‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 65 sur 183 · MN^FD · texte numérisé non relu

MN^FD

I 11 bien ! la sœur de don Félix, 1 épouse de don Albano , vous l'avez devant vos yeux : c'est moi-même!

IMIÉNICE.

Quoi ! vous, don Juan !

DLNARDA.

Je ne me suis jamais appelée de ce nom.

PHÉNICE

Vous n'êtes donc pas un homme ?

DINARDA.

Non, puisque je suis une femme.

PHÉNICE

0 ciel! comme j'ai été jouée! — Alors il est juste que l'on me restitue mes présents. — Capitaine Osorio, rendez-moi la chaîne.

LE CAPITAINE

Non, ma charmante; je veux la porter toute ma vie à votre intention comme votre esclave dévoué; et s'il y a quelque bravo qui en ait envie, qu'il Tienne me la demander dans le champ.

PHÉNICE

Vous, Bernardo, rendez-moi la bague que je vous ai donnée,

BERNARDO

Non, madame; je la garde : ce qui est donné est donné.

PHÉMCK.

Ht vous, Fabio, mon joyau ?

If, 8

8C ..'lUN'.KÇ'VN !)•

Moi aussi, ma p.ilroiiiic, je te $;nrtle cuiniiic i:n souxenir. 0 eh\l ils m'ont tous jou(5e I

LE CAPITAINE

ainsi finit , illustre assemblée , l'Ha«e< n\ m PurMri».

FIN Dt L'HAMEvOi> DJî PHf.NlCB.

FONTOVÉJUNE

(FUENTE OVEJUNA».)

Foiitovéjune est le nom d'une petite ville d'Espagne, située au bord et près des sources du Guadiato, sur les confins du royaume de Cordoue, de l'Estramadure et de la Manche. Quand on aura lu cette pièce, on comprendra pourquoi le poète a donné un nom de ville pour titre à sa comédie.

Avant d'examiner l'ouvrage de Lope, il y a quelques faits historiques qu'il nous semble utile de rappeler.

Nous sommes en l'année 1475, c'est-à-dire au milieu de la seconde mnh\é^ de ce quinzième siècle, qui fut marqué dans tous les étals de l'Europe, et principalement en Espagne, parles dissensions intestines et les guerres civiles. Depuis plusieurs années, le roi de Castille Henri IV, surnommé le Faible ou l'Infirme {el Enfern^uj a éié dépose; sa lllie Jeanne cherche, mais avec peu de succès, à flaire triompher ses droits ; Isabelle et Ferdinand d'Aragon sont déjà maîtres de la Castille presque entière, et ils régneraient dès lors sur toute l'Espagne chrétienne, si l'infante Jeanne n'avait dans son parti quelques puissants seigneurs, au nombre desquels se trouvent le fameux marquis de ViHena et le grand maître de Calatrava. — Nous allons maintenant laisser parler une vieille chronique, de laquelle Lope a emprunté l'idée première de sa comédie.

« Le grand maître réunit à Almagro trois cents hommes à cheval, tant chevaliers que laïques, et deux mille hommes de pied. Il attaqua Ciudad-Réal... La ville se mit en défense, et cette guerre coûta beaucoup de monde aux deux partis. Enfin il prit la ville, amsi que cela résulte d'écrits authentiques, quoique les habitants le nient. Il la conserva plusieurs jours, fit couper la tète à quelques uns de ceux qui avaient proféré des paroles injurieuses contre lui ; d'autres du bas peuple furent fouettés et eurent la langue tenaillée.

» Les habitants de Ciudad-Héal se plaignirent au roi et lui demandèrent du secours, n'ayant dans la ville, disaient-ils, aucun particulier assez riche pour se mettre à leur tôle, à cause que leur territoire, fort resserré, était borné de tous côtés par les possessions de l'ordre. Le roi, craignant que s'il laissait cette place au grand maître, elle ne facilitât les opérations du roi de Portugal, qui était en Estramadure, envoya don Diègue Fernandes de Cordoue, et don Rodrigue Manrique, comte de Paredes, grand maître de Saint-Jacques, pour reprendre Ciudad-Réal. Don Rodrigue Giron défendit en personne cet» place; il combattit vaillamment à l'entrée de la ville et dans les rues, leliei n'étant pas fortifié, et n'ayant qu'un faible mur d'enceinte ; mais après des pertes considérables d'une et d'autre part, les chevaliers de Calatrava furent forcés à se retirer. Les deux capitaines restèrent longtemps dans une partie

^^ ' Le Dom de Puenle-Ovr-juna revenant fréquemment dans la pièce, nous avons cru devoir le franciser. Les noms de la plupart des villes d'Esiiagne ont clé francisé» de la même manière. Je citerai seuiemcnl comme exemple Fuenterrabia, dont nous avons fait Fontarabie.

88 FONTOVKJUNK.

delà Manche, faisant la guerre aux villes de l'Ordre, leur imposant des con* tributions, afin que, distrait par le soin de les défendre, Giron ne pflt porter secours au roi de Porlu^^al.

» Dans ces c:"."constances, don Fernand Gomez de Gusman, commandeur mayor derOrdi:. ', qui résidait ii Fontovéjune, fit tant et de si grands outrages aux habitants de ce lieu, que, poussés à bout, ils se déterminèrent i se révolter. Une nuit du mois d'avril i476, les magistrats et le peuple réunis ayant pris pour cri de guerre Fonlovéjune I entrèrent à main armée dans la maison de la comnianderie. Ils mêlaient au cri de Fonlovéjune 1 ceux de tivent Ferdinand et Isabelle I meurent les traiires et les mauvais chrétiens I Le commandeur s'enferma avec les siens dans la chambre la plus forte, et s'y défendit pendant deux heures, ne cessant toutefois de demander au peuple le motif de ce soulèvement, et offrant de se justifier cl de déilonimager ceux à qui il aurait fait tort. On ne l'érouta point. Les habitants ayant enfin pénétré dans la chambre, tuèrent quatorze hommes qui étaient avec le commandeur et le défendaient. Lui-même il reçut tant de blessures qu'il tomba sans connaissance. Il n'avait pas encore rendu -on âme h Dieu, qo'on le prit en poussant des cris de joie, et qu'on le précipita par une fenêtre dans la rue où se trouvaient des gens tenant dos piques et des épées hautes pour recevoir son corps. On lui arracha la barbe et les rheveuT, on lui cassa les dents à coups de pommeaux d'épées en l'accablant d'injures. . . .

» Les femmes de la ville vinrent avec des tambours et des instruments pour se réjouir de sa mort; elles avaient fait une bannière pour relie fête; l'une d'elles était capitaine, une autre poi ic-ti;«cigne. Les enfants imitèrrnt leurs mèrc^. Enfin, toute la population s'ctaiil réunie, le corps fut porté sur la place, mis en lambeaux, et traité avec toutes sortes d'indignités. II ne fut pas permis à ses domestiques do l'enterrer. Sa maiàcn fut livrée au pillage.

» Un juge vint par ordre de Ferdinand «l «risalM-llc poar faire une information et punir les ronp;iltles ; mais quoiqu'il n«pli<|uâtà la lorturc un grand nombre des habitants do l*«M!(irou, il ne put parvenir h connaître ni les chefs du mouvement ni ceux fjjiî y avaient pris part. Qui a tué le commandeur ? demandait le juge Fonlovéjune, répondnient-ils. Et l'on ne put leur arracher d'aulrc déclaration, parce que tous s'étaient juré de mourir dans les tourments plutôt que de dire autre chose. Ce qu'il y eut de plus étonnant. c'e<t que des femmes et des enfants mis à la question montrèrent la même constance que les hommes. Le jug^ revint rendre compte aux deax rois et prendre leurs ordres; et leurs altesses, informées que la tyrannie du commandeur avait été la cause de »a mort, ordonnèrent que raffaiiccn restât U.

> Ce chevalier avait fort maltraité ses vassaux. Il tenait dans la ville Seaucoup de gens de guerre pour soutenir le parti du roi de Portugal. Nonteulemcnt ils consommaient pour leur subsistance les biens des liabitants. Dais encore le commandeur souffrait que ces troupes indisciplinées leur fiirjtent mille outrages. Lui-même, d'ailleurs, avait offensé et déshonoré beaucoup de particuliers, enlevant leurs femmes et leurs filles, et les dépouillant de leur argent et de leurs biens ' »

Ce récit, comme histoire, e-' r.ri..c r.,rt r-rl. ..▼ ...■..- --.;- '^•; 'imposer

Tovet page 9l, noie 2.

* Voycx la chronique de VOrdrt dr r<ii.:r KranCK-o -io Railes et Ae-

drade, ch. xxxvui.

an drame intéressant, il fallait que le poëte commençât par trouver une fable. Lope s'est adressé à son imagiiialion, et elle ne lui a point fait défaut. Qu'on lise Fontovéjune,et l'on admirera cette puissance créatrice qui procédait dans ses inventions avec tant de jugement, de logique et d'esprit.

Les caractères méritent des éloges particuliers. Ferdinand et Isabelle ne sout guère qu'esquissés; mais à leur activité prodigieuse, à lur merveilleuse habileté, à leur sagesse, à leur prudence, on reconnaît les deux rois à qui est réservée la gloire de terminer la guerre civile, et de réunir les premiers sur leurs têtes les grandes couronnes de l'Espagne. — Fernand Gomez, le commandeur mayor, est dessiné de main de maître. C'est le commandeur d'un ordre militaire plein d'un orgueil farouche et d'un sensuaiime brutal '. La vue d'un pareil personnage ne serait pas supportable sur la scène, si quelque grande qualité ne venait le relever à nos yeux ; et c'est pourquoi Lope lui a donné un courage intrépide. Ce courage, Fernand Gomez le montre dans la scène où, désarmé, il défie Frondoso, qui a une arbalète, de tirer sur lui. — Laurencia, sage et circonspecte, dédaigneuse et fière, et qui n'aime Frondoso que parce qu'il l'a bravement défendue contre un horrible attentat, me semble fort bien conçue. — De môme Frondoso. Le poète devait nous le représenter brave, désintéressé, et partisan de l'amour platonique. — De même i'alcade Estévan.Ce n'est pas sans des motifs très-profonds que le poëte le dépeint comme joignant à beaucoup de simplicité et de bonhomie une haute sagesse, un esprit prévoyant, et une âme pleine de force : les habitants de Fontovéjune, opprimés par un despote inexorable, avaient dû choisir pour leur prenier magistrat un homme d'une supériorité reconnue. — Et Juan Roxo, le paysan plus que timide, qui tremble devant Fernand Gomez, et qui, lorsque toute la ville assiège la maison du commandeur où son fils est retenu prisonnier, encourage les autres à l'assaut, en criant qu'il faut tout briser et renverser!— Et Mengo, le gros courtaud, qui n'aime de l'amour que le positif, et qui se refait des douleurs de la torture en buvant force rasades ! . . . Lope de Vega avait un talent unique pour peinure ia réalité vivante; mais il la peint parfois avec tant de finesse, que pour bien l'apprécier sous ce rappoit, il faut le lire avec la plus grande attention.

Dans la notice qui précède le Meilleur alcade, nous avons vanté Taduiirable vérité avec laquelle le poëte avait peint les mœurs du moyen âge. Fontovéjune ne nous semble pas mériter moins d'éloges à cet égard. Peutêtre s'étonnera-V-on au premier abord qu'il y ait dans cet ouvrage-ci un caractère plus prononcé de férocité, quoique l'époque où se passe l'action soit plus rapprochée de nous. Ne serait-ce pas qu'il s'agit cette fois non plus d'une vengeance individuelle, mais de tout un peuple qu'une longue suite de vexations a rendu furieux ? et ces chants, ces danses des enfants et des femmes devant une tête coupée, ces horribles saturnales (que l'histoire indiquait d'ailleurs au poëte) ne se retrouvent-elles pas encore dans des temps plus modernes?

Parmi les détails remarquables, je me contenterai de recommander au lecteur la Junta qui commence la troisième journée ; le siège et ia orise de la maison du gouverneur; et les deux scènes de torture, traitées l'une au co-

' Dans deux autres de ses comédies, Perihanes cl les Commandeurs de Cordoue, Lopedc Vega a peiol des commandrtirs des onlics milUaires cgakn.ctil débauchés el qui përissoDl ëgalcmeat de niorl viuicruo.

M FOiMOVl-JL.NL.

mique, l'autre au sérieux. Toutcel*. me semble d'une grande beauté. Et quand on pense qu'un pareil ouvrage a dâ être composé dans l'espace de huit i dix jours I

Quelque critique chagrin dira pcut-ôtre qu'après la mort du commandeur In pièce est Pinie, et que ce qui suit fait une double action. Je ne saurais partager cet avis. Le commandeur est le héros de la pièce, mais ce n'est pes à lui que Lope a voulu nous intéresser; c'est à Fontovéjune, et, selon nous, la pièce serait manquéc si le poète nous laissait ignorer quelles ont été pour la ville les conséquences de son insurrection. C'e>t ainsi que dans Jules César, Shakspeare, après la mort de son héros, consacre deux actes eritiers à Cassius et à Brutus. C'est ainsi que dans Horace, après que le jeune vainqueur a tué Camille, Corneille a consacré la fin du quatrième acte •>t tout le cinquième à nous apprendre ce que devient son héros. Ajoutons maintenant pour la vérité , et à part ce qu'on pourrait appeler nos sympathies de traducteur, que dans Jules César et dans Horace, après les événements dont nous parlons l'intérêt s'aiïaiblit visiblement, tandis que dans Fonlovéjune il va toujours croissant jusqu'à la fm.

Un autre mérite de Fonlovéjune, c'est d'avoir avec le Meilleur alcade inspiré l'une des plus belles pièces de Calderon, l'Alcade de Zalaméa. On retrouTe épars dans oes deux comédies tous les éléments constitutifs de la pièce de Calderon ; et l'on ne sait cette fois ce qu'il faut admirer le plus ou dM ouvrages originaux ou de l'imitition.

ihntovéjune est citée dans le catalogue da Ptrtgrino.

FONTOVÉJUISE

LE ROI DON ÏERDl.VAND. iUtNGO,

Ll HEINE DONA ISAOELLK BARRILDO, ^ paynns.

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