SCÈNE I
Dam ta prison.
Eolrenl DON JUAN et DON LOUIS.
Comment vous eiprimer ma reconnaissance de tant de bontés? DON Lons.
La seule différence entre nous doit être qu'à vous, don Juan, ce sera votre corps, voire personne physique qui sera en prison, et qu'à moi, ce sera mon âme.
Ceux qui ont tant vanté la Grèce ne connaissaient pas la puissance des étoiles qui mettent celle forcé dans l'amitié.
DON LOUIS
Le ciel môme nous avertit si elle est véritable ou feinte. Castor et Pollux changés tous deux en étoiles sont à mes yeux la preuve de l'influence des planètes. L'une se montre au moment môme où l'aulredisparalt; et c'est ainsi que Virgilea dépeinileur vie et leur mort alternatives ^
' Le pauage de Virgile auquel Lope fait allusion se trouve au livre ti de \'Éniiids- Le voici :
Si fratrem Pollux alterna morte redetnil, Itque reditque viam lottes, ric , e(c.
et Poltux (let Gémeaux] tool au nombre di-R signes du zodiaque ; mais n ?sv>o«
300 AIMER SANS SAVOIR gUI.
Tous le* vrais amis doivent ôlrc nés sous ce signe. — Ouant moi, de môme que Phidias se plaisait à donner à ses stalur? le nonv d'un de ses amis, ce sera vous désormais qui inspirerez tous mes actes.
DON LOUIS
Je vous ai voué, don Juan, la plus vive aiïcclion, et vous le verrez à ma conduite; mais je ne veux pas que vous regardiez comme autant d'obligations que vous contractez, les services que je puis vous rendre. Kn ce moment le contrat ne serait point valable '. Attendez que vous sortiez de prison... et je ferai mes efforts pour que ce soit le plus tôt possible.
Si je vous suis jamais ingrat, seigneur don Louis, que je perde tout le lustre que je tiens du nom qui m'a été transmis, apréf avoir été si longtemps honoré! Que je perde la protection de It maison d'Alcala, et celle de votre noble famille ^.
DON LOUIS
Vous devez vous ennuyer ici. Je veux celle nuit vous faire sortir et vous mener en un lieu où vous ayez quelque distraction. J'ai
une occasion assez rare, et je désire que vous soyez spectateur
OU tout au moins auditeur. Et afin que mes plaisirs n'excitent pas trop votre envie, j'aime à croire que vous aussi vous trouverez quelque agréable passe temps.
DON lUAN.
Je le croi^ sans peine, allant sous vos auspicet.
DON LOUIS, appelant.
Alcayde'
Bnlre L'ALCAYDE L ALCATDB.
SeigDCur 7
Dionis, mon valet, viendra ce soir, vers neuf heures, chercher don Juan.
l'alcatdk.
Il pourra emmener tout le monde et moi-môme si je tous suif bon à quelque chose.
DON LOUIS
Vous pouvez me le confier sans crainte. Je me charge de lui, et j'en réponds.
Il «ortavAc l'Alcayile.
pa« it tnri «|iic Lop« tomldo lo» placer parmi Ict conitelUliont? — Du ntle, Wol Ml f>*«M;;c c»l Jiinr exlrèinc ilifliciiilë.
' f arco qiio don Loiiiii, qui esl libre, a tout raranlagn.
• Mol jk mol : <i Qiii< jr pcrilo la prntoclion de la maiion d'Alcala, où il r a une lici^rt W* ribffraj, le port de mnii opéraiicc. >
JOUllNIit: IF, SCRNE I. 807
DO.V J UAN.
Le !io!i f.n-oiiilu' do:U uiiu épine cruelle a traversé le pied le donne à guérir à un esclave plein d'humanité; et plus tard, retrouvant dans l'amphiihcàue de Home son sauveur qu'on envoyait à la mort, il se couche liuniblement devant lui, et lèche sa m.iin bienfaisante. Si un animal féroce s'est ainsi rappelé le bien qu'il avait reçu, quel honime jiourrait l'oublier? Si un animal féroce a montré tant de reconnais:^ance, quelle horreur ne doit pas inspirer un ingrat • ?
Entre CITRON.
CITI\0\.
Depuis que vous vous êtes ainsi lié avec le fils du corrégidor, il me semble, seigneur don Juan, quevons êtes de meilleure humeur. — Eh bien, quoi de nouveau? que devient cette vieille espiègle qui s'amuse à vous monter la tclc avoc son prétendu portrait?
DON JLAX.
Ce portrait, qui seul prouve que je ne m'abuse pas, et que c'est toi qui es dans l'erreur, — ce portrait annonce une personne de quinze ou seize ans.
CITRON
S'il en est ainsi, — bien que j'aie ouï dire que les jeunes fille» d'i cet âge exhalaient un parfum tout particulier-, la voilà à la saison des amours, et elle ne doit pas être la femme de votre ami don Fernand; car à quinze ans elle ne serait point mariée et libre.
Je ne sais... mais je me meurs.
CITIIO.V.
<}uelle folie!... Peut-on ainicr un objet qu'on n'a point vu!
J'y périrai, te dis-je.
CITRON
Cest la première fois qu'on voit — Aimer sans savoir qui
Elle m'écrit dans le môme sens.
CITRON
Combien de lettres avcz-vous déjà reçues d'elle?
Une vingtaine.
Et toujours elle s'obstine à ne vous dire ni son nom ni son adresse?
' Dans l'original, ce monologue forme ud soDoeU
Puesto que àtcir oi
Que ntrku huelen al nido»
SOP AÏMKR SANS SAVO'P '^Ui.
DON JU\>«
Toujours. — Si un de mes nmis se fût engagé comme moi et qu'il me l'eût coulé, je le liendi-iis pour fou.
CITKO>.
Un jour quelqu'un voyant pleurer un Portugais, lui en deman :a le motif. Il répondit qu'il avnii du chagrin, un chagrin d'amour. Pour le consoler, on lui demanda de qui il était amoureux, et il répondit : «De personne, je pleure simplement d'amour'.» Vous ressemblez à ce Portugais, et comme lui, vous pouvez pleurer, bien que vous ne sachiez pas pour qui.
Celte femme m'a percé de mille flèches. Chaque mot de ses adorables billets me va droit au cœur.
CITRON
Je vois, vous ressemblez aux coqs d'Inde, que Ton enveloppe de papier pour les faire mieux rôtir '^, et celte dame vcui sans doute s'exercer à la galanterie avec un prisonnier, dans l'espoir qu'elle ne sera pas par lui compromise. C'est ainsi que les barbiers font leur apprentissage sur les moines... Ce portrait sert d'appât à cet habile chasseur, et par ce moyen il vous fera tomber dans SvS pièges..
11 n'y a point ici de piège. — J*«i reçu d'elle tant et tant de rtS gais, que je ne pourrai jamais reconnaître ses bontés.
Alors expliquez mui ce mystère.
Que sais-je?
CITRON
Kh bien, soit! qu'elle nous envoie de l'argent, beaucoup d'argcoC» et je lui permets de ne se poicit laisser voir.
Fi donc! un homme d'honneur ne peut pas eu accepter d'une femme.
(ITIIOX.
Elles en reçoivent bien de nous !
Nous sommes nés pour h s servir.
' r rtsponâio : de ninguen.
Mats choro Je puro amor.
l'onr donner i son ancoloïc no plus grand air de v^ril^, Citron t'amuie i pn r portugais.
* Basta, que ert* coma pabo
Qu* U atsan entre papeU$.
L"o»|.«Rnol Ml diirmanl, le mo\ papeltt si|iQirianl loul à U fois il u papier cl . h\lkU doux.
iOiJK.'iKù il, SCENE 1. 300
CITROX.
fin effet elles furent primitivement formées de la côle que nous leur avons donnée, et ce ne fut pas la plus petite ; et il est tout simple que celui qui a donné la côte donne de quoi l'cnlretcnir»- L'exemple d'Adam justifie mille maris.
Comment cela?
CHROX, Eve ne lui donna-t-elle point pour nos péchés le triste morceau que vous savez?
Oij veux-tu en venir?
CITROV.
Et à elle-même, qui le lui avait donné?
Le serpent.
CITRON
Ou le diable, qui prit cette forme-là pour la mieux tromper. — Aussi, lorsqu'une femme donne à son mari de quoi manger, il n'a qu'une seule excuse, l'exemple d'Adam ; et tout en reconnaissant sa faute, il doit se dire : «Mangeons, alors môme que cela viendrait du diable.»
Moi, je ne suis pas ici un mari; et môme je ne connais pas la femme en question.
CITRON
Vous ne lui en serez pas moins reconnaissant.
Comme doit l'être un galant homme.
Entre L'ALCAYDE.
l'alcayde, à don Juan, Deux femmes voilées demandent après vous,
Au nom du ciel, laissez-les entrtr.
CITRON
Ont-elles l'air comme il faut?
l'alcayde.
Tout à fait.
CITRON
En ce cas, j'aime à croire qu'elles se seront munies de pastillei odorantes ^.
' U y a ici une girdce mlrniliinil)lo »iir foiffl ( drpf^nsc , enlrciicn ) pt cos^f/a (côte), qui parall le diininiili.' tin itciiuii iiih'.. « Il ciail loiil simple que celui qui avait donne la eostilla (la côU-) s'oblij^eàl à lu cosia (à la dépense ou à renlielien). >
» Il y a ici dans le le»le des allusions à certains <lclails liôs-dclicats de la loil.tt»
iJlÔ AlMEll SXls6 SAVOIR (^IL
l'alcayde.
Les voici.
no?» JUAN.
Veuillez fermer.
EiUrcnl LÉONARDA ei INÈS -'oWécs.
LÉONAIIDA, à part.
Qu'il est beau ! qu'il est noble et gracieux!
INÈS
N'est-ce pas, madame, qu'il est joli garçon?
LitoNAUDA, ù don Juan, Je voudrais vous dire un mot.
nos JUAN.
Je suis trop heureux de rcnteiidrc de celte bouche.
LF.OXARDA.
Ne soyez pas si ému en parlant d'une bouche que vous ne vovt i pas.
Pardonnez moi ce trouble, il est bien naturel ; c;ir mon r"--"- • <■* dit que vous êtes venue pour m'achcver.
l.ÉONAnDA.
N'étes-vous pas don Juan d'.Aguiiar ?
CITnON.
Oui, madame, c'est lui-môme; et moi je suis son \.ilci.
LéONARDA
Nommé, je crois, Citron ?
CITIVON.
Confit, pour servir.
IN^JS.
Il est charmant.
CITIVON.
J'ai été élevé sur la plage, je suis un poisson de San Lurar '.
in/- s.
1! n'est jamais embarrnssé.
nON JUAN.
Kh quoi ! madame, vous ne dites rien ? LKONAnnA.
C'/cj>l que litdi aus^i, je l'avoue, je suis toute éii.ui-. J ... i i-rouNé
rémlninft qui, en F«p3Rnc, <li«lingii.iicnl lr« fcinmo» lionnèlr» <lc« coiir(l«aiM«. — cl qai tfUivnl h l'avaiilagc «le cr« tlcrnicrr». — Cc« allumions, fioiir 4iio coln|•^l^• . t
exi^;c «lr« cominrulairos «tan* lovimU il non» ciail ini|»o»MMe d% nJnr.
' Critmt fil et arenal
Y toy atun J» San Luear.
San I.iirar e*l un pori «rAmlaloiisii-. Ceux »|ui y ciaionl nés |'3 > i ' ■ lio>
«taloia.
jou:î TtfE II, scE::>i: i. 31 1
en entrant ici je ne sais quel éblouisseraent. Inès m'avait heaiicoup vanté votre personne.
CITRON, à Inès.
Reine de mon cœur, jolie nymphe du Tage, viens un peu par ici pour les laisser causer en paix.
Citron cl Inès se rclircnl vers le fond dn thc'âire. DON JUAN.
Pourquoi, madame, ce brillant soleil se couche-t-il derrière 1nuage de cette mante? et comment un corps si léger peut-il le cacher à mes yeux? .Mais vous êtes comme la foudre qui renverse ce qui est fort et puissant, et pardonne aux objets les plus faibles. Ayant résolu ma mort, vous traversez, sans l'endommager, ce tissu délicat, et vous embrasez mon cœur; et si vous produisez un tel effet avec un seul éclair parti de vos yeux, ne dois-je pas penser que vous me réduiriez en cendre si vous veniez à découvrir ces deux astres étincelants? Mais n'importe; dussé-je y périr, je vous supplie, madame, de vouloir bien les découvrir, afin que vous voyiez quel est votre pouvoir. Et permettez aussi que j'admire cette bouche céleste,— nacre sans tache qui renferme des perles charmantes, et qui doit prononcer ma sentence.
LÉONARDA.
Don Juan, lorsque je vous écrivis que je vous avais vu, je ne disais pas la vérité. Je vous ai vu ici pour la première fois; et cependant avant de venir ici je tous aimais. La renommée vous a dépeint à moi d'une telle sorte que j'en ai perdu la liberté. Eh bien, vousl'avouerai-je? ce que je vois est au-dessus de ce que j'avais imaginé; je ressemble à ces peintres sans talent qui, en cherchant I idéal, ne savent pas môme s'élever à la beauté de leur modèle .. Tout ce que je vous ai écrit jusqu'à ce jour était sans valeur tant que je ne me montrerais pas à vous. Il vous fallait une caution, une garantie. Je suis venue vous l'apporter.
nON JUAN.
Eh bien , madame, je ne vous demande qu'une seule grâce, c'e>l de vous découvrir.
LÉON ARDA
En ce moment c'est impossible; mais je vous donne ma paroic que ce sera bientôt.
Quelle cruauté, madame!., comment avcz-vous le courage de me refuser cette consolation? Vous êtes comme les divinités du ciel : il faut croire en vous de confiance. Mais on m'a accordé la permission de sortir cette nuit ; pourrai-je aller à votre maison?
LÉONARD A
Oui, vous pourrez, — sous un déguisement, — me parler par une fenêtre du rcz-de chaussée.
3i2 AIMER SANS SAVOIi; (iUI.
Et ne pourrai-je pas entrer?
Il n'y a pas moyen.
Maintenant vous voudrez bien m'indiquer la maison, i.ÉoNARDA , à part.
Quelle imprudence l'amour me conseille! {Haut.) C'est près Saint-Michel le Haut', la maison aux grands balcons. {RiatU.) On y est plus à l'aise pour causer^.
Vous mettrez un mouchoir^?
LEON ARDA
Volontiers.
Encore un mot. J'allais oublier une chose d'importance et qui
n'inquiète.
LÉOXARDA.
Moi aussi, j'allais oublier quelque chose.
Connaissez-vous un certain don Fernand de Saavedra?
LÉONARDA.
Moi? non.
Ne l'ovez-vous pas quelquefois entendu nommer?
LÉONARDA.
Moi?... Vous avez l'air de me croire une personne très-libre*
Non pas; mais je craignais que vous ne fussiez mariée.
LÉON ARDA
Je ne l'ai pas désiré jusqu'à ce jour.— Jusqu'ici je suis maltresse de mes actions... ou pour mieux dire je ne le suis plus. Il y a un iiomtiic (|ui a tout p()u\uir sur moi et qui, j'espère, deviendra bicnit)l mon seigneur cl mon tnaîlrc. — En foi «le quoi, je vous prie d'accepter celle chaîne c'tst la ce que j'oubliais.
\ oiis n'aviez pas besoin de cela pour enchaîner mon àme à j»ni.iis : a j.iniais je suis votre esclave. Muis accordez-moi, mon bieo, une autre grâce que je désire plus encore.
LI^ONARDA.
El laquelle?
' Église (le Tuictic.
Vorque quepar, las razonet
Y eon mrjor sohrtsalto.
* Comme igaal. On alla .bail le mouvkoir au balcoa.
DON JUAX.
Otez, je vous prie, votre gant, et me laissez baiser votre main.
l.ÉO.VAUDA.
Bien qu'il ne soit pas poli de vous la présenter avec le gant, c'est ainsi seulement que je puis vous l'offrir.
Quoi! pas même la main sans voile!... Mais quoique mon amour en doive murmurer, vous avez raison; car les objets de prix, les diamants et les perles, ne doivent s'offrir qu'enveloppés.— Et je baise cette main divine en disant : « Sauf le gant. »
LÉONARDA.
Soyez persuadé, don Juan , que mon âme s'emploiera pour faire tomber les voiles qui me cachent à vos yeui.— Adieu , seigneur.
INÈS
Ils ont fini, je crois.
Il me le semble aussi.
Partons, Inès.
Adieu.
Le ciel te protège !
CITRON
LÉONARDA.
INÈS
CITRON
Léonarda et Inès sortent.
CITRON
De quoi avez-vous causé tous deuxf... Est-elle jeune et belle?... comment est elle?
Est-ce que je l'ai vue?
Quoi ! vous ne l'avez pas vue !
Elle n'a pas voulu découvrir son visage.
cmioN.
Un homme parler ainsi?... Oh ! si c'eût été moi!
Je n'aurais point voulu me rendre coupable d'un acte discourtois. —Jusqu'à sa main, clic me l'a donnée recouverte d'un gant.
CITHON.
Je ne me suis pas trompé ; c'est bien ce que je croyais. -La main soigneusement g.inlêe! cela ne me dit rien de bon, et m est avil qu'elle a la gale. --Enfin qu'avez-vous décide?
[ju amour sins (in. Et cette nuit je vais la voir.
CIIIION.
Elle vous a dit sa • "'kuu ?
Il, ''^''
Oui.
riTUON.
Bravo! j'en saute de joie!... Oii! quelle inésade je vais me donnerM
Mon cher, lu ne verras pas Inès, car nous ne pourrons pas entrer.
cimoN.
Je négocierai. Tout ce que je veux, c*est de savoir la maison.
C'est vers Saint-Michel le Haut. . la maison à deux balcons.
CITRON
Prenez garde d'aller si haut... car si vous veniez à faire un saat...
Un ange ne doit-il pas demeurer au ciel?
CITRON
C'est que quand on a monté il n'est pas toujours facile de de.v cendre.
Un homme qui aime ne doit rien craindre
CITRON
Je sais que ma crainte n'est point vaine; et la moindre maisonnette de Tolède me semblera un immense édifice.
lU lorleDt