SCÈNE III
Une rue de Tolède ; la niiil.
lînlrenl DON LOGIS, DON JUAN, CITRON cl DIONIS ; lU portent chacan une épée el une rondache.
DON LOUIS
On dirait, don Juan, que vous n'avez aucun plaisir, quoique entouré de dames.
Un pauvre prisonnier n'a jamais l'àmc fort contente.
DON LOUIS
Quoique Tolède soit à la tête des villes d'Espagne, on ne lrou\e l>as ici les distractions que l'on trouve là-bas à la cour.
CITRON
Ma foi, vive Madrid! Là tout se vend et tout s'achète, ia iruitc et la merluche comme la grenouille et la perdrix. La il y a de br.llanles courtisanes pour les grands seigneurs, des souillons à bon m.irché pour les gcMis de rien , et des fennnes entre deux pour les amateurs de mo;emic coruliiion. Kn cela Madrid ressemble aux .niherj;es d'Italie, où celui qui paye le mieux mange toujours les meilleurs morceaux; et puis \ienl un Espagnol dont la bourse et le haut de chausses sont en mauvais état, el on lui sert pour son (llner un oiseau de nouvelle espèce, composé des diverses parties des autres oiseaux, — un oiseau merveilleux tel (ju'on n'en a jamais vu ni dans la Manche ni .lUx Indes. Une moitié de la poitrine est de la giivc. l'aulre moitié est de la pic; il y a une pallc de perdrix et ime palte de pigonneui; et tout cela si subtilement recousu a\ec du fil de pite '^, «jue le pauvre dîneur ne voii la que des veines ou des nerfs. — d'autant «jue cet oiseau rare est adroitement couvert d'une bonne petite sauce piquante, l'uis, qu.ind notre soldat ri'\ienl au pays, il f.iu\ l'cntenilre v.iiiler l'Italie où Ion vous sert de in.jgniliques dîners pour lroi< rénux! - Au resle, comme je le dirais, rien ne ressemble auianl aux dames de nioii hou M.KJrid ,
' D.in* l'oriKilinl. n- moii«|,.-ii.. roni..- m. -.'nn..!.
OD a\<\»\\, ; : V
JOUa.NÉE II, SCENE in. 317
qui sont un composé de toute sorte d'ingrédients, et dont les salles de loilelte pourraient bien s'appeler des salles de déguisement. Que je plains celui qui est obligé de décliirer tous ces lils à belles dents, et qui mange, entre l'ambre et la soie, du rouge, du blanc, et du vif-argent!
DON LOUIS
Tu es impayable. Citron. — Mais avec les choses que tu dis, on perd bientôt les cheveux et la barbe.
Ne l'écoutez pas ; il est fou.
DON LOUIS
Rien ne peut vous distraire. — Eh bien, je veux vous mener voh la plus belle personne du~monde.
CITROX.
Voir n'est pas le mot. Mieux vaudrait dire entendre. Mais enfin, si elle parle bien, cela vous fera peut-être plaisir.
DOX LOUIS.
Dionis, conduis le seigneur don Juan àTAlcnzar, du côté de Saint- Michel le Haut.
Justement, don Louis, je voulais vous prier de me mener de ce côté-là. Une certaine darne qui savait que je sortirais cette nuit d? prison m'y a donné rendez-vous.
1)1 OMS.
Nous allons d'ici tout droit à la place de Zocodover.
CITUON.
Aucune place ne peut être comparée à celle de 3Iadrid.
Tais-toi, imbécile.
CITRO":
Qui donne du lustre à une ville?
DON LOUIS
Les nobles gens qui l'habitent.
cmioN.
Aiors aucune ville n'est comparable à Madrid • car tous les malins on voit sur la place un millier d hidalgos.
nON JUAN.
Qui appcllcs-lu des hidalgos?
CITRON
Les commissionnaires de la munlagne, qui fourniraient de noblesse et de vin cent villes dKspagne '.
DON lOULS.
Ce qui fait la beauté de la nature, c'est la variété.
CITUON.
El aussi la nouveauté. —Or, Madrid réunit ces deux agréments*
* Lm Aslur'.cnssnit prc>(juc tons nobles, cl c'ctaiciii eux 4:11 vfinlai<nt le vin.
518 AI.Ml'Il SÀ.iS SAVO.il v---
il est nouveau el varié; cl ses habtlaiiU aimcni .. :J. ^ i*.*
choses nouvelles, que souvent on y loue des fcnôlrcs rien qi:c pour voir brûler une maison.
D0.\ LOUIS
As-tu longtemps habité Madrid?
CITHOX.
Pas long'emps. Mais je ne serais pas plus aise si j'avais parcouru le monde entier. Il y a là tant de seigneurs illustres, tant de grands qui sont Ihoiuicur du siècle, tant d'hommes supérieurs, soit dans les armes, soit dans les lettres! il y a là tant de dames, et tant de coches dans lesquels les premières se promènent éternellement.... Coche par-ci, coche par-là, el que maudissent par-ci p.ir-là tous les passants.... l'un parce qu'on lui a jaspé sa collerette, l'autre parce qu'on lui a bouché un œil ! — Il y a là tant d'avocats dans le» cours ! tant de plaideurs dans les .-ailes î tant de magistrats el de greffiers, les uns avec leurs vares, les autres avec leurs plumes!... Le souvenir siul m'en ravit.
Oui! mais la vie y est chère.
CITRON
Eh ! parbleu! c'est qu'il n'y a poinl là d'hôtellerie où l'on sache coudre comme en Italie Mais savez-vous rien de comparable à ces gargotes où l'on vend des andouilles, du hachis, de l'éluvéc, qui
ont conserv.é presque toute leur substance 11 n'y manque rien.
Je me trompe : il y manque quelque chose qui serait selon moi fort nécessaire... Un jour, derrière la porte, voyant une pierre grise légèrement creusée, je m'imaginai (lu'elle était là pour recevoir le vin el l'eau... Or une Galicienne > m'entendit, o Holà ! me crial elle, ne voyez-vous pas que celte pierre c'est pour moudre le persil el le poivre ?» Sur quoi, me tournant vers elle dans le costume d'Adam avant qu'il eût mis la reuille de figuier: a C'est voire faute aussi, lui dis-je. Pourquoi ne mettez vous point d'écrileaj qui indique l'usage des divers objets de la maison?» DON i.otis.
Nous voiri arrivés, don Juan. — C'est là qu'elle demeure. Allendez-moi là.
DON JU.IN
Ouoi! celle maison où je vois deux balcons?
DON LOUIS
Oui.
DOJl JOAN, bas, à Cilron, Ab! mon ami, quelle disgrâce l
CITRO.N.
Comment cela, monseigneur?
- La pioparl dc« Mrrantet <ic ea)«ret toat 6tli6enDi>«.
JOURNEE II, SCÈiNE III. 3id
C'est la mai^:o^ que m'a inriiquée celle dame, et je vois à la t'e- «ôtre d'en bas le signal convenu.
CITRON
Voilà une drôle de plaisanterie.
DON JDAN.
Qui ne me fait pas rire du tout, vive Dieu!
CITKON.
Qu'importe! il payera les frais.
A moi cela me coûte l'âme.
CITRON
Quelle peut être cette femme-là?
Puisque don Louis lui rend des soins, il n'en faut pas douîer, elle doit être belle.
cmioN.
Tant mieux, puisque vous n'êtes pas son mari.
Enirc LÉONARDA ; elle paraît à une fenôlre du rez-de-chaussée.
La voilà !
LÉONARDA.
Est-ce vous?
DON LOUIS
C'est moi.
LÉONAUDA.
Mon bien , quel bonheur!
DON LOUIS
Oui, quel bonheur pour moi !
li:ONARUA.
Comment vous trouvez-vous ?
Comme un homme à qui vos bontés rendent la vie.
El don I.ouis'qui nr.iinène ici pour faire le guet, tandis qu'il est en tôle-à-uHc a\cc la femme que j'aime!
CITIION.
C'est pciil (Irc une autre feinmc.
Non pas ; ces signes disent clairement que c'est elle.
CITKON.
Ce qui me console pour vous, c'est le souvenir d'une aventure arrivée un jour à un de mes amis qui avait de même un rendezvous sous une fcncire du rczdc chaussée. Il n'est pas agréable, je vous assure, de se dresser éncrgiqucment sur les pieds, de lever la télé tant qu'on peut, et puis d'embrasser un visage barbu.
320 AlMIUl SANS SAYOlll QUI.
Comment faire pour éloigner don Louis el pour que jcreslcseuH
CITROX.
Je vais crier comme si l'on m'égorgeait, et je prendrai la fuiie.
L'idée est excellente.
CITRON , s' en fui/tint.
On me tue! On me lue! Au secours!
Qu'est-ce donc?
Quelque querelle sans doute.
DON LOUIS
Je vais voir ce que c'est.
DON JUAN, s'approrhant de Léonarda.
Un moment, de grâce! Kncore un rnom'vir ' C\'^ moi, c est don Juan d'Aguilar qui vous parle.
LÉONARDA.
Est-ce que ce n'était pas vous tout à l'heure ?
('.'était don Louis de Ribcra.
LKONARDA.
Hclasî monseigneur, je croyais parler à vous.
Kn vérité?
LéONARDA.
Ortainement.
Vous rendez la joie k mon cœur . . . mais don Louis tous aime?
LCONARDA.
Je ne sai; s'il m'aime ou s'il m'ennuie.
Soyez indjilgenle pour lui; car c'cjl à lui que je dois mon bonheur présent el tout le bonheur que j'espère. — Quand pourraj-je vous voir?
il^oNAnnv.
Domain, je pense.
Comment puis-je aimer sans savoir qui?
léONARDA.
Silence! On revient.
Enlrenl DON LOUIS, CITRON el DÏONIS.
DON JOAN
<jue8>sl-il donc passé?
JOURNÉE II, SCEM: Iir. 321
DON LOUIS
Oues<iis-je? Je l'ai entendu crier comme si on l'écorchait, et j'** couru vers lui.
DIOMS.
Les assaillanls se seront réfugiés dans quelque maison.
DON LOUIS
N'ave.z-vous point parlé avec elle, don Juan ?
DOX JUAX.
Cette dame m'a demandé de la fenêtre où vous étiez allé, et jal
répondu
niOMS.
Chut! Voici du monde.
Enlre DON FER^A^D.
UON FERNAXD, à part.
Qu'est-ce que cela signifie?., à ma porte tant de gens armés!... Peut-être sont-ce des parents de don Podre qui m'attendent pour me faire un mauvais parti.
CITRON
Qui va là?
nON FERNAXD.
Un homme qui rentre dans sa maison.
DON LOUIS
Kn ce cas, passez.
DON FERNAND
Non pas ! je veux savoir auparavant pourquoi l'on s'arrête ici sous mon balcon.
DON LOUIS
Je l'ai reconnu, don Juan.
Queditei-Yous?
DON LOUIS
11 faut nous éloigner.
Et pourquoi?
DON LOUIS
Parce que ce cavalier est !e frère de la dame à qui j'ai parie.
Nous lui devons des égards.
DON LOUIS
Partons.
11 sort avec Dtonis.
Tout est perdu, mon ami.
en KO».
Que dit donc votre déesse?
322 AIMEiV SANS SAVOIR QUI.
Que don Louis lui rend des soins.
CITRON
Que vous importe, si elle n'exige pas que vous l'épousiez ? — Mais ne lui ayez-vous point vu le visage?
DON JOAN
Non. Elk avait fait exprès, sans doute, de n'avoir point de lumière chez elle.
l.ITUOV.
Kt TOUS l'aimez toujours?
Je l'adore.
CITRON
Quelle folie!
Persuade, si lu peux, mon cœur.
Don Jiun et Citron sortent.
DON FERNAND
Si je ne me trompe, don Juan était avec don Louis, et celui-ci par amitié l'aura mené voir les dames ou ma sirur. La faute en est k moi, et je dois n'accuser que moi seul. Conduisons-nous avec prudence. — Déjà le jour se lève... N'est-ce pas ma sœur que j'aperçois?
LÉONARDA parait i la fcnAlre.
DON FERNANO.
Kh quoi l ma sœur, encore debout à cette heure? liéonauda.
Dans mon inquiétude, je ne pouvais pas dormir... et à tout instant je me mettais à cette fenêtre pour voir si vous veniez. Knlin le jour parait, et je suis rassurée. — Pourquoi sortir seul ainsi, «Ion Fernand, lorsque les parents de don Pcdre vous soupçonnent? Ne savez-vous pas qu'ils veulent le \enger?De quoi vous servirait votre cour.ige si plusieurs à la fois vous attaquaient?... Vousa^cz sans doute rencontre ici près quelques cavaliers que vous aurez pris pour des galants. C'étaient peut-être des gens qui vous ri «rch.iient.
DON IIRNAND.
Je vous remercie de ce tendre intérêt. De mon côté je ne suis pas sans inquiétude à cause de vous.