez-moi ce dossier... Il me revient.
DE DRETZEN
(D'abord surpris, puis méprisant) Trop naturel...
(Un temps) Eh 1 ne tremblez donc pas, monsieur, vous êtes sauvé maintenant, — mais le navire est perdu...
LE HERTEL
(Recevant cela comme un choc) Ah!
DE DRETZEN
Corps et biens.
LE HERTEL
Ah 1... Ah!... vous... vous avez des dépêches spéciales?.. .Je pensais bien... en effet...
DE DRETZEN
(Montrant des dépêches) Les voici... Je vais maintenant les faire afficher en Bourse, au tableau des sinistres... Un navire suédois a vu \c Gladiateur chd(\'\rer en mer... disparaître...
Baraterie 179
LE HERTEL
Questionnant de l'air le moins anxieux qu'il peut) Il y a eu tempête?. . . accident? Il a donné iur un écueil ?
DE DRETZEN
Non... simplement fort brise, sans plus... *our le capitaine suédois, la catastrophe est nexplicable.
LE HERTEL
(Balbutiant) C'est un malheur. , . On n'explique pas les nalheurs.
DE DRETZEX
(Entre les dents, la voix cinglante) Mais on explique les crimes...
(Haut) Adieu, monsieur.
Il va pour sortir, mais s'arrête sur le seuil de la porte)
C'est cinquante-deux qu'ils étaient à bord !
1 sort lentement. Le Hcrtel.seul, tourne sur luimême, erre dans son cabinet, bras ballants, puis il soupire et s'affaisse sur le canapé. Entre Barrd)