I.AL'HENCIA
cenimeni oses-tu venir ici?... Ne sais-tu donc pas le sort qui te menace?
FRONDOSO
J'ai Toulu te donner une preuve de mon amour, pour te montrer ce que tu me dois. Du haut de ce coteau, j'ai vu partir le commandeur; je n'ai plus pensé qu'à toi, et j'ai perdu toute crainte. — Puisse-t-il s'en aller en un lieu d'où jamais il ne revienne!
Point de malédiction! Ignores-tu que ceux dont on souhaite la mort vivent plus longtemps ?
pnoNnoso.
S'il en est ainsi, qu'il vive des siècles! et tout ira bien si, en faisant des vœux pour lui, il peut lui eu arriver du mal. iMais, ma chère Laurencia, dis-moi, mon amour est il présent à la pensée? et ma constance a-t-elle enfln obtenu le retour qu'elle mérite? 3onges-y, toute la ville nous regarde presque comme étant déjà mariés, et s'étonne de ces retards ; laisse là tes dédains accoutumés, et répondsmoi oui ou non.
LAURENCIA.
Eh bien, à toute la ville et à loi, je réponds que je ne demande pas mieux.
FRONDOSO
Ah I pour cette réponse je veux baiser tes pieds; elle fait mou bonheur, elle me rend la vie!
LAURENCIA
Point de compliments, et pour réussir plus vite, parle, Frondoso, à mon père, qui vient avec mon oncle. C'est là l'essentiel. Sois sûr, mon ami, que je serai heureuse d'être ta femme.
FKONDOSO.
Je mets ma confiance en Dieu.
Laurmcia se cache. FronJoso se retire au fond ilti thc^tre. linlrcnl ESTÉVAM cl ALONZO.
KSTÉVAN.
Il a mis sens dessus dessous toute la place, se conduisant dune façon inouïe. Il n'est personne qui ne soit révolté de ses excès. Mais c'est la pauvre Jacinthe qui a le plus à se plaindre de sa tyrannie.
ALO>/,u.
r.icniôt l'Espagne obéira à ses rois catholiques : car c'est le nom f'/je déjà on leur donne. Déjà Saint-Jacques vient lui-même à chenal coniiniiiuicr en chtifle si{'gc de Ciudad-l'.éal, occupée par Giron.
122 rONTOVÉJUNE.
— Mais ce sera trop tard pour la pauvre Jacinthe. J'en suis fâché.
C'était une honnête et brave fille.
ESTÉVAX.
Ne me disiez-vous pas qu'il avait fait fouetter Blengof
ALO.NZO.
Ils ont laissé sa peau plus noire que de l'encre.
ESTÉVAN.
Ne parlons plus de cela; mon sang bout quand je songe aux ei< travagances de cet homme, et au mauvais renom qu'il mérite. — Ah! pourquoi m'a-t-on confié celle vare inutile'?
ALONZO
Pourquoi vous affliger? vous n'avez aucun pouvoir sur les domestiques.
BSTÉTAN.
Voulez-vous que je vous dise quelque chose encore plus fort, qu'on m'a conté? Ils rencontrèrent un jour dans la partie la plus profonde du vallon la femme de Pcdre Redondo, et après qu'elle eut soufl'ert les insolences du commandeur, il l'abandonna à se» gens.
ALONZO
J'entends quelqu'un... Qui va là?
FRONDOSO
C'est moi. Permettez que je m'approche.
BSTÉVAN.
Tu n'as pas besoin ici, Frondoso, de permission. Tu dois l'existence à ton père, et à moi une amitié tendre. Je t'ai vu nallre, cl je te regarde comme mon fils.
FRONDOSO
Lh bien, seigneur, me confiant en vos bontés, j'attends une grèce de vous. — Vous savez quelle est ma famille?
KSTÉVAN.
Est-ce que, par aventure, tu aurais à le plaindre de ce fou de Ternand Gomez?
FRONDOSO
Certainement.
BST^VAN.
Jo le craignais.
FRONDOSO
Cependant ce n'est pas pour me plaindre que je suis venu. Eapérant dans les bontés que vous avez toujours eues pour moi, et amoureux de Laurencia, je voudrais obtenir sa main. Pardonnez si, dans mon impatience, je vous fais moi-même celte demande; mais un autre vous l'aurait dit, vaut autant que ce soit moi.
L» rare <iail le signe àm cominaadcmc>* **. Falcadt.
ESTl^VAN.
Tu viens, Frondoso, dans un moment où ta recherche prolongera ma vie, en me délivrant des soucis, des craintes qui tourmentent mon cœur. Béni sait le ciel, mon fils, qui t'envoie pour mon honneur! et béni sois-tu également pour n'avoir eu que des intentions honnêtes!... Mais, mon enfant, il faut d'abord avertir ton père; aussitôt qu'il aura consenti, je te donne Laurencia. Cette union comblera tous mes vœux.
ALO.NZO.
Avant de vous engager, vous ne feriez pas mal de consulter voire fille.
ESTÉ VAN
Ne vous inquiéfA pas; je suis sûr que déjà tout est arrangé entre eux, et qu'ils étaient d'accord avant que Frondoso vînt ici. — {A Frondoso.) Quant à la dot, mon garçon, nous pouvons en causer dès à présent, et je compte bien pouvoir te donner quelques maravédis.
FRONDOSO
Ne vous occupez pas de ça; c'est le moindre de mes soucis.
ALONZO
Pardine! il vous la prendrait toute nue.
ESTÉVAN.
Je vais cependant savoir ce qu'en pense Laurencia, puisque vous le trouvez bon.
FRONDOSO
C'est trop juste. 11 ne faut jamais forcer les gens.
ESTÉVAN, appelant.
Laurencia! mon enfant!
LAURENCIA, paraissant.
Mon père?
ESTÉVAN.
Voyez si je n'avais pas raison, et comme elle a bientôt répondu. — Mon enfant, mon amour, j'ai à te consulter sur un point assez délicat. Ecartons-nous un peu. — Dis-moi, je voudrais te demander ce que tu penserais d'un mariage entre Gilette, ton amie, et Frondoso. r/est un brave garçon, et ii n'a pas son pareil dans Fontovéjune.
LAURENCIA.
Comment! Gilette se marie avec Frondusol
ESXéVAN.
Ne le raérite-t-elle pas? N'cst-elle pas son égale?
LAURENCIA.
Ouï, mon père, en effet, c'est mon avis.
ESTÉVAN.
Fort bien. Mais moi, je dis qu'elle n'est pas assez jolie pour lui, et que Frondoso fera bien mieux de t'épouser, toi, Laurencia.
l^i FONTOVËJUNE.
LAURBNCIA.
Vous aimez toujours à plaisanter.
EST^YAN
î/aimes-lii ?
LAURENCIA.
Je ne cache pas que j'a! pour lui quelque alTeclion, mais pourtant...
KST^VAN.
Allons, vcux-tu que je dise oui?
LAURBNCIA.
Parlez donc pour moi.
EST^VAN
11 parait que j'ai la clef de ta bouche.— Mes amis, c'est arrangé. Venez avec moi , Alonzo; nous chercherons mon compère sur la place.
ALONZO
Allons!
ESTÉVAN.
Et delà dot, mon fils, que lui en dirons-nous? Je puis bien aller jusques à quatre mille maravédis.
KIIONDOSO.
Ne revenez pas là-dessus, seigneur. C'est me faire injure.
ESTéVAN.
Va, va, mon ami, l'amour ne peut pas toujours durer; et croismoi, quand il n'y a pas de dot, l'on s'aperçoit bientôt qu'il manque quelque chose au bonheur.
Eilév» et Alonto tortrnt.
LAURRNCIA.
Eh bien, Frondoso, es-tu content?
FHONHOSO.
Oh! oui, je le suis, et à tel point que je ne sais comment je n'en perds pas la tôte. Quelle joie est la mienne! Mon cœur bondit dan» ma poitrine, quand je soniie uuc je vais onTin »o pot<»^.irr. lau rencia 1
SCÈISE IV.
La campagne devant ( iiulail-Rc'al.
Enlrrnl LE GRAM) MAITRE, LE COMMANDEUR, des Soldau.
Fuyez, seigneur, il n'y a point d'autre moyen de salut.
LE GRAND MAITRE
Des remparts aussi faibles ne devaient pas résister à un enn?nii li puissant.
LE COMMANDEUR
La prise de la ville leur coûte beaucoup de morts.
JOURNEE II, SCI'IME V. i25
LE GRAXn MAITRE.
Au moins, dans leur victoire, ils ne pourront pas se vanter d'emporter l'étendard de Calalrava, qui aurait ufli à la gloire dft leur entreprise.
LE COMMANDEUR
Je pense, grand maître, qu'il vous faudra renoncer à vos projets.
LE GRAND MAITRE
Que voulez-vous? L'aveugle fortune semble n'clevcr un jour UD homme que pour l'abattre le lendemain.
DES voix, du dehors.
Victoire ! victoire pour les rois de Castille !
LE GRAND MAITRE
Les voilà qui couronnent de feux et de lumières les créneaux dei remparts, et qui attachent aux fenêtres des tours les drapeaux victorieux.
LE COMMANDEUR
Leur» drapeaux sont couverts de leur sang, et c'est pour eux plutôt une tragédie qu'une fête.
Fernand Gomez, je retourne à Calatrava.
LE COMMANDEOR.
Et moi, je me retire à Fontovéjune, en attendant que vous vous décidiez, soit à suivre le parti de votre famille, soit à vous soumettre au roi.
LE GRAND MAITRE
Mes lettres vous instruiront de ma résolution.
LE COMMANDEUR
Le temps vous éclairera.
LE GRAND MAITRE
Hélas! ma jeunesse n'a déjà que trop acquis d'expérience!
Ils sortent.