‹ Théâtre de la peurChapitre 6 sur 50 · CHARRIER, JEAN CHARRIER · texte numérisé non relu

CHARRIER, JEAN CHARRIER

(A Jean, après un silence) Voyez-vous, Jean... je l'aime trop, ma fille...

L'Horrible Expérience 35

JEAN

Pourquoi?

CHARRIER

Parce que c'est ridicule... et que j'en souffre...

JEAN

(Se récriant) Voyons !

CHARRIER

(Continuant) Tenez, l'autre soir... vous étiez resté seul avec elle, dans ce coin du salon... vous causiez dans l'ombre... à voix basse... vousétiez l'un tout contre l'autre... Je ne sais plus ce qu'elle vous disait... Un momentijyousj/avez serrée dans vos bras... tendrement. . .

JEAN

Vous étiez donc là?

Naturellement. Je suis partout où je ne devraispas être! .. Eh bien... c'est honteux à avouer... C'a été plus fort que moi... j'ai éprouvé... comment vous dire ça?... çommfi. un sentiment de malaise... de jalousie.

JEAN

(Protestant) Oh!

CHARRIER

(Continuant) ... De jalousie... oui, c'est bien cela... une

yo UHoirible Expérience

jalousie excusable... respectaole, si vous voulez... mais une jalousie de bête à qui l'on va prendre son petit... Car vous allez me la prendre...

JEAN

xMais vous savezbien, mon cher maître...

CHARRIER

(L'interrompant) Je sais que c'est idiot I On n'aime pas à ce point-là ! Seulement, voyez-vous, ça s'explique un peu..^On s'attache davantage à une enfant' ^quandlà mère n'est plus là... Hlle a perdu sa Vnère de très bonne heure.

JEAN

Pauvre petite Jeanne !

Et quel mal j'ai eu à l'élever, mon ami!... vers les cinq ans, surtout... Quelles trances !... Le soir, je lui trouvais les mains chaudes... son petit front était comme de la braise... Elle disait, en me regardant avec ses grands yeux tendres : « Papa, j'ai mal là... » — Un jour, n'y tenant plus... jelaprends... je l'emporte chez Breton... mon collègue à l'Hôtel- Dieu... et je lui dis : « La vérité à tout prix. Qu'est-ce qu'elle a? «Breton l'examine et me répond : « Elle est un peu frêle, un peu délicate — le cœur surtout est à surveiller — mais quant à ce que vous craignez, vous pouvez

VHornblc Expériev.ce 37

être rassuré. »... Figurez-vous que j'avais pensé à la méningite ! . ..

JEAN

Vous VOUS affoliez !

CHARRIER

Alors, mon cher, j'ai empoigne Breton à pleins bras, et je l'ai embrassé en sanglotant... Depuis ce temps-là — et j'étais jeune encore — c'a été fini... je n'ai plus vécu que pour la petite... le n'ai plus été un homrae^e suis devenu un papa... '~'

JEAN

Elle vous rend bien votre tendresse !

CHARRIER

(Continuant) ... Alors, quand je pense que je suis sur le point de la perdre...

De la perdre, quel vilain mot î

CHARRIER

(Avec une grande émotion) C'est le vrai. Elle était toute à moi, elle va être toute à vous.. . C'est la vie 1... Je suis très satisfait de ce mariage... très content de vous avoir pour gendre... Mais vous comprendrez cela plus tard... — quand vous aurez des enfants— on est très content, et pourtant on souffre un peu.

38 L'Horrible Experierxe

JEAN

(Emu aussi, lui serrant la main) Je comprends...

CHARRIER

Aussi, dans les premiers temps, s'il vous arrive de me trouver un peu triste ou même un peu brusque, n'y faites pas attention.. .Ça passera... je m'y habituerai... Du reste... du reste, on s'habitue à tout !

JEAN

Vous savez bien que nous ne vous abandonnerons jamais... Je suis non seulement votre fils, mais votre élève, un de vos plus anciens élèves ; vous m'avez souvent admis à collaborer avec vous ; j'espèreque nous continuerons. Nous vivrons de la même vie intellectuelle, en famille.

CHARRIER

Vous êtes un brave garçon !

(Changeant soudain de ton) Et puis, maintenant, hein ! parlons d'autre chose ! je suis là à vous raser avec mes histoires !...

(Un petit temps)

Elles sont bien longues à trouver cette bouteille !... et ces cigares... et ma pipe... (Avec bonne humeur) Oh î maison mal tenue... Mon cher ami.

UHoTTÏhle Expérience 39

croyez-moi, dans votre ménage, il faudra veiller à ce que...

(AJcanne qui entre) Mais enfin, qu'est-ce qui se passe ?

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