‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 125 sur 183 · IIE.\RI · texte numérisé non relu

IIE.\RI

DON ARIAS

Celle qui était vAtue or et gris , c'est dofia Madelaine, aussi belle que la première, mais qui n'a point à faire pénitence. C'est une Ramirez.

Elle est d'une rare beauté.

DON ARIAS

Celle que vous avez vue bleu et or, c'est dona Angèle deVargas... une autre Angélique pour qui une dou/.iinc deRolands sont perdus d'amour, mais à laquelle on ne connaît point de Médor.

HENRI

Elle est charmante.

DON ARIAS

Je pourrais vous citer encore dona Léonor de Aquila , qui avait

une robe de velours noir; doïïa Sol de Guzman , qui portait une robe de soie d'or couverte de diamants; doua Casilda Vela, vêtue fleur de cannelle ; dona Mencia de Rojas, qui avnit une robe écarlate et des plumes; dona Francisca de Padilla et Prado, vêtue de labis ' couleur de rose sèche.... Mais la belle des belles, le plus parfait lies anges, c'est la Belle aux yeux d'or.

HENRI

Le grand mattre sourit. En vérité, je ne sais trop pourquoi,

LE GRAND MAITRE

C'est un peu de malice. — Vous n'en mourrez pas.

HENRI

Pourquoi donc avez-vous l'air de me reprocher de m'être arrête à la regarder? Vous aussi, vous lui avez parlé, et vous disiez que l'envie même, obligée de lui donner la palme sur toutes les beautés de l'Andalousie, l'appe'ait la dixième muse, la huitième merveille.

DON ARIAS

Monseigneur, le grand maître avait raison. Dorothée est notre merveille, notre déité, et elle sait que personne ne peut lui refuser son hommage. Elle a un esprit piquant, et en même temps un vrai mérite. On l'a surnommée la Belle aux yeux d'or, parce que ce nom signifie quelque chose de précieux et de rare. Elle chante avec goût, et elle est habile à composer un quintetlo.

HENRI

Aime-t-elle les duos ?

DON ARIAS

Pas du tout Elle peint dans la perfection, danse à ravir, et

fait des vers d'une façon incomparable.

LE GRAND MAITRE

Halte-là! Ce n'est pas à mes yeux un grand mérite à une femme que de faire des vers. Il y a tant de fous qui en font.

HENRI

H ne s'agit pas, grand maître, de l'art de trouver des rimes ^ et d'aligner des vers plus ou moins harmonieux. Don Arias parle des qualités qui constituent le vrai poëte : la pensée, le sentiment, l'art, le goût, la grâce. Ceux là seuls qui n'ont pu réussir à devenir poètes peuvent prétendre que la poésie est indépendante de l'intelligence et de l'étude. Que si par aventure un homme a composé sans principes une agréable pièce de vers, c'est une exception, et qui ne tire pas à conséquence. Ne voit-on pas tous les jours un lourdaud de sacristain qui touche mieux de l'orgue que le premier musicien du monde? un individu illettré qui plaide nieux une cause que le plus profond jurisconsulte? et des bonnes ,emmes, des charlatans qui opèrent des cures merveilleuses, là même où ort

' Sorte de gros taffetas onde.

* L'espagnol dit : « L*ai l de parler en consonnanee. y La consonnance est la rime parfaite. Ainsi, dans ce paMage niéme, le moi eonsonancia rime avec le mot elegancia.

échoué des docteurs qui ont pâli sur les apliorismcs d'Hippocrale * T DON AUiAS , au Grand maître.

Oui, monseigneur, vous avez blâmé un peu légèrement. Dorothée n'est pas un puits de science, et ne prétend pas lutter avec Homère ou Virgile : elle écrit comme on écrit à la cour et dans le beau monde.... Mais la voici; elle s'avance parmi tous ces anges qui sout venus visiter les salles de l'ALazar.. . Je dis les anges, quoiqu'ils n'aient pas d'ailes.... La voilà qui entre dans le jardin. UK.\ni.

0 charmante belle! ta blancheur égale celle de la (leur d'oranger, du jasmin et du lis; et je la préfère au vif incarnai de la rose. Déjà en Caslille ta renommée avait commencé de troubler mon cœur, et ici ta vue m'a ravi l'âme !

Entrent DOROTHÉE et THÉODOIIA, couvcrlcs d un voile i un Écuyer les suit.

DOKOTIIl^.K.

Cela étonne votre altesse ?

MF.NRI.

Ce n'est pas ce que je vois ici qui m'étonne. J'ai été plus surpris ailleurs.

DOnOTUI^B.

Fameuse est la Giralda de Séville qui porte un écu , ub calice et une palme ^. Mais votre altesse n'a pas besoin de torlir d'ellemême pour admirer.

UENRI.

Arrêtez, n'allez pas plus loin.

noKOTur.E.

Je m'en retourne. J'ai vu maintenant tout ce que je voulais voir.

nBNni.

Qu'élicz-vous donc venue voir î

DOROTIlég.

Les richesses du palais, l'élégance et la beauté du jardin, où la nature a répandu d'une main prodigue ses dons les plus brillanU. Vous ^tes l'abrégé de tout cela.

HENRI

Cômttaent ?

DOROTUéS.

Je vois en votre personne toute l'élégance, et dans votre esprit loutes les fleurs du jardin.

HENRI

Ah! fe. me céleste! trésor divin !— Quels sont donc les fous qui vous ont s nommée la Belle aux yeux d'or ?

' Tout co paf<«ge, (\«\ a une certaine itnporlance comme ronfirmant l'opinion de Lopc »itr la jioctio, aclcomi«,ainfi (\\\c Itcaucoiip d'autre», par le prccédeni traducteur.

• La giraliia (pirououe) eut une «latuc de métal qui icrt i indiquer le vcnl. La giralda aujonnl'luii porte un «trapcau au li«*u du caIicc. Noui croyons toutefoi» que la de»criptioi. qu eu donne Lopc dexait Aire exacte au dix-icpticmc sircle.

JOURNÉE I, SCÈNE II. 5iJ>

DOROTHÉE

Pourquoi?

HE.NRI.

Parce que vos yeux sont deux étoiles.

DOROTHÉE

Je n'ai pas de si hautes prétentions.

UENRI.

Sur ma foi! grand maître, on avait bien raison de vanter son esprit. Dès aujourd'hui je me voue à son service.

DOROTHÉE

Prenez garde, seigneur; on yous observe.

HENRI

Serait-ce quelque jaloux?

DOROTHÉE

Personne ne peut l'être. — Mais des yeux d'or ne sont pas chose commune, et il y a toujours beaucoup de gens qui convoitent ce métal. Permettez que je m'éloigne.

HENRI

À une condition.

DOROTHÉE

Et laquelle?

HENRI

C'est que vous me laisserez assez de force pour supporter votre absence.

DOROTHÉE

Eh quoi ! monseigneur, vous voilà déjà au nombre de mes adorateurs?... Jésus! que diront les dames de Séville? AUons-nous-eD, ma tante ; Tinfant parle comme un nouveau venu.

THÉODORA

Il eût été plus sage de continuer notre promenade.

Elles lorteatj HENRI , arrêtant VÉcuyer.

Vu mot , bon homme.

l'écuyer.

Dieu Toui assiste, monseigneur !

Êtes-vous au service de Dorothée? Faites- vous partie de son conseil privé?

LÉCDTER.

Je suis son écuyer.

HENRI

Quelles sont les visites qu'elle reçoit ?

l'écuyek.

Je voudrais que votre altesse connût la maison où je sers. Le SGlcit même n'a pas la permission d'y pénétrer.

HENRI

Le soleil a raison de s'abstenir : que ferait cet astre là oii réside

:lir> LA BËLLt: AUX YEUX D'OR.

Dorothée?... Mais moi est-ce que je ne pourrais pas la voir t.. Voudriez-Yous vous charger d'un message pour elle? l'écuyek.

Au premier mot je serais un homme mort.

HEMU.

Rendez-moi ce service: et si elle vous chasse... celui qui a perdu vuo. chose et qui en trouve une meilleure n'a rien à regretter.

l'ECU V EU.

("/est juste.

HEXUl.

Je ferai en sorte que le roi vous nomme gouverneur de l'Alcazar. l'éci'yer.

Porlicr seulement, et je n'en demanderais pas davantage. Mais en atlcndajit la r(îconipcnse , je vais mettre mon honneur en péril , et je suis un hidalgo de première volée '.

HENRI

Je consens à tout.

L'écUYER.

Il faut que votre altesse le sache bien : je suis Cucva, Arjona. Mendcz , Lopcz, Xuarcz, Fanez, Benavidcz, Santivanez , Cofdova, Enriquez, Cardona, Sanchcz, Vasqucz et Loyola 2. Dans looa pays, seigneur, j'occupe une grande place.

HENRI

Comment cela?

L'écUTER.

Avec ma signature.

HENRI

Oui, je crois que vous êtes bien né; cela se voit à votre mine.

l'ECU VER.

Mon malheur a voulu que je fusse obligé de servir, moi qui éitis destiné à être servi. Hélas 1 mon aïeul possédait dans la Montagne ' un manoir dont le roi d'Espagne aurait pu faire sa maison de plaisance.

HENRI

Ne vous affligez pas. Soyez raisonnable.... un gentilhomme doit ' être. — Êtcs-vous d'une maison connue?

L'écUYER.

Mon aïeul était cordonnier.

HENRI

Peste ! vous ne pouvez pas vous laisser marcher sur le pied *. ~ l.c vieillard est de bonne humeur ~ Maiiffez-vous bien, l'ami?

Qm4 toy muy hidal .

Le )io£tc semble avoir roalu m moquer ici oe cciic muitiiude de uomi çu« (t « 4au5 l<t aciri |>ul>lics la nobleaae etpagoolê.

• Uati* Ict A«luric«.

• )i(M«ATciu n-proUuii <lc uolre micut une j^rdof de l'origis»!

JOURNÉE I , SCÈNE II. li^

l'écuter.

Je bois encore mieux.

HENRI

Je vous donnerai pour l'un et pour l'autre. — Voici cinq doublons de quatre *.

l'écuyer.

Me voilà heureux comme un Vingt-quatre. En retour je vous donne cinq bénédictions.

HENRI

Voyons.

l'écuyer.

D'abord, que le ciel vous conserve toujours une bonne renommée.

HENRI

Et puis?

l'écuyer.

Puis, qu'il vous donne une bonne table, un bon lit et une bonne femme.

HENRI

Et la troisième ?

l'écuter.

De l'argent à souhait aux armes de Castillf.

HENRI

Et la quatrième ?

Une maison à Séville.

Et la cinquième ?

De la glace en été.

l'écuykr.

HENRI

l'écuybb.

HENRI

Voici le roi mon frère qui rentre. — Quand viendrez-vous me voir?

l'écuyer.

Demain, et je ne prends pas congé de votre altesse.

HENRI

Vous me ferez grand plaisir. Je vous donnerai ma livrée , (a même que je fais prendre ce soir à tous mes gens. l'écuyer.

Vous pourrez passfr par notre rue.

HENRI

La Belle se montrera-t-elle ?

l'écuyer.

Je ne sais. — N'y aura-t-il pas une sérénade?

' On appelle en Espagne un doublon de quatre [doblon de nquatro] une moonaie Éo* qui représeiile quatre écus d'or valant on^emljic environ 40 fr. 75 ce.>'

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