‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 123 sur 183 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

A Sëville, dam la ru'^ de« Armet.

DOROTHÉE cl TIIÉODORA se montrcnl i un balco».

TuéODORA.

On dit que l'infant don henri va passer.

DOROTIIRB.

Eh bien ! il faut, nous aussi, en témoigner noire joie. Fait«s tendre le tapis de soie devant la fenêtre. Il n'est pas beau; il esl loin de valoir ceux de nos voisins; mais, enfin, il prouvera da moins noire bonne volonté.

TIléODORA.

Vile, Inès, tendez le tapis. — Mais voici l'infant, sans doute.— J'entends de la musique et des cris du côté de la porte royale. nonoTiiéB.

ICst ce que le ro) vient aussi ?

TnÉODORA.

lU ne sont pas bien ensemble.

DOROTHI^.E.

Alors, je ne conseillerais pas à l'infant de rcslcr à Sévillc. Le roi don Pcdre est si sévère !

TIIEODORA.

Henri est un brillant clicvalicr. Le roi pourrait bien être jaloux de raiTeclion que lui témoignent chaque jour les peuples de Castille et d'Andalousie.

' Oa appelle à Scville an xxiv Tna d« Tiai.<iiiatre régidori on noUu!u de cerpi

mviii cipjl.

Il parait, ma lante, que le roi don Pcdre est d'un caractère peu aimable.

THÉODORA

Il vitdans de continuels soupçons, et on le dit jaloux, de ses frères.

DOROTHÉE

Ce n'est pas de la même mère qu'ils sont nés; ils sont seulement du même père; et tout ce qu'ils ont, honneurs et biens, il semble au roi qu'ils le lui aient enlevé.

TUÉODORA.

Les voici.

DOROTHÉE

Je ne tous cache pas que j'ai beaucoup de sympathie pour aon Henri.

THÉODORA

Qui pourrait ne pas aimer un prince d'un si grand mérite?

EnlrcDt L'INFANT DON HENRI, LE GRAND MAITRE DE SAINT- JACQUES, leur Suite, el, derrière, un cavalier de la ville nommé DON JUAN.

LE GRAND MAITRE

Comment trouvez-vous la ville ?

UEiNRI.

La huitième merveille du monde. Mais nommer Séville c'est tout dire*.

LE GRAND MAITRE

Il est vrai.

Comment s'appelle cette rue?

LE GRAND MAITRE

La rue des Armes.

HENRI

Fort bien. Mais je pense qu'on a voulu dire les Armes d'amour, à cause de cette quantité de belles dames qu'on y voit; et ces armes-là sont les plus dangereuses. Une jolie main m'a toujours inspiré plus de crainte qu'une compagnie de gens de guerre. Quelle est cette dame que j'aperçois à ce balcon?

LE GRAND MAITRE

Une dame qu'on appelle la dixième Muse à cause de son esprit, et la quatrième Grâce pour la beauté. C'est une femme incomparable. A la beauté de Vénus elle joint l'amabilité de Cléopâtre. Elle est l'objet de tous les vœux. Pour tout dire en un mot, c'est elle qu'on appelle la Belle aux yeux d'or, ce prodige de perfection, notre orgueil, noire gloire, dont vous avez probablement ouï parler. On a

' Allnsion au proverbe espagnol : Quien no hatislo Sevilla, no ha visU m'xravillc:. Qui n'a f»t vu Sevilkj n'a (>as vu la moi veille.

beau Tantcr notre fleuve, notre Alcazar •, nos rues, nos guerriers, nos richesses... il faut toujours Tiiiir par avouer que notre plus grande merveille c'est la Belle aux yeux d'or.

HENRI

En effet, j'ai beaucoup entendu vant( r sa beauté et ses talents.

I E GRAND MAITRE

C est tout ce qu'il faut admirer ici.

Allons, grand maître, saluons tous deux ce balcon. — Quand bien même ce ne serait pas de ma part un hommage à la réputation de celte dame,— je le ferais rien que pour vous être agréable. THÉODORE, à Dorothée.

Rendez à l'infant son salut.

DOROTHÉE

Que Dieu garde votre altesse I

HENRI

Quelle beauté! Il me semble qu'elle m'enchaîne à cette place.

LE GRAND MAITRE

Ne vous arrêtez pas. Nous aurons d'autres occasions. Le roi at» tend, et nous devons nous hâter d'aller lui baiser les mains.

Ils t'en vont aprct avoir ulu^.

Entre DON JUAN.

Belle Dorothée, vous êtes une sirène. Séville offre beaucoup de chosi s dignes d'admiration, et c'est vous scdle qui avez le privilège de fixer les regards d'un prince. On ne peut passer dans la rue que vous habitez sans y rester enchaîné. La vue et l'ouïe, vous enchantez à la fois tous les sens, et près de vous le sage Ulysse lui-même aurait perdu sa prudence.

DOROTMKE.

Sil est vrai que je sois une sirène dont les charmes exercent tant de pouvoir sur un monarque, don Juan, vous n'en devez être que plus glorieux. Mon triomphe relève l'éclat du \6lro. J'enchatne, dites-vous, un grand prince; et vous, vous m'avez enrhatnée pour la vie.

Je voudrais bien que dame Théodora me permit de vous répondre.

THlIOnORA.

Kt moi je voudrais bien voir finir nu plus tôt vos amours.

Et pourquoi?

THÉODORA

Nous n'avons rien à vous reprocher, je le sais... Mais la pauvre

• Palaif de Scvillr, conïlniil par le» Manrct.

JOUUM-.E I, SCÈNE I. 20a

Dorothée est folle de vous... Votre père, le xxiv, malgré toutes les instances possibles, n'a jamais voulu consentir à votre mariage avec ma nièce... Et puisqu'elle ne doit pas être à vous, il est évident que vos soins et vos assiduités ne peuvent avoir qu'un résultat; c'est de compromettre sa réputation, son honneur.

DON JOAN

Comme je vous l'ai dit, l'avarice de mon père s'oppose à ce que j'épouse Dorothée à cause de son peu de fortune. Il veut , sans doute, me vendre à quelque sotte, à quelque laide qui aura beaucoup d'argent. Mais j'ai dans mon cœur une belle aux yeux d'or que je préfère à toutes les richesses; et je suis si bien décidé, qu'avant un mois Dorothée sera ma femme, en m'apportant pour dot tout ce qu'il y a de plus précieux et de plus rare : beauté, esprit et vertu. — Que si mes attentions pour elle portent en ce moment quelque dommage à sa renommée, c'est tant pis pour moi qui dois être son époux. D'ailleurs, en lui donnant mon nom je lui rendrai ce que je lui enlève aujourd'hui.

THÉODORA

Je crois bien , don Juan , que c'est là voire désir le plus ardent ; je sais quel est votre amour. ïMais l'avarice et l'autorité d'un père qui tient plus à l'argent qu'à l'honneur... Bref, je m'en vais. Je ne voudrais pas qu'en vous voyant causer moi présente, avec Dorothée , on vînt à penser que j'y prête les mains.

Ma tante a raison, don Juan. Puisque votre père vous marie, il n'est pas convenable que vous me parliez aussi publiquement dans cette maison , où d'ailleurs tout est à vous beaucoup plus qu'à moi-même. Un peu de mystère, je vous prie. Nous allons nous promener du côté de l'Alcazar, et là, mou bien, nous pourrons encore nous voir.... En faisant ce sacrifice à mon honneur, je ne vous en aime pas moins. Au contraire : quoi qu'il arrive, et quelle que soit votre conduite à mon égard, mon cœur est à vous pour jamais. Je vous appartiens pour la vie. Adieu.

'^ ' Elle sort.

Elle est partie !... Le soleil a disparu, et c'est la nuit qui prend sa place.

Enlre CIIACON.

CUACON.

Que le manteau et le chaperon andaloux ont bien joué leur rôle! Les pauvres Castillans en sont devenus fous.... Séville, ta magnificence les éblouit, et tu as tourné toutes les têtes.

Dis-moi, Chacon. est-ce donc en des jours tels que celui-ci qu'un falet abandonne son maître?

ClIACOX.

Mille pardons, seigneur; c'est la foule qui m'a retenu. Un fanfaron qui n'est pas de ce pays s'est jeté «ur mon passage ; nous avons éctiaiigé ({uchiucs grosses paroles, el j'ai niêine élé au moment de lirer ma dague Mais la confrérie du sang s'en est mêlée, et l'on a calmé le mien, qui commençait à s'échaulTor '. Bref, tout cela a fini par quelques rasades dont noire homme m'a régalé, ainsi que l'assistance. Un homme d'esprit disait avec raison de ce» sortes de querelles qu'elles ressemblent à des châtaignes épicées : elles font boire.

DON JL'.IN.

Que ne suis-je d'humeur à écouter tes prouesses I

CMACO.X.

Quoi de nouveau ?

nON JUAN.

En un jour semblable l'amour est fou.

CUACON.

Dites plutôt que c'est un démon ; car lorsqu'il prend la mouche, il n'y a plus moyen de lui résister.— Mais d'oîi vient cette jalousie? Serait-ce, par hasard, de Castillc?

ItO.N JUAN,

La beauté que j'adore pourrait rendre jaloux le soleil lui mérae. Mais ce n'est pas de ma jalousie qu'il s'agit; c'est de sa froideur.

CUACO.N.

On ne vous aime donc pas? — Foi d'Espagnol , ce sont des coquetteries. Pauvre malade, vile, vile, une saignée.

Ce n'est pas de mon bonheur que je me plains. Je n'ai rien à désirer. — Mais je crains que, sur les refus persistants de mon père, Dorothée ne vienne à changer de sentiment. Quoiqu'elle se montre touchée de ma tendresse, j'ai bien peur qu'en voyant les obstacles qui s'opposent à notre mariage , elle ne finisse par renoncer k moi.

CMACO.V.

Mais enfin, que répond-elle ?

Qu'elle m'aime et m'aimera toujours, dussé-je l'oublier,— dussé-jc en épouser une autre. Mais comne elle a beaucoup d'esprit, tout cela peut bien n'élre qu'un adroit compliment. Puis aujourd'hui sont arrivés les princes les plus beaux, les plus aimables; toute la cour l'a vue, et toute la cour a soupiré. Or, de môme que se cacher est de la part d'une frmme une preuve d'amour, se montrer ne serait-ce pas un signe d'inconslanre ?... N'en doute pas, les Castillans, sur sa seule renommée, voudront lui rendre des soins.

^fM Itegé la nfradia

De ta tangrt, y de la mia

Templaron la teniacion.

JOUIINÉK I, se KM-: I. 211

CUACON.

Il y a mille dames à Séville qui se chargeront de vous consoler; et mille fois je vous ai conseille de renoncera votre belle, ei de mettre du pays entre vous deux. Pourquoi donc vous êtes-vous attaché à un objet qui est tout esprit, tout intelligence? Pourquoi aimez-vous une ombre, un écho, une idée, un ange, un séraphin, subtil comme !e feu, incorporel, impalpable et impondérable? Ehl morbleu! prenez une femme bonne pour l'usage, pour le chaud, pour le froid, pour la plaisanterie et pour le sérieux, pour la ville et pour la campagne, où il y ait du gras et du maigre , entrelardée comme un jambon. A la bonne heure ! voilà les femmes qui durent autant que les souliers de bon cuir. Où diable vous êtes-vous fourré? Ne valait-il pas mieux quelque chose d'un peu plus commun et de plus sûr? Mais puisqu'il vous les faut de ce goût-là, dites-moi, n'avezvous jamais vu dans des boîtes mignonnes, ces petits diablotins qui nous viennent de Flandre? Voilà comme sont, à mon avis, vos femmelettes. C'est joli à la vue; mais pour l'usage, néant. — Quant à moi, il me faut une gaillarde solide, et qui se tiendrait debout, immobile, dût un manchois vigoureux la pousser de toutes ses forces '.

Hélas! Chacon, mon bonheur est fini. Si mon père, entêté de la fortune , s'obstine à me refuser ce que je désire, sois-en sûr, j'en mourrai. La Belle aux yeux d'or de Séville est tout pour moi.

CHACOX.

En effet, une telle beauté devait vous donner dans l'œil '.

DON JUAX.

Tais-toi. Viens avec moi à l'Alcazar. Elle m'a dit qu'elle allait s'y rendre.

CUACON.

Je vous y suivrai volontiers, d'autant qu'il doit être magnifiquement décoré.

Allons, et pas de folie, s'il est possible.

CUACON.

Dieu vous bénisse, madame la Belle ! Vous mériteriez qu*on voui fouettât, et je m'en acquitterais avec plaisir.

Ils sortent.

' Liltcialcmcnt: < Dût un mauchois Trapiicr dessus avec une boule de chèae. » Il y a ici, sans doute, quelque allusion au jeu de quilles.

• Il y a dans le texte une foule de plaisanteries sur ces mots ntiia de plata. Nous ITODS lâche de les reproduire toutes les fois que nous l'avons pu.

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