I.IDA
In moMKMl !. l^loigne-loi, je te prie. Voici venir mon seigneur
Jacob.
nvro.
Oli I bien fou est celui qui peut se fier aux femmes!
JOURNÉE I, SCÈNE II. 16ft
Entrent JACOB, vieillard vénérable, RUBEN et ISSACAR, velus à la manière des Hébreux.
JACOB
Gardez vos consolations. Il n'en est point pour moi. Mes yeux doivent toujours pleurer une telle disgrâce, et depuis que j'ai perdu mon bien et ma joie, il n'y a plus de repos pour ma vieillesse. Tant que je vivrai, la déplorable histoire de Joseph sera présente à ma pensée. Tant que je vivrai, mes larmes et ma voix ne cesseront de rappeler mon malheur.
RUBEN
Jacob, mon pore bien-aimé, à quoi sert de nourrir sans cesse ta pensée de cette douleur? Joseph n'est plus... c'en est fait. ... J'ai déchiré mes vôiemcnts et ma poitrine.
JACOB
C'est la vue de cette campagne qui a renouvelé mes chagrins.
ISSACAR
Certes, mon père, aucun malheur ne serait sur la terre comparable à ton malheur, si tu n'avais pas d'autres fils que Joseph. Mais il te efie encore onze Ois. Ces regrets que tu témoignes de sa perte soci une injustice pour nous.
JACOB
Hélas 1 je l'avoue, Issacar, j'ai à certains égards mérité ma disgrâce; car je [)réfcrais Joseph à tous mes fils. Étant déjà dans un âge avancé, je leiigondrai de Rachel, de la belle Rachel , doux objet de mon amour, pour laquelle je servis quatorze ans, supporlant des offenses cl dos tromperies continuelles.
RUBEX.
I.h bieni dis-moi, ne te reste-t il point de la même Rachel l'ai- III .l)le Renjamin pour le consoler.... Renjamin dont les yeux sont si l»caux, la chevelure si riche, le parler si suave, et qui excelle à chasscr l'ours dans ia forêt?
JACOB
y a-t-il ici quelque berger?
ISSACAR
Voilà Rato. Mon père et seigneur, tu n'as qu'à lui donner tes ordres.
JACOB , à Bato.
Va, mon ami, vers Benjamin, qui est là-bas avec son troupeau, 5t dis-lui (pi'il vienne avec loi trouver Jacob.
B.VTO.
Je vais te servir.
Il sort.
JACOU.
Puisse le ciel, qui m'a laissé vivre tant d'années, m'accorder à la fin quelque consolation!
160) LKS TllAVAUX DE JACOB
ISSACAR
Voici Lida
LIDA
Je suis sensible à tes peines.
JACOB
Que devient ma fille Dina?
LIDA
Elle fuil la vue des humains el ne rlicrche que la solitude, comme si elle s'îccus.iii ellc-m^mc de l'injure qu'elle a reçue de cet insoleni.
JACOB
Bien qu'elle ne soit point cuupable, je ne suis point étonné qu'elle éprouve celle honlc.
Enlrt'nl BVTO cl BENJA.MIIN, celui (i vôlu en berger 1res eléiranl . avec sa rroiidi' à la coiniurc, un arc et une Oëch
BATO
Oui, Benjamin , ton vieux père t'attend près de cette fontaine dont le murmure entrilienl incessamment le souvenir de son malheur.
BENJAMIN
Et qui est avec lui?
Issacar et Ruben.
BATO
BENJAMIN
Je suis heureux qu'il m'appelle. Mais pour lui seul je pouraif renoncer au plaisir de poursuivre cl de tuer cette b6lc féroce. ( Â Jacob.) Père et seigneur, me voici.
JACOB
Oh! oui, c'est le visage de Uachel !
BENJAMIN
Laisse-moi baiser tes pieds.
jAcon.
Non pas !... Attends !... Viens dans mes bras, afîn que tu soit plus prés de mon cœur — Que faisais-tu donc, mon enfant, beau comme le soleil à son lever, quand il réjouit la campagne humide, et par •es rayons transforme en perles brillantes la ro5ce suspendue aux fleurs? .. Je pensais à l'amour, et lu t'avances avec ton arc el Ion carquois • !... Mais, hélas! en voyant ces armes, je me rappelle involontairement la bêle féroce qui dévora Joseph . el sans laquelle il vivrait encore.
BENJAMIN
Mon père, mon seigneur bien-aimé, oh I que nepuis-je consolrr ta douleur!... Que ne puis-je adoucir la peine de Ion cœur affligé.'
' Amor imnginavi
Y atxi vùntt ujrra, viJa mia.
Cou arco y ror» nLata.
JOLRNELÙ I, SCENE III. 1G7
Combien je serais heureux!. . Lorsquejc naquis, Racîiel ma mère m'appela fils de douleur ^ ; et elle le voulut ainsi , parce que — souvenir affligeant! — ma naissance devait causer sa mort. Me sern-l-il permis de l'apporter des consolations, à moi que le ciel niênip a nommé le fils de douleur?
JACOB
Comme une fleur tardive de l'automne réjouit le cœur du maître du jardin, de même, mon Benjamin , tu es né vers le stérile automne de mes années pour charmer mon âme affligée. — Viens avec moi, viens, mon enfant chéri. Je veux l'entretenir seul à seul sur le bord de cette fontaine murmurante.
BENJAMIN
Oui! mon père; puisque je suis le fruit de ton dernier amour, je dois rappeler plus vivement à ta mémoire la douce histoire de Uachcl.
Ils sortent.