combien de temps Lope composait-il ses comédies
La facilite extraordinaire de Lope a été encore exagérée, et l'on a dit là-dessus des choses non moins extraordinaires.
a 11 dofjnait, dit le traducteur anonyme de la Bibliothèque des Romans^ il donrjait chaque jour, ou tous les troi^ours au plus lard, une nouvelle œuvre. » Tous les trois jours au nlus tard! Lope était un pocle fort exact.
Voici mieux encore Le critique italien Signorelli, qui d'ailleurs connaissait parfaitement la littérature espagnole^ s'exprime ainsi : « Il improvisait tous ses ouvrages, ei particulièrement les comédies, ayant l'habitude de composer une pièce en deux jours. » Une pièce en deux jours ! N'est-il pas singulier, d(slors, que Lope n'ait laissé que quinze cenis «omédics?
iJouterwcck est allé plus loin. I>ans son Histoire de ia lillé •
hij DK QUELQUES ERUEUUS
ralurc csp.'igiiolc, ouvrage inliTcssanl quoique fort incomp'» cl non exempt d'erreurs graves, Ikjnlcrwcck dil de. Lopi a Une pièce en cinq actes, versifiée en redondilles, enlrcmclécs de Icrcels, de sonnets et d'octaves, ne lui coûtait ordinairement que vingt-qualrc heures de travail.» Si Jine pièce en cinq acteSy ou pour mieux parler, en trois journées, suivant la cor.pe espagnole, n'eût ordinairement coûté à Lopc que vingt-quatre heures de travail, ce n'est pas quinze cents comédies qu'il aurait laissées, mais quinze mille.
Non content de celte exagération, Bouterweck ajoute: " Quelquefois il fut obligé d'en composer en trois ou quatre heures de temps. » On ne saurait être plus cxpéditif!
Enfin, j'ouvre la Biographie universelle à rarlicle/^opc de Fegaj cl je lis : « Se* pièces ne lui coûtaient d'autre peine que celle de les écrire. » Ceci m'a l'air de la traduction libre des trois ou quatre heures de Bouterweck*.
En laissant de côté toutes ces exagérations, ce qui est positif c'est que, sur les quinze cents comédies de Lope, il } en a, comme il le dit lui-même, plu* de cent qui furent composées en vingt-quatre heures :
Pues mas de cienlo en horai veinticualro Pasarun de las musa» al teatro.
Tour les autres, on ne sait pas au juste le temps qu'il I . fallait ; cela dépendait sans doute del'inspiration, de la veine, plus ou moins heureuse. Mais il est à croire que î'expérience se joignant à sa facilité naturelle, il avail dû acquérir une grande rapidité d'exécution.
ICS (l J.
I)c$ comédies que l'on a faussement altribu • celles qui lui sont à tort contestées.
Lopc s'est plaint souvent de ce que l'on publiait sous son nom des ouvrages qui n'étaient pas de lui, cl de ce que, en
' L'article Lope de Vega, du 1« Biographie universelU, csl d'un écrivain qui a étudié jusqu'à un certain point le sujet iiu'il trailc. Mai-;, en général, tout ce qui a rapport auï draniatislcs espagnols dans la Biographie universelle, me paraît avoir été fait par des hommes conipictement étrangers k la langue et à la liUératurc de rKspagne. L'article de Caldcrou et celui de Guillen de Castro, le premier auteur du Cid, sont pleins d'erreurs. Quant à Tirso à» Molina, Rojas, Montalvan, Alarcon, etc., etc., on n'en a pas arlé ; et, à nol^ tvls, cela vaut beaucoup mieux
SUR LOPE DE VEGA. Ixiij
compensalion, quelques poètes peu délicats s'en attribuaient d'autres qui lui appartenaient légitimement. Ce double inconvénient s'est reproduit depuis plus d'une fois.
La Huerta, dans son catalogue ', a attribué à Lope plusieurs comédies qui ne lui appartiennent point, comme el Alcalde de Zalamea, — el Medico de su honra, et plusieurs aulrcs qui sont incontestablement de Calderon ; la Ferdad sospechosa, qui est d'Alarcon ; el Pastelero de Madrigal, qui est d'un anonyme^ etc., etc.
En rcvancbe , les critiques les plus instruits n'ont pas toujours eu présent à leurs souvenirs le répertoire de Lope. Je citerai notamment M. Louis de Viel-Castel, un des hommes qui savent le mieux les choses de l'Espagne, et qui à des connaissances étendues joint un rare talent d'exposition. Dans un morceau, d'ailleurs fort remarquable, qu'il a écrit sur le drame historique espagnol^, M. Louis de Vicl-Castel n'a mentionné que trois ou quatre comédies historiques de Lope, qui en a composé un fort grand nombre. 11 nous en reste encore aujourd'hui plus de soixaiile. ïou'.es contiennent des beautés du premier ordre, et il en est au moins quinze ou vingt qui sont des ouvrages aussi remarquables quo Le meilleur alcade et la Découverte du nouveau monde.
Puisque je m'occupe ici des péchés d'omission, je relèverai deux Icgèrrs erreurs.
M. Louis de Vicl-Castel dit à propos des amours d'Alphonse VIII et de Uachel, <( qu'il est à regretter qu'aucun des grands maîtres de la scène ne se soit emparé de ce sujet. » I.Dpe de Vega l'a traité sous ce litre, la Judia de Toledo.
De même, parlant d'une comédie de Canizarcs dont Gotizaïvc de Cordoue est le héros, et quia pour titre les Comptes du grand capitaine\ las Cucnlas deî gran capilanj, AI.de Vicl-Castcl la regarde comme la première que l'on ait failesur ce sujet. Lope l'avait déjà traité un siècle avant Canizares, et la pièce de ce dernier n'est qu'une imitation de la sienne , ou, si l'on veut, un audacieux plagiat, une nouvelle édition revue et corrigée à la manière deTrigueros.
Ces deux pièces, sans être des meilleures de Lope, valent la peine qu'on les lui restitue.
* Voyez TUalro llespanoî. Madrid, 1785, tom. I".
* Voyez la lievuedes Deux Mondes, numéro de novembre 1840,
kiv DE QUELQUES ERREURS, etc.
A quelle époque Lope de P^ega a-t-il composé son Nodvbl
ART DRAMATIQLK?
M. Marlinf^z de la Rosa *, el après lui M. FaiirieP, placent celle composition à la date de l'année iC02. C'est une erreur. Dans le catalogue du PeregrinOy publié en 1603, Lope annonce trois cent trcnle-el-une comédies; orà la fin du IVouvel art dramatique, il en déclare quatre cent quatre-vingt-trois: donc, nécessairement, le Nouvel art dramatique esl postérieur de plusieurs années à la publication du Peregrino. Selon nous, et par suite d'une foule d'inductions qu'il serait trop long de déiailler, le Nouvel art dramatique a dû être composé vers l'année i609.
Cette rectification n'est pas tout à fait sans importance. Si le Nouvel art dramatique a été composé en 1602, et que Lope n'ait commencé à se faire connaître qu'en IGOO, comme l'assure M. Fauriel, ce poëme serait l'ouvrage d'un auteur novice encore; tandis que s'il a été composé en id09, et que Lope ail débuté de 1590 à 1593 , comme nous le prétendons, le poêle avait alors vingt ans d'expérience el de succès, el il ne faudrait pas juger trop légèrement une œuvre où un grand maître a posé la Ibéorie de son art.
Nous demandons pardon au lecteur de l'avoir arrêté aussi longtemps.! la réfutation de quelques erreurs. Mais il nous a Varu qu'il n'était pas sans importance d'établir sur la vie et fcs ouvrages d'un grand poêle ce que l'on doit chercher soigneusement sur lous les hommes el en toute chose; ^U vérité.
ObroM ItUrarias, ï. Il, Articlo di}ï ciU.