SCÈNE m
A Memphis. Dans le p.ilais de Pharaon.
Entrent LE ROI PHARAON, ASSIRIS, ELIO et ISACIO.
PHARAON
Si vous ne pouvez m'expliquer cela, à quoi sert votre science ?
ÉLlO.
Il m'est impossible, seigneur, de pénétrer un tel mystère. Les songes sont si divers, si variés, et ils peuvent recevoir tant d'interprétations diff"érentes, qu'il est bien difficile de les expliquer. — Si ton songe est venu de l'âme sensitive 2, il peut bien se faire qu'il procède de la propre pensée.
ISACIO.
Invincible seigneur, souvent le ciel a par un songe révélé certaines choses à celui qui les songeait,
PHARAON
Vous n'êtes tous deux que des ignorants.— Quoi ! c'est vous qui diiigez les écoles d'Egypte? C'est vous qui vous occupez de l'étude du ciel et du cours des astres? Voilà de fameux Mercures Trismégistes 3 j
ASSIRIS, à part.
0 ciel! je me rappelle en ce moment ce Joseph qui dans la prison m'a dit des choses qui se sont si bien accomplies. [Â Pharaon.) Mon seigneur, laisse-moi me mettre à tes pieds et pardonne-moi mon oubli.
' Raclul on mettant aa monde son second (ils l'appela Benoni ( Fils de douleur). Viin Jacob le nomma Benjamin (OU de ma droite). Voyez la Genèse, ch. XXZT.
* Si es este sueno animal.
Bien puede ter que procéda De tu mismo p^nsamiento.
• Les Crocs araicnt lurminmé Trisméjiste le Mprcurc egrfitien ou ncrai<>»
168 LES TllAVALX DK JACOB.
PHARAON
Que veux-lu dire?
ASSIUIS.
C'est que j'aurais pu le rendre un service, si ma mémoire n'eût été celle d'un courtisan qui ne se souvlcnl jamais que de luimême.... Lorsque tu me fis arrêter, ainsi que celui qui tenait eompte de ton pain, il y avait dans la prison un jeune homme hébreu qu'on y avait injustement renfermé, et à qui nous fûmef remis par le gouverneur, auquel ses vertus avaient insjtiré une entière confiance. Or une nuit , vers l'heure où l'aurore cuasse du eiel les étoiles, nous songeâmes chacun un songe que nous lui filmes, et dont il donna une interprétation qui s'est trouvée conforaie a la vérité. — Moi je songeai que je voyais un cep devau: moi, et il y avait en ce cep trois sarments; et aussitôt il fleurit et fut orné de grappes de raisin. Je tenais la coupe en ma main, j'y exprimais le jus des raisins, et je te donnais à boire.
PHARAON
Eh bien, comment a-t-il interprété ce songe? ^
ASSIRIS.
«Les trois sarments, dit-il avec sa divine science, ce sont trois jours. Après ce terme , le roi t'enverra appeler, et quand il sera a table tu lui donneras la coupe comme tu faisais auparavant. Alors .vouviens-toi de moi; dis-lui que je suis innocent, et qu'il me fasse sortir de prison....» A peine eut il achevé, que ton panneticr, voyant la prudence du jeune homme, lui parla de cette manière : a J'ai songé que je portais sur la tête trois petites corbeilles pleines de farine et de pain , et que les oiseaux rapides venaient manger ce qui était dans les corbeilles. » A quoi Joseph répondit avec tristesse : « D'ici à trois jours le roi te fera trancher la tète, et l'on le suspendra à un arbre où les oiseaux viendront manger ta chair. ■ Tu sais, mon seigneur, avec quelle exactitude ces paroles se sont accomplies.
PHARAO.N
Tu as été bien ingrat de l'oublier.— Va le chercher. Tu diras au gouverneur que c'est par mon ordre.
ASSIRIS.
C'est le ciel, sans doute, qui a voulu cet oubli.
Il tort.
PBARAOM.
Farouche ingratitude, qui rends les yeux aveugles pour qu'il» cf ssent de voir les bienfaits, tu es le monstre le plus horrible que la terre ait produit, et l'hydre de Lerne n'est rien comparée à loi. — Les palais des rois, une fols qu'on y entre, sont comme le fleuve d'oubli. On n'y entend plus la prière des malheureux. Chacun ii' songe, chacun ne travaille qu'à son avantage et à son accroisse ment personnel.
Enlreiit JOSEPH, ASSIRIS, et des Gardes.
ASSUUS.
Approche, le roi l'attend.
JOSEPH , à Pharaon.
Seigneur invincible, Joseph, Hébreu de nation, ^icnt en sortant de prison se prosterner à tes pieds, où il attend liumblement les oidr'ts.
PHARAON
Lève-toi. {A part.) Quelle belle et noble prestance! {Haut.) Joseph, Assiris m'a dit que tu étais un homme habile à pénétrer les choses futures. — Un songe m'inquièie, et ces deux sages, que l'on vénère pour tels en Egypte, aujourd'hui la mère des sciences, ne peuvent ni l'expliquer ni le comprendre.
Dieu te l'expliquera.
PHARAOX.
J'ai songé que j'étais sur le bord d'un fleuve S et sur le rivage je voyais sept vaches grasses qui paissaient l'herbe fleurie. Incontinent j'en aperçus sept autres, mais si maigres et si chétives, qu'ayant dévoré les premières, il n'y parut pas. Ému de ce songe, je me réveillai. Mais m'étant rendormi, voici que je vis sept épis d'une beauté remarquable, et presque aussitôt j'en vis sept noirs et qui engloutirent les premiers.
JOSEPH
Ecoute , seigneur, afin que tu saches ce que Dieu révèle par ce songe a Pharaon. — Les sept vaches grasses et les sept beaux épi* ce sont sept années d'abondance. Les sept vaches maigres et les sept épis desséchés qui dévorent les autres ce sont sept années toutes difl"érentes des premières, sept années de famine. En réitérant ce songe à Pharaon, Dieu a voulu lui montrer la vérité, et l'engager à faire hâte , en lui prouvant que sa volonté est bien arrêtée. Il te faut dès ce moment remédier au mal. Choisis un homme entendu et sage qui pendant les années d'abondance réunisse tout le blé qu'il pourra; et en l'enserrant dans des magasins , on aura de quoi subvenir à la disette des années qui suivront. En te conduisant ainsi, tu affermis pour jamais ion empire.
PHARAON'
Où donc, Joseph, pourrai-je trouver un homme de ton intelligence î Ne rends-tu pas des oracles plus sûrs que ceux des sibylles, comme si un souverain Apollon t'inspirait? N'est-ce pas Dieu môme qui parle par ta bouche?... C'est toi , c'est toi qui dois être
* Sone que estava h la orilla
De ua rio, eic, eic, eic.
LVxpresiion de la Genèse est plus exacte. £li« dit i\à fUuve, parce qu'il n'y a ee Égypie qu'uD seul fl«nv«>. I^Vil.