‹ Théâtre de la peurChapitre 5 sur 50 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

CHARRIER, JEAN, JEANNE, puis MARIA CHARRIER

Fichtre I nous sommes restés longtemps à table...

(A Jeanne)

C'est vrai, ma petite Jeanne, que ton déjeuner était succulent...

JEANNE

(Qui a une gerbe de fleurs à la main) Tu trouves, père?

CHARRIER

(Se retournant vers Jean qui entre à son tour dans le salon) Demande à ton fiancé... N'est-ce pas, Jean ?

JEAN

Sans doute, mon cher maître !

CHARRIER

(S'asseyant sur le canapé)

Ainsi, ces petites perdrix aux morilles... Avez-vous remarqué?...

(Sourire de Jean) Comment, vous n'avez pas remarqué?...

JEAN (Riant) Ma foi... je crois que j'ai pensé à autre chose...

L'HoiribLe Expérience 27

CHARRIER

Cest un comble!... Eh bien, ma fille, toi qui te donnes tant de mal pour composer le menu...

JEANNE

(Qui, pendant ce début de scène, a été mettre des fleurs dans un vase sur la cheminée, en riant) Ça ne fait rien du tout.

Comment I

JEANNE

|e suis contente de m'occuper des repas quand |ean doit être des nôtres... mais s'il ne fait pas attention à ce qu'il mange, ça m'est bien égal ..

CHARRIER

Parfait... Eh bien, moi qui ne suis pas dans la lune, comme vous deux, je fais attention... Maintenant, qu'on nous serve le café...

(A Jean)

Nous le prendrons ici, dans mon cabinet...

JEAN

Volontiers.

JEANNE

Je vais aller le chercher.

(Jeanne sort à droite, laissant la porte ouverte derrière elle)

CHARRIER

(Pendant qu'elle s'éloigne, lui criant gaiement) Dépêche-toi . . .

28 L'Hjiiibh Expérience

(A Jean) Un bon déjeuner sans café, c'est une jolie femme sans esprit.

(A ce moment on cr.tend sonner le téléphone)

CHAHRIER

(Se levant et se dirigeant vers la table) Il y avait lono^temps ! Ça m'étonnait! Ah! mon âmi, quelle plaie, ce téléphone !

(Téléphonant) AIlo!... le docteur Charrier? c'est moi... Ah ! bonjour, chère madame... Mais non... ne vous affolez pas... Ça ne sera rien...

(Regardant Jean et lui faisant une grimace qui

prouve son agacement) Un peu d'indigestion... Oui, si vous voulez... Janos... Rubinat... ce que vous voudrez... J'irai vous voir demain matin. Oui, madame... Au revoir, madame...

(Il raccroche le récepteur vivement)

Ouf!...

(A Jean)

Ah I ces malades !... pour un rien ils vous dérangent!... Ce qu'ils en ont une frousse de mourir!

(11 s'assied dans le fauteuil, derrière le bureau)

JEAN

(S'asseyant aussi, près de lui, sur une chaise) Surtout les riches I

CHARRr:R

(Lui tendant des cigarettes) Voyez-vous, mon cher enfant, si vous vou-

i'Horribh ExUtierce 2g

lez faire de la sciense, méfiez-vous de la clientèle. . C'est un engrenage !

Il faut bien vivre...

CHARRIER

D'accord...

JEAN

Qpand on débute comme moi, ce qui préoccupe, ce n'est pas d'avoir trop de clients, c'est de ne pas en avoir assez.

(Ils rient)

CHARRIER

C'est évident! Mais quand vous en aurez, l'essentiel, voyez-vous, c'eit de leur donner de bonnes habitudes. Si on les écoutait, ils vous feraient venir à toute heure du jour et de la nuit, pour un oui pour un non.

JEAN (Allumant sa cigarette) Oh î je sais! (iuand on est trop complaisant, ils abusent. ..

CHARRIER

Je me suis retiré ici, à la campagne, pour être un peu tranquille pendant l'été, et pouvoir continuer mes expériences. . .

JEAN

A ce propos, mon cher maiîre, vous êtes content ?

3© L'Horrible Expérience

Très content!....

(Continuant) ... Croyez-vous que je suis continuellement suspendu à cet instrument de malheur !

(Jeanne entre)

JEANNE

(Gaiement) Je vous annonce le café.

CHARRIER

Est-il chaud, au moins ?

JEANNE

Bouillant.

(Elle va à la table qu'elle débarrasse. Elle porte les livres, les brochures et le téléphone sur la cheminée, aidée par Jean)

CHARRIER

Ah ! tant mieux...

(La vieille Mariaentre de droite, portantlecafé). Eh bien ! comment vont ces jambes aujourd'hui?...

MARIA

(Bougon, mais brave femme) J'ai avalé votre drogue... j'y croyais pas; mais, tout de même, il me semble que je vais un peu mieux...

CHARRIER

(Souriant) Eh bien ! tout de même, tu aurais dû garder la chambre...

L'Horrible Expérience 31

MARIA

La chambre, pourquoi faire ? Moi, je m'ennuie quand je suis seule... J'aime mieux aller et venir, voir du monde . . .

(Elle arrange le café sur la table)

CHARRIER

Enfin, tant pis pour toi î...

(Un temps)

II embaume, ton café 1... Après, tu iras nous chercher une vieille bouteille de fine Champagne... Tu sais... dans la cave... le casier près delà porte...

MARIA

Cest-y celui qu'est cacheté jaune?...

CHARRIER

Non, c'est delà chartreuse...

JEANNE

(Qui, pendant ce temps, sert le café après avoir débarrassé la table) Je vais aller la chercher, ma bonne Maria...

MARIA

(En se dirigeant vers la droite) Je peux bien y aller. . . je ne suis pas encore infirme...

JEANNE

Mais je sais ou elle est...

MARIA

Moiaussi, mademoiselle, laissez-moi faire...

32 L'Horrible Expérience

(La tutoyant brusquement) Je ne veux pas que tu te fatigues...

(Se reprenant) C'est vrai, cette petite, depuis ce matin elle ne s'est pas encore assise...

(Elle sort en bougonnant)

JEANNE

(Riant) Oh ! quand elle me tutoie devant le monde, c'est qu'elle et en colère !... Cette pauvre Maria 1

JEAN

Il y a longtemps que ^'ous l'avez ?

JEANNE

Elle? Elle est entrée chez nous un an avant ma naissance.

CHARRIER

C'estunebien bonne fille... Ellea ses défauts, sans doute...

JEANNE

Non, elle n'a pas de défauts, car elle nous aime bien... |e vais aller l'aider, elle ne trouverait pas.

(A Jeanne qui n'a versé que deux tasses de café') Vous n'en prenez donc pas, Jeanne .f"

CHARRIER

(Vivement) Non, ça n'est pas bon pour elle.

L'Horrible Expérience 35

JEANNE

Je vous apporterai en même temps des cigares...

CHARRIER

C'est ça...

.A Jeanne qui va sortir) Viens un peu ici, toi, qu'on te regarde.

(Jeanne s'avance) Plus prés...

JEANNE (Riant, taquine, faisant deux pas) Comme ça ?

CHARRILR

Encore plus près...

(Elle est tout contre son père) (^'est-ce que c'est que cette robe-là ?

JEANNE

Mais c'est une robe toute simple...

CHARRIER

Eh bien, elle meplaitta robe toute simple... tu es jolie comme un cœur, là-dedans...

JEANNE (Riant, à Jean) Et vous, monsieur, quel est votre ami?

JEAN

(Souriant) Mais...

CHARRIER

(L'interrompant, de bonne humeur)

34 L'Horrible Expérience

Pas la peine de le consulter, tu sais bien qu'il te trouve admirable !... C'est forcé !

JEANNE

Pas du tout, papa.

CHARRIER

(La serrant tendrement dans ses bras) Papa... répète un peu : papa... C'est bon de s'entendre appeler papa... Et dire que bieatôtl...

(11 l'embrasse violemment) Ahl ma petite Jeanne... ma petitejeanne. .. (11 la garde longuement contre lui, très ému, puis soudain) Allons... va... file!... fe ne suis qu'une vieille ganache !...

JEANNE

Veux-tu te taire?

CHARRIER

Si... si... je sais ce que je dis... Va vite nous chercher des cigares... et apporte ma pipe en même temps.

(Jeanne sort)

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