SCÈNE I
La cour d'une maison à Fontovéjune.
Entrent ESTÉVAN, ALONZO et BARRILDO
ESTÉVAN.
Ils ne sont pas encore venus à la junte*?
BARRU.DO.
Pas encore.
KSTéVAN.
Ccpendanl notre péril augmente à chaque instant.
BAHRILDO.
On vient d'avertir le gros du peuple.
KsrâvAN.
Frondoso prisonnier dans la tour... et ma fille captive entre les fnains des méchants... 0 mon Dieu ! si ta pitié ne vient nous secourir...
EiUrcnl JUAN ROXO et LE RÉGIDOR.
JUAN
Pourquoi. Kslévan, pousser ces ciclamalions, lorsque le secret importe tant au succès de noire cause?
KSTÉVAN.
Hélas! je suis étonné de pouvoir me contenir. Entre MENGO.
MENGO.
Ma foi, moi aussi, je veux être de la junte.
KSTÉVAN.
Honorables laboureurs, un homme dont les larmes baignent les cheveux blancs vous dcmaride quelles funérailles vous voulez faire à votre patrie déjà perdue; et si vous parlez de lui rendre les honneurs fuiirbres, je vous demanderai si cela est possible, puisqu'il n'en est aucun parmi nous que ce barbare i.'ait déshonoré. Ilépondei : en est-il un seul parmi vous qui n'ait été ofTensé soit dans ses biens, soit dons sa personne, soit dans son honneur? À quoi nous sert de gémir les uns sur les autres? Qu'attendons nous? Faut-il endurer encore de nouveaux malh'îurs?
JUAN
Nous les avons tous éprouvés. Mais puisque maintenant les rois
' No han vtnido a lajunta?
JOURINIirE ni, SCENE 1. 131
ont pacifié les choses en Castille, et qu'on dit qu'ils veulent aller à Cordoue, envoyons vers eux deux de nos régidors, lesquels, se pro- Uernant à leurs pieds, imploreront leur protection.
BARRILDO.
Ferdinand est encore trop occupé de la guerrj et des troubles de rintérieur, et il ne pourra nous secourir. — J'aimerais mieux loi t autre parti.
UN RÉGIDOR
Si vous voulez m'en croire, il nous faut tous quitter le pays*.
JUAN
Nous n'en aurions pas le loisir.
MENGO.
S'il vient à connaître ce qui s'est passé, je crains bien que ceii< junte ne coûte la vie à plus d'un.
ALOXZO.
Le vaisseau de la patrie, désemparé de ses mâts et de ses agrès, est près de s'abîmer. Avez-vous vu avec quelle insolence il a enlevé la fille de l'homme qui régit notre patrie? Avez-vous vu comme à lui-même il lui a brisé sur la tête la vare signe de sa magistrature? Quel esclave fut jamais traité d'une façon plus cruelle et plus avilissante?
JUAN
Que voudrais-tu donc que fît le peuple?
ALONZO
Mourir, ou tuer les tyrans. Nous sommes en grand nombre, ils ne sont qu'une poignée.
Prendre les armes contre notre seigneur?
ESTéVAN.
Après Dieu, c'est le roi qui est notre seigneur. Nous ne pouvons pas reconnaître pour seigneur un harbare, un infâme. Si Dieu nous vient en aide, s'il voit d'un œil favorable le zèle avec lequel nous défendons une juste cause, qu'avons-nous à craindre?
MKNGO.
Prenez garde, mes seigneurs... de la prudence ! Je suis ici comme représentant des simples journaliers, lesquels souffrent le plus d'injures, et cependant je vous engage en leur nom à bien considérer le danger.
AI.OXZO.
VA ne sommes-nous pas menacés jusque dans notre existence? Resterions-nous immobiles si l'on venait incendier nos maisons ei nos vignes?— Ce sont des tyrans, courons à la vengeance.
' Il y a dans l'iiisloire d'Esparuc p'usicurs exomiiles de la rëalii;itioD de detcrmiB** lioas semblables.
132 FOiNTOVLJL.NE.
Entre LALRKNCIA, échcvelée.
LAURKNCIA.
Laissez-moi entrer Je puis paraître dans un conseil d'hommes .S'il ne m'est pas permis d'y donner mon vote, je pourrai du moins y faire entendre ma voix. — Me reconnaissez-vous?
ESTÉVAN.
Ciel! n'est-ce pas ma fille?
JUAN
Ne rcconnais-lu pas Laurencia?
LAURKNCIA.
lUMas! je viens si diiïérenle de ce que j'étais, que je comprends bien votre hdsitalioo.
ESTÉ VAN
Ma fille î mon enfant !
LAURKNCIA.
Ne m'appelez pas ainsi.
KSTÉVAN.
El pourquoi, mon enfant, mon trésor?
LAURENCIA.
Parce que vous m'avez lai.-sé enlever par des tyrans sans me venger, ravir par des traîtres sans me recouvrer. Je n'étais pas encore à Trondoso, et par conséquent vous ne pouvez pas dire que ce soit lui que regarde sa vengeance. Mon honneur était encore le vôirc, cl cesl à vous seul d'en répondre*. A vos yeux Fernand (io niez m'a enlevée, m'a fait conduire dans sa maison ; et vous, sembl.-ililcs a de lâches pasteurs, vous laissez le luup dévorant saisir au milieu de vous la faible brebis. Que de poignards ont été levés sur mon sein ! (pie de menaces terribles! que de Irailcmenls atroces pour (pic ma chasteté se rendit à ses infAmes désirs ! Mes cheveux en désordre ne vous le disent-ils pas? Ne voyez-vous pas la trace des coups (jue j'ai reçus? Ne voyez-vous pas le sang qui coule encore de tues blessures?... Kl vous êtes des hommes nobles! et vous éits nos pères, nos parents! et votre cœur ne se déchire pas de tlouleur à laspect des «louleurs que j'ai subies ?.. Vous n'êtes point d«'S hommes, \ous n'êtes que de titnides agneaux'. Kh bien, donnez-nous vos armes. Puisque vous éies insensibles comme la pierre
' L'original ajnnl» : « JiK'iu'ik la niiil <lr4 norr«. cvWf olilif^tinn coart poor le conpta l'.ii l'en*, i{ iimi |Hiiir c< lui du mari ; i.ir «i j'aclioii' un l>ijnn , jus(|ii i et* qu'il ibp M>i| •VliMO, jo m* l'iii» avoir â ma cliar^f m iw fra» ilo (;.ii.lc, i,. |o« n^ijoet à courir de la y-<\\ «Ion voiriiri. > A IVtrm|ile ilc II. la Roaiimrlh', i|iii avaol nout avail traduit celle l'ii'.-o, uoiif avdot cru devoir tu(>|>riwrr mir |>l<rj«o.
Ortj'ai »oy», iitn lo <iiu
Uf Futnlt Otrjuna tl nombrt.
I». i moi : « Tous étc« des brebis, comme le dit le nom ilc FoolOTéjaoe (foataloe aat brebi». i»
JOUHM<K III. SGENE 1. 133
et le bronze, puisque vous èlcs aussi barbares que des tigres... Mais non, le tigre, du moins, suit le chasseur qui est venu iui ravir ses petits, et le déchire en pièces, sans lui laisser le temps de se précipiter dans les flots de la mer... Mais vous, puisque vous êtes sans courage, puisque vous êtes sans entrailles, puisque vous n'êtes pas Espagnols, puisque vous souffrez que d'autres hommes déshonorent vos femmes et vos filles, pourquoi ceignez-vous l'épée? pourquoi portez-vous ces poignards? Ce qu'il vous faut, c'est une quenouille!... Vive Dieu! je m'arrangerai de telle sorte que nous seules, nous autres femmes, nous rachèterons notre déshonneur par le sang des tyrans; et quand nous aurons obtenu la victoire, nous vous couvrirons d'outrages, et nous vous céderons nos parures, nos coiffes et nos vêtements. — Déjà, sans procès, sans jugement, le commandeur va faire pendre Frondoso à un créneau de cette tour. Le même sort vous attend tous, et moi je me réjouirai de voir cette ville dépeuplée d'hommes aussi lâches, et je m'efforcerai de ramener le siècle des Amazones, épouvante du monde I
ESTÉVAN.
C'est injustement, ma fille, que tu nous adresses ces reproches et ces injures. Moi, du moins, je ne les mérite pas , et je vais marcher contre le traître, dût-il avoir pour lui le monde entier.
JUAN
Moi, je vous suivrai, quelque puissant, quelque redoutable que soit notre adversaire.
ALONZO
Mourons ! mourons tous !
BARIULDO.
Qu'un drap attaché au bout d'un bâton nous serve de drapeau, et meurent les brigands !
JUAV.
Quel ordre voulez-vous suivre?
MENCO.
Allons le tuer sans ordre. Ucunissez le peuple, nous sommes tous d'accord pour punir les tyrans.
ESTÉ VA
Armons-nous. Prenons des épécs, des lances, des javelots, dei arbalètes, des bâtons.
ME.NGO
Vivent nos rois !
TOUS
Qu'ils vivent!
Blort aux traîtres!
Kort aux tyrans !
U« soilciil luii.i.