‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 180 sur 183 · TRON · texte numérisé non relu

TRON

Nous n'avons pu la monter ni l'un ni l'autre. Dès qu'elle a senti l'éperon, la voilà aussitôt faisant des entrechats, dansant le menuet et caracolant d'une manière étonnante.

Je ne suis pas d'humeur à entendre tes sottises d'ici à Madrid.

aTRON.

Ou elle est malade de la fève '. ou elle a eu du chagrin de quitter •on élable de Sévillc. Voyez son air contemplatif: elle enchanterait un poêle, ou un de ces astrologues qui donnent aux étoiles des noms de chevaux, de poissons, de taureaux, de montons, que iais-je? et qui vous disent quil y aura dans l'annexe peu de blé, force lentilles, des pures, dei msuT dr dents, des mariages, des guerres el des morts; comme s'il n'y avait pas de tout cela chaque année depuis que Dieu a fait le monde I

Maladif des cheraui, doot le si^e est dani la boncbe.

DON JDAN.

Dans quelle sphère, dans quelle planète les astrologues auraientils placé celle que j'aime en voyant sa beauté et son esprit?

CITRON

Dans la sphère d'amour... c'est-à-dire assez loin de Madrid.

DON lUAK.

Pourquoi cela?

CITRON

Parce qu'à Madrid on ne connaît point l'amour. Il y règne seulement l'intérêt, la nouveauté, les cadeaux, les bijoux, et caetera.

Alors Madrid est le séjour qui convient à un homme qui ne veut plus aimer.

CITRON

Mon Dieu, oui. Les galants d'autrefois vont à présent, la nuit, la tète enveloppée dans di's espèces de casques en camelot, pareils aux capuchons des moines, des messieurs craignent le serein; ils feraient mieux de craindre les dames qu'ils vont voir.

DON JDAN.

J'entends du bruit. Qui vient là?

CITRON

Dès qu'on vous a vu, l'on a mis pied à terre. Enlrenl DON LOUIS et DIONIS.

DON LOUIS

C'est TOUS, don Juan 7

Qu'est ceci, seigneur?

DON LOUIS

J'ai pris la poste afin d'atteindre un ingrat... à qui je puis en ce lieu demander satisfaction.

J'ai été obligé de partir à l'improviste, et il m'a été impossible d'aller prendre congé de vous.

DON LOUIS

Ce n'est pas un ami véritable qui se fût en allé ainsi.

J'ai voulu m'épargner la tristesse qui accompagne toujours les •dieux.

DON LOUIS

Vous êtes sans excuse.

N'eu est-ce pas une que d'avoir voulu conserver les égards duf à l'amitié?

3iô AIMEK SANS SAVOIR QUI.

DO.N LOUIS

Un homme d'esprit devrait éviter jusqu'aux apparences de l'ingratitude.

Ma justification est dans ma conduite, qui a été noble et loyale.

DON LOUIS

Il n'est point noble de ne pas croire à la noblesse des autres; iif n'est point loyal de laisser ainsi un ami qui ne nous a point offensé. — C'est une trahison I

Je suis parti pour ne point trahir l'amitié. DON rouLS.

Je suis fâché que l'on ait pu penser qu'un Ribora ne ferait point ce qu'il devait. Celui qui ne croit pas à la générosité d'un cavalier est son ennemi; car à mesure que l'on aime plus un homme, on a de lui une opinion plus haute. La foi, c'est l'amour; la foi, comme les boimes oeuvres, nous ouvre le chemin du ciel!... Je n'admets point que vous vous soyez éloigné sans me parler : c'était punir un homme avant qu'il fût coupable... Nous nous serions expliqués. Ce que j'aurais résolu, •l)icu le sait. Mais enfin, votre départ me donne à penser que vous n'auriez point fait pour moi ce que moi j'aurais fait pour vous... Ce n'était pas m'obligcr que de me témoigner peu d'estime. Un cœur honorable veut avant tout qu'on l'honore. Vouf n'êtes point mon ami, puisque vous m'avez mal jugé. Mais il sufBl. Retournons à Tolède, où je vous emmène prisonnier, et où je prétends vous montrer comment je me conduis envers un ingrat qui m'a offensé.

Noble et illustre Ribera, honneur He l'Kspagne, pourquoi traiter ainsi un homme qui vous est tout dévoué? Si je suis parti, c'a été pour rendre plus favorable une inhumaine ; ce n'est pas que j'aie p^nsé qu'un Ribera ne pouvait pas avoir la même générosité qu'Aïeiandro. Au contraire, j'étais sûr de votre grand cœur, et je n'ai point voulu jouer le rôle du peintre, afin de ne pas vous enlever ce que vous aimiez ^.. Je ne croyais point que ce fût à moi une faute que de vous laisser ce qui m'appartenait , et mon intention m'excuse auprès de vous... Que si j'ai été coupable en cela, vous me punissez cruellement par la menace de m'ôter votre amitié; et il n'est pas juste de vouloir m'enlevcr un ami si cher parce que i'ai voulu vous donner ma maîtresse.

DON LOUIS

Je suis charmé que vous ayez au moins pour vous votre intention. Mais je n'entends pas que l'on me donne ce qu'on pouvait ine demander.

' On sait qu'Alcxanitrc donna u mattreMe Caaii>a»pc au faiaetii Apelle* qoi en tfuit

JOURNEE III, SCENE V. *4t

*e ne sais que répondre. Je me tais.

DON LOUIS

Se peut-il qu'un homme qui n'a point laissé agir les autres, soit ainii réduit au silence?

Je suis confus, seigneur : vous récompensez bien mal mon dévouement.

DON LOUIS

Par celte croix de Saint-Jacques, je veux vous montrer qui je suis. Venez. Je vous emmène prisonnier.

Je vous suis.

CITRON

Monseigneur, nous retournons à Tolède?

N'as-tu pas entendu?

CITRON-

Eh bien, j'en suis enchanté pour deus raisons : d'abord, je vais revoir Inès, et ensuite je me vengerai de la mule.

Ils tortent.

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