NOTICE SUK LOPE DE VEGA
/îcîivilc incomparable, il apprenait le chant, la danse, les armes; et ici encore il surpassait tons ses condisciples ; ce qui indiquerait une de ces organisations faciles et puissantes qui sont si rares en tous pays, mène dans celte heureuse Italie qui pourtant a vu naître Léonard de Vinci, Michel-Ange et Galilée.
Pendant que Lope achevait ses éludes, il perdit son père et sa mère, et fut laissé aux soins de quelques parents éloignés. L'un d'eux s'appropria son modeste héritage. Mais ce qu'il y eut de plus fâcheux pour le pauvre enfant, c'est que ses guides naturels lui manquaient au moment où il aurait eu surtout besoin d'une direction amie et vigilante.
Se trouvant à peu près maître de ses actions (i 676), le jeune Lopc fut curieux de voir le monde. Toutefois, ne voubml pas réaliser seul un projet de cette importance, il s'assura pour compagnon d'un de ses camarades d'université nommé Fernan Munoz, qui avait, dit Monlalvan, le même tour d'imagination [fiu mismo genio). Ils rassemblent en secret tout l'argent, tous les objels dont ils peuvent disposer, et ils parlent. Arrivés à Ségovie, et dcj". sans doute fatigués d'une si longue marche, nos vi yageurs achètent, moyennant quinze ducats, un superbe roussin poiir les porter eux cl leur bagage, traversent triou5i)halement Lavaneza, et poussent jusqu'à Aslorga, sur les contins de la Galice. Là ils font une halte. Étonnés de voir le monde plus grand qu'ils ne l'avaient supposé et leurs ressources presque épui>ées. et aussi, à ce qu'il paraît, regrettant les douceurs de la famiie, ih tienncnlconseil, et les voilà qui reviennent. Mais, de passage à Ségovie, ils n'avaient plus d'argent. Obligés, l'un de changer ses derniers doublons, l'autre de vendre une chaîne d'or, il> enireru ch( z un orfèvre. Cet orfèvre, qui peut-être, insinue Montalvan, n'avait pas toujours mis dans ses achats toute la circonspection nécessaire, soupçonne quelque chose et dénonce les deux fugitifs. Ils sont sur-le-champ arrêtes. Heureusement !e corrégidor ( ntre les mains duquel ils tombèrent était un (icmme de sens et d'esprit. Il comprit sans peine qu'il avait affaire à deux écoliers, et après les avoir admonestés sur leur escapade, il renvoya tout de suite à Ma irid, à leurs parents, s.'MS la coruluile d'un alguazil, les deux illustres voyageurs qui 'Priaient de découvrir la Galice et Astorga.
Iv NOTICE SU H LOPE DE VEGA.
Lopc ne demeura pas longleiups tranquille à Madrid. Avanl de s'y fixer, il avait encore à courir. A peine âgé de quinze ans (1577), le voilà qui part de nouveau. Mais celte fois ce n'est plus en voyageur, c'est en soldai, l'épée au côté, le mousquet sur l'épaule, et son chapeau orne d'une plume arrogante. 11 alla servir en Portugal et en Afrique sous les ordres du marquis de Santa-Cruz, l'un des premiers capitaines de l'époque. Il se comporta vaillamment. Lui-même s'est vanic quelque part que, toujours le premier à l'assaut, il se relirait toujours le dernier du combat «.
Malgré son brillant courage, I.ope ne fil pas fortune à la guerre, liientôl di'goùlc du mélier, il revient à Madriil. C'est alors (1578) qti'il enlra en qualité de page et de secrétaire chez don Gcronime Manrique dt^ I.ara, cvêque d'Avila et grand inquisileur, le même qui avait assisté comme Icgat du pape sur la (lotte qui gajzna la bataille de Lépanle. Là, voulant montrer son talent dans un genre d'ouvrages alors fort à la mode, il composa })lusieurs êglogues, ainsi que la comédie pastorale de /arî«(o^. Les églogties sont aujourd'hui perdues; mais nous avons encore la pastorale, et si vous la jugez comme l'œuvre d'un jeune homme de seize ans, composée à une époque où le théâtre moderne n'existait pas encore, vous y recon liai Irez une vocation décidée pour la poésie dramatique Don (icronimc. qui, maigre^ la sévérité de ses fonctions, n'était pas indilTérent à la poésie, partagea probablement celle opinion. Prévoyant, d'après ces essais, l'avenir réserve à son jeune secrétaire, et sentant quel parti un si heureux naturel pourrait tirer d'une plus forte instruction, il envoya le poCte terminer ses hautes études à l'université d'Alcala. Lope a toute sa vie conserve la plus profonde reconnaissancu à ce généreux bietifaiteur ; cl c'est sous l'inspiratiiui de ce noble sentiment qu'il a fait depuis de Garceran .Maniiquc, l'un des Vieux du bon évéquc, le héros principal et pour ainsi dire le Uenaiid de sa Jérusalevi conquise.
A l'université d'Alcala, Lope étudia la philosophie, la Ihco logie, les mathématiques. Ln même temps, « il apprit, par la
' Voyez pour ce passage, outre les ëpUres, la Galomachie, silv. i, au romiQsncement.
• On jouait Je? pastorales où hergeries en France dès les coinmeocen'.-^ta 4u seizième siècle. VAminta du Tasse est de 1572.
NOTICE SUli l.OPE DE VEGA. y
puissance du destin el connue involonlairemenl, quelques langues étrangères ^, qui lui fuirnirenl plus tard les moyens d'enrichir la sienne. » JNIais il n'y avait pas là de quoi satisfaire une imaginalioi; qui on toute chose demandait sa part. Savez-vous ce que fait Lope? Il se jette à corps perdu dans les sciences occultes; il ne vil plus qu'au milieu des alambics et des fourneaux ; et il aurait même lini, à ce qu'il avoue, par y laisser la raison, si une autre folie ne fut venue l'enlever à celle-là. Celte folie, c'était celle qui possédait Félix de Vega lorsque l'infidèle époux abandonnait la vallée de Carriedo ; cette folie, c'était celle qui devait venir un jour ou l'autre à un jeune homme ardent et sensible ; celte folie, c'était l'amour!
Quelle fut la beauté qui eut la gloire d'oxcilcrles prcniiers soupirs du poêle? A quelle condition sociale appartenait-elle? En quel lieu, à quelle époque, dans quelles circonslaMC(>s commença cette liaison? Ce sont toutes questions auxquelles on ne pourrait répondre que par de vagues conjectures, et nous ne voulons pas imaginer uu romatj à ce sujet ^.
Chez révéque d'Avila, chez le giaïui inquisiteur, Lopc n'était pas commodément placé pour suivre une intrigue d amour; il quitta donc le service du bon évcque, et entra comme secrétaire chez don Frédéric de Tolède, petit-lils du fameux duc d'Albe. Ce fut dans la maison de ce seigni.ur qu'il composa son Arcadie, imitée de la Diane de Monlemayor, inspirée elle-mcme par V Arcadie de Sannazar; et d'après quelques expressioirs myslérieusfs de Montalvan, l'on pense que sous le voile de la fiction il célébra les amours de son nobie patron avec une dame de haut rang. Lui-même s'y est désigné sous le nom de lielardo, qui devint pour lui une espèce de surnom poétique ^.
Après \\z\ç^ liaison de plusieurs années, Lope rentra chez
' L'italien, le portugais et le français. Il aimait beaucoup Ronsard.
* Voyez sur ce point, et sur tous ceux où nous ne sommés pas d'accord ave« les précédents biograplies, le morceau placé à la suite de cette notice et intitulé : DE QUELQUES ERREURS PUBLIÉES TOUCUANT LA VIE ET LES OUVRAGES DK LOPE DE VEGA.
* Il est ainsi appelé dans beaucoup de pièces composées en son lionncur, et Lope lui-même s'est désigné sous ce nom dans VÉglogue à Amaryllis, ainsi que dans les compliments qui terminent plu'iieurs de ses comédies, notamment El hidalgo Bencerra<je, — Ion Esclaves libros, — los Trahajos de Jacob, etc.
yj NOTICK SUIl LOPE DE VEGA.
révoque d'Avila, donl la maison étail toujours ouverte à Tenfunl proiliguc. II sentait le besoin d'adopter enfin une carrière horior;iblc, cl voulait se faire prêtre. Il se prépare; il est à la veille d'être ordonné; mais il voit dans le monde une jeune personne qui lui plaît, il s'attache à elle, et le voilà marié ( 1684)!
Cette jeune personne, nommée duû.i Isaholle d'L'rbina, était tille de don Dicgue d'Urbina, roi d'armes de la cour. Montalvan la dépeint « belle sans artifice, spirituelle sans prétention, et vertueuse sans alTectation. « Il faut donc croire que Lojicoût été heureux avec elle. Mais une étoile funeste, comme parlent les poêles espagnols, ne le permit pas. A peine Lope commençait-il à goûter les premières douceurs de l'hymen, qu'il est subilcment arrêté, et jeté en prison.
Quelle fut la cause de cet emprisonnement ? On s'est perdu à cet égard en toute sorte de conjectures. Cet événement eut, selon nous, plus d'un motif. Disons d'abord le motif connu, cl puis nous essayerons d'indiquer les autres.
A cctlc époque (i5S5), raconte Montalvan, vivait à Madrid un de ces hidalgos que les romanciers espagnols ont peints si gaiement, pauvre, besogneux, passant son temps dans les maisons où l'on jouait, n'ayant d'autres ressources que les emprunts qu'il prélevait sur les joueurs que le sort avait favorisés, el pa\anl ses dettes en plaisanteries plus ou moins bonnes qu'il se penneltait sur les absents. Or, un jour, en l'absence de Lope, l'hidalgo s'amusa et amusa la compagnie à ses dépens. Lope en fut instruit, et prit sa revanche en homme d'esprit et en poète: il composa, sous forme de romance, une satire si piquante, qu'il n»it les rieurs de son côté. L'hidalgo se fâcha et appela Lope en duel. Lope accepta, et comme il était adroit autant que brave, il blessa son adversaire. Voilà un premier fait bien connu, cl un premier chef d'accusation.
Ce n'est pas lout. D'après quelques expressions de Montalvan, je conjecture que Lope avait des dettes. Il n'y avait là rien d'étoimant, pour peu qu'il fréquentât les maisons où il avait rencontré l'hidalgo, et je ne serais pas étonné non plus qu'il ait éié poursuivi par quelque créancier peu accommodant.
Lnfin, dans une élégie qu'il inséra par la suite au deuiième
NOTICK SUR LOPE DE VEliA. vij
livre de VJrcadie, précédemment composée, on trouve quelques vers qui pourraient Hiire deviner la véritable ou tout au moins la principale cause de ces persécutions. « Heureux, s ccrie I.ope, heureux celui qui est né difforme et disgracie par la nature! k Puis il se plaint des envieux que lui a faits sa réputation naissante. Puis il nous apprend que ceuxlà même à qui il a accordé toute sa confiance l'ont trahi, etc. Or, évidemment, il s'agit d'une femme ; il s'agit d'une rivalité, d'une intrigue découverte. Celle femme, selon nous, Lope, pauvre, mais jeune et beau, l'aurait enlevée à quelque sci;;neur moins favorisé de la nature, mais riche et puissant; et il rurait eu l'indiscrétion de dire sa conquête à un ami jaloux dcson talent et de ses succès, qui l'aurait trahi. Maintenant, quelle serait cette femme? Serait-ce par hasard la noble dame eu l'honneur de laquelle avait été composée VJrcadie'^ Ce seigneur, serait-ce don Frédéric de Tolède? Cet ami infidèle, serait-ce quelque comnicusal du poêle?... Je l'ijinore, et ne voiix rien affirmer, rien piéciser. Toutefois, je m'expliquerais ainsi assez bien et la brusque sortie de I.ope de la m;iison de don Frédéric, et sa rentrée chez le bon évéque, et jusqu'à ses projets ecclésiastiques, dont la réalisation le mettait à l'abri d'une vengennce redoutée.
Quoi qu'il en soit, après avoir subi un emprisonnement de quelques semaines, Lope fut obligé, par mesure de prudence j'imagine, de quitter Madrid ; mais (ians son malheur il eut la consolation de trouver un ami qui, après avoir partagé sa captivité, voulut le suivre en exil. Ce noble et généreux ami, pour (jui Lope put bieutôl après se dévouer à son leur dans des circonstances analogues •, et à qui il a donué l'immortalité, se nommait Claudio Coude.
Lope se relira à Valence. Déjà célèbre, il y reçut un accueil flatteur. L'on voit en mille endroits de ses ouvrages qu'il conserva toujours le plus tendre souvenir à cette ville et 9 ses habitants. Valence était alors, ainsi que Séville, l'émule de Madrid : elle renfermait des savants, des artistes très-dis-
' Dans la dédicace de la comédie intitulée Querer su propria desdicha, aarusscc à Claudio, Lope lui rappelle que pendant leur exil, il le tira de la tour de Sorranos où Claudio avait été enfermé. Malheureusomcnt, LopeJP éonne pas d'autre détail.
Viij NOTiCI' SUU LOrt: Dl- VI-GA.
lingiiés; elle comptait parmi ses pocies dramaliqucs des hommes du plus haut mérile^ entre autres le fameux Guilleu de Castro, le premier auteur du Cid, avec lequel Lopese Ha d'une manière intime. Dans mori opinion, Lopo écrivit dès cette époque pour le théâtre, ou, tout au moins, il devait frcqucmmetil discuter avec Gnillcn et les autres la llK'orie dramatique. De temps m temps il quittait Valence et faisait des excursions d;insles diverses provinces de l'Espagne, aujassanl un riche trésor de faits et d'observations. Lorsqu'un homme a été choisi par la Providence pour remplir une mission de gloire, tout lui sert, tout lui profile, jusqu'à ses malheurs.
Que devenait cependant dona Isaheile? Mie n'ouhliail pas Lope, elle vivait pour lui. ISIalgré Icxtréme délicates-e de sa complexion, elle quittait souvent Madrid et venait passer quelques inslarits auprès (ic l'époux hien-.iimé. lisse lelrouvaient à Valence, ou dau'* quoique lu»urg des environs, en secret, à la dérohée, comme deux amants coup.hles. .Mois es \oyages cl l.i fatigue achevaient de détruire la sanlé d'Isahellc, déji all''rce par les chagrins. Une fois, ©lie arrive à I iripr visle. épuisée, mo iranle. I.opc n'y était pas. On TavctJil. Il accourt... pour recevoir le dernier soupir d'Isaliclle, qui peul-élre elle-même était venue pour mourir dans ses liras.
L'ipo fut vivenienl afjligè de cette perle. Il a laissé l'expression de fa diuileur dans une pièce de vers composée sur ce sujet, et adressée à Isahclle. 11 la prie de hâter autant que possible l'inslant de leur réunion; il la conjure d'iuiercéder pourl ui le maître souverain des lieux qu'elle habile, ajou- Uinl,avec une grâce ingénieuse, que les prières d'un nouvel hôte sont louj«»urs plus favorablement écoulées '.
Philip))e II préparaii alors sa fameuse expédition contre TAnglelcrre; toute la jeunesse d'I'.spagnc s'engageait sur VJrmadaf impatiente d'aller chiUier les mécréants, el de venger .Marie Sluarl, dont la calaslrophc clait toute récente. Pour notre pauvre Lope, il enlrevil l'espoir de terminer une vie désormais odieuse, el accompagni^ du fidèle Claudio, il partit. Mais son heure n'était pas encore sonnée . n d'autres épreuves l'allendaient. 11 avait retrouvé à Lisbonne un frèn
' Egloga en la. tuucrk de doua Isabel de Urbiaa.
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. il
aîné, depuis longtemps perdu de vue, et qui était parvenu au grade d'alferez ou d'enseigne. Ce frère fut tué, dès le cornmencemonl de l'expédition, dans une rencontre parlicUc avec quelques vaisseaux hollandais. Peu de jours aptes, l.i tempête et l'amiral Dracke dispersaient la flotte invincible.
Heureusement, comme l'observe à ce sujet lord llolhuid, si les poêles sentent avec plus de vivacité que les autres hommes, ils ont aussi plus de moyens de consolation : la musc vient toujours les trouver aux heures difliciles. Lopc fut visité par elle, et pendant les loisirs que laisse une longue n ivigation^ il composa la Beauté d'Angélique^ poëme en vingt chants, imité de l'Arioste. 11 fallait être doué d'une imagination bien puissante pour écrire un poëme en de pareiilcs circonstances. Je ne parle pas des souvenirs cruels non encore effacés; mais, dit J.ope quelque part, .( le bruit des v.igues pendant d'effroyables tempêtes remplaçait pour moi le doux murmure des ruisseaux. C'était la vapeur de la foudre enflammée qui devait rappeler au poëtc l'air embaume par les émanations des fleurs; je fracas de l'artillerie lui tenait lieu du ramage des oiseaux ; et au lieu d'arbres et de verdure, il ne voyait que des mâts, des voiles et des cordages goudronnés K »
Au retour de celte expédition, j'ai idée que Lope se plaça successivement comme secrétaire chez deux ou trois grands seigneurs espagnols établis en Italie, où il passa quelques années. Il profita de son séjour pour visiter les principalei villes, Naples, Parme, Milan, dont il a peint les nujLMirs dans plusieurs de ses comédies^. Enfin il rentra à Madrid avec le comte de Lemos, le même qui eut aussi l'honneur de protéger Cervantes; et peu après son retour, il épousa en secondes noces dofia Juana ae GuarJio, femme, dit-on, d'une rare beauté, et non moins distinguée par ses qualités morales ; en un mot, à ce qu'il paraît, une autre Isabelle.
C'est à partir de cetie époque (i590-.5y2) que Lope commença de Iravailb r sérieusement pour le théâtre. Outre sa vocation, qu'il avau dû enfin reconnaître, un autre moiU Ranimait. « La pauvreté et moi, dit- il quelque part, nous
' Philomèle, chant n.
' Voyez La discrela venganza, — El anzuelo de Fenisa, etci etc.
X XOTICE SUU LOPli DE VEGA
nous associiincs pour le commerce des vers. » VA voici pourquoi il se tourna vers le llic.Ure. — A la fin du seizicrac siècle, en Fspagne, il n'y avait guère moyen qu'un auteur pût lircr quelque profil d'un livre. Les libraires ou ne payaient pas du tout, ou payaient fort mal. Il lour était d'ailleurs difficile d'clre généreux : d'après la conslilulion de l'Espagne, la conlrcfaçon d'un ouvrage était chose permise d'un royaume à l'autre; et, raisonnablement, le libraire de Madrid ne devait pas risquer de fortes avances sur un ouvrajîc qui pouvait cire public le lendemain, sans frais d'auteur, par quclcjue ronfr^-re de N'alenre ou de Saragosse. Le Ihéàlro, au contraire, offrait des gains assurés et suflisants, sinon brillants. I.c goùl des spectacles s'était singulièrement dL'velojipé en KspagHc, partagé tout à la fois par les hautes classes et par le peu i le. 11 y avait quarante troupes de comé diens, dont six à Madrid seulement et aux environs; et deux salles magnifiques, qui existent encore aujourd'hui, venaient d'élre élevées dans celte ville. Or, comme le public était a\ide de nouveautés, les directeurs de ces troupes {au(ores) faisaient une eiïroyable consommilion de comédies. Ils les achetaient d'avance, à prix lixe: ils les payaient chacune cimj cculs réaux, environ cent trente francs, ce qui équivaut à peu près à deux cents francs de ce temps-ci. La somme n'était pas considérable; mais pour un poCtc aussi expédilif que Lope, qui, au besoin, pouvait faire sa pièce en vingt-quatre heures, c'était encore une ressource. Il se livra donc courageusement à la compo>ilion dramatique. 11 obtint un succès inouï. Il faut voir ce que dit de celte vogue extraordinaire son contemporain Ccrvanles, l'auteur de don Quicbolte : » Aussilôl parut le prodige de la nature, le grand Lope de Vcga, qui s'empara du sceptre de la monarchie comique, assujcllit cl réduisit sous sa domination tous les comédiens, et remplit le monde de comédies heureuses, convenables, bien conduites, elc, ele. *. »
(.!• (.1 1^ liovivo dan» la préface des comédies de Cervantes. Voiri
comme il a été traduit par M. de Si<mondl dans l'ouvrage intitulé, De la ïilUralure du midi de l'Europe : « Sur ces entrefaites parut ce prodige de nalur: (monslruo de nattiralcza), I-opc de Vega, el il s'clcva à la monanliie copjique ; i! assujettit et il réduisit sous sa domination tout c^ux qui écrivent des farcet (todos los farsanlcs), <ir , • tr, »
NOTICE SUll LOPE DE VEGA. xj
En disant que Lope remplit le monde de ses comédies, Cerr.mles n'a pas exagéré. Dès la fin du seizième siècle, l'heur-iix poëte était joué non-seulement sur lousles Ihéàlrcs d'i's- ^.ague, mais àNaples, à IMilan, à Vienne, à I3ruxcIIes, à Conslantinople, et jusqu'en Amérique!
Les premières années de son mariage, Lope les passa sans obtenir la satisfaction d'avoir des enfants. Mais enfin, vers l'année 1599, sa femme lui donna un fils qui fut nommé Carlos, et trois ou quatre ans après, la naissance d'un second fils, qu'on appela ï.ope, vint doubler son bonheur.
AJaintenarit que l'on connaît Lope, Ton peut imaginer la vivacité, l'ardeur de sa tendresse paternelle. Carîos, son premier né, était pour lui la cause d'inquiétudes charmantes. L'er.fant'n'avait guère que trois ou quatre ans, que déjà il se <iemandait avec anxiété vers quelle carrière il le dirigerait, ^i vers les lettres, si vers les armes-, et l'ayant fait peindre à cet âge, il voulut qu'on ajoutât au portrait des accessoires symboliques, un casque posé sur usi livre, avec cette devise : t'ala sciunl (c*est le secret du destiiO. Lope révélait ainsi luimême sa secrète pensée.
V.u même temps il traitait Carlos avec une gravité toute <>-pagnole et toute chrétienne. Ayant achevé les Pasteurs de /Jel/iléhemf pàslovdlc sacrée, voici en quels termes il lui dédie (0 poëme : « Cette prose et ces vers adresses à l'Enfant-Dieu ( nvicnnent à votre jeune âge. S'il daigne vous accorder de longues années et que vous veniez 5 lire une Jrcadie de parleurs profanes, vous y verrez mon ignorance, comme dans ( eile-ci mon désabuscmcnt. Commencez à étudier en Christ en lisant son enfance; ce sera lui qui vous enseignera comment vous devez vous conduire dans la vôtre. Puisse-t-il vous ■;irderl Votre père. »
L2nfin d'autres fois Lope s'abandonnait avec délices au ionheur dont il jouissait. Dans une cpîlre adressée au doc- < ( iir Mathias de Porras, il l'a décrit d'une manière adorable : « les tempêtes de l'amour étaient enfin apaisées, je n'avais l'Iiis à redouter ses fureurs. Chaque malin, avec l'aube, je v(>\ais s'éveiller à mes côtés l'aimable et gracieux visage de n.a douce épouse, sans souci de savoir par quelle porte m'év.ider. Les joues brillantes de l'éclat du lis et de la rose, mon [dit Carlos me ravissait l'âme par la gentillesse de son babil
iij NOTICE SUR LOPK DK VKGA.
enfantin, cl jo m'(Uil)Iiais à le voir folâtrer et bondir comme un jciiiio agneau sur le pré.' Chacune de^ paroles bégayées par colle langue encore inhabile était pour nous un oracle, et nous nous disputions les lèvres chéries qui l'avaient prononce. Je m'habillais lentement, je remerciais réternclle J*rovidence des l)iens qu'elle m'avait accordés, et, charmé de telles matinées succédant à des nuits si sombres, je d'^plorai plus d'une foi^ les égarements de ma vie... Ensuite je me retirais pour aller consulter mes livres et pour écrire... Souvent, riieure du repas arrivée, comme on m'appcl.iil, je répondais avec humeur qu'on me laissât tranquille, tant l'élude est puissante, lant elle nous caplive fortement! .Mais alors, tout perles cl tout fleurs, mon Carlos paraissait pour ni'ap- |)eler à son tour. M'illuminant de ses regards et m'enlourant de ses bras, il m'cntr;iînait parla main, el moi, l'âme cnchanlèe. je le suivais jusqu'au siéije où il m'établissait à côté de sa mrre. »
Admiré et applaudi du public, entouré d'une famille qu'il aimait si lendremen', ce pauvre I. ope était Irop heureux. Les jours de douleur approehaienl. A la huilième année de son âge. le pelil Carlos, cel enfant adoré, est enlevé par une mort cruelle ; el peu après, à la suite d'une gro<;sesse pénible qu'avait lerminée un enfantement laborieux, doua Juana, réponse bien-aimee, va rejoindre le petit Carlos (IG07-I(i08j.
Ou devine aisément dan< quelles <ii-positions Lope dut recevoir ces désastres. ]l en fui accablé. La première fois, lorsqji'il [lerdil Isabelle, il venait à peine de contracter ces liens, el il n'avait pas vingt-cinq ans : un vague in>tinct devait lui dire que tout n'était pas flni pour lui ; un involontaire espoir devait suilager son cœur. Aujourd'hui, il a vécu vingt ans de la vie conjugale, et il est parvenu à un âge où l'on ne peul guère compter sur les dédommagements de l'avenir. Dan» son malheur il tourna toutes ses pensées vers la religion. C'est à cette époque qu'il composa ses Soliloques, le plus hsau livre ascétique, à mon avis, cl le plus éloquent que l'on ait écrit en Espagne : on y voit une âme qui, renonçant désormais aux amours de la terre, aux amours qui finissent, s'est donnée tout entière à Dieu. Ce n'était pas assez. Depuis loMglemps Lope figurait parmi les familiers de l'inquisition ';
' I es familiers do l'inquisition n'exerçaient aucune magistrature. C''»^'t un
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. xiij
il pensa à s'attacher plus intimement et d'une manière indissoluble à l'Eglise. Après un noviciat de quelques moig, après s'être préparé par toute sorte d'œuvrcs de piélé et de eharilé, il prit l'habit du tiers-ordre de Saint-François, et e:i IC09 i] était prêtre.
Dès ce moment de nouveaux devoirs, des habitudes nouvelles se mêlèrent à la vie de Lope. Tous les matins, en se levant, il disait la messe dans un oratoire qu'il avait fait construire dans sa maison ^ ; et l'on a môme noté comme une particularité remarquablr, qu'il célébrait le saint sacrifice avec un tremblement et des larmes qui témoignaient d'une émotion extraordinaire. A certains jours de la semaine, il se donnait la discipline, et, dit-on, sans s'épargner. Enfin s'élant fait recevoir membre de la congrégation des prêtres nés à Madrid, il remplit avec une scrupuleuse exactitude tous les devoirs auxquels ce titre l'obligeait. Délivrer les prisonniers, vêlir les pauvres, visiter les hôpitaux , soigner les prêtres malades, et quand ils succombaient, les accompagner à la dernière demeure : tels étaient ces devoirs. N^ommé bientôt chapelain de l'association, Lope ne se distingua de ses confrères que par son zèle et son dévouement.
Nous voilà bien loin du théâtre. Lope cependant n'y avait point renoncé. L'année môme où il fut reçu prêtre, en 1609, il composa son Nouvel art dramatique, et joignant l'exemple au précepte, il se mit de nouveau à écrire des comédies.
Il passa ainsi une dizaine d'années, partageant son temps en»re leciiltede la poésie, l'éducation de ses enfants, et des pratiques de dévotion. 11 n'avait qu'une seule distraction : un petit jardin [huertecillo) attenant à sa maison. Ce jardin avait quelques pieds détendue, et contenait une douzaine de fleurs, deux arbres, une vigne, un oranger et une fontaine rusiiquement formée de débris de vase en terre cuite. INFais ce petit jardin, l'imagination de Ldpe, comme une fée puissame, l'agrandissait à volonté et l'ornait avec une richesse, une magnificence sans égale. Regardez ces cascades jaillis santés, ces orgueilleux obélisques, ce lac sur lequel de nom
titre purement honorifique; les gentilshommes de petite noLlesse lo sollici taient pour faire constater la pureté de leur race au point de vue callioli^iue
' Lupe demeurait rue de Francos, à quelques pas do la rue del Léon, où dc.neurait Cervantes.
brcuscs lîarqucs courent à pleines voiles, semblables à des cygnes qui iiagenl les ailes déployées; ces allées de platanes où la vue plonge et se perd, ayant rangées sur leurs bords les statues des grands hommes de tous les pays el de tous les lcmj)s, etc., etc., elc. C'est l.ope lui-même qui, dans une épîtrc au liccnc ié Francisco de Uioja, s'est amusé à nous décrire ainsi son jardin idéal.
Vers H)2(), on voit gracieusement apparaître dans la maison de Lope une jeune fille nommée M.srcela, qui sembl l'ange protecteur du vieillard. Qui était Marcela? demanderez vous. C'est à quoi il serait difficile de répondre d'une manière précise. IMonlalvan ne parle d'elle qu'avec une réserve exircme, comme d'une proche parenle de l.ope. l.ope, dans plusieurs de ses ouvrages, la nonunc l'objel chéri de son amour. Marcela était d'ailleurs une jeune fille d'une rare dislincti»)n. l'n lui tic liant, en \(iiO, Tune de ses p'-.is jolies pièces {El remedio en la dcsdicha), Lope lui parlait ainsi : « J'ai dans mes jeunes années tiré cette pièce de la Diane âc "Slonteniayor, et vous pouvez y lire cette histoire, dont les chroni- (jucs des guerres de Tirenade nous attestent la vérité. Mais si l'on doit plus encore au sang donto;i est sorti qu'au plaisir de son intelligence, faites à mon travail la gr.ice de le lire, el corrigez les défauts de ma jeunesse avec votre esprit; car. njalgré votre âge si tendre, il brille d'un tel éclat, que san<i doute la nature, qui l'avait demande au ciel pour la consolation et le dédommagement de quelque laide, vous l'a donné par mégarde. C'est du moins mon opinion, et nul de ceux qui vous ont vue ne prendra ce langage pour une (laiterie. Qui^ Dieu vous garde el vous rende heureuse, bien que vos qualités vous «loivenl empêcher de l'être, surtout si vous héritez de ma deslinée! .Mais alors puissiez-vous avoir des consolations aussi douces (juc celles qu'il m'a données en vous! Votre père. »
Au moment où Lope se félicitait des consolations que lui donnait Marcela, celle-ci, inspirée sans doute par des molil> <ic l'ordre le plus élevé, songeait à se séparer de l'homme dont elle él;iil l'orgueil et la joie. A l'iige de quinze ans, elle entra da?is l'ordre des carmélites drchaussées. Lope lui-même nou>^ a raconté cela dans une de ses é[)ilres les plus inléressanles. ri son récit a un cachet singulirrement espagnol. Ur» jour, au matin, M.irrela vient le troiiver dans son cabinet d'étude.
NOTICE sua LOPE DE VEGA. xt
Elle désire lui soumellre un projet sérieux... elle voudrait se marier.,, et celui qu'elle a choisi est tout ce qu'il y a jamais eu parmi les hommes de plus noble, de plus charmant, de plus nimable. Ce fiancé, cet époux, c'était le Christ! Lope essaye vainement de changerses résolutions; elle demeure inébranlable et prononce ses vœux. Quelle lutte s'établit dans le cœur de Lope entre la religion et l'amour paternel, vous le devinez. Elle, qu'il couvrait d'or et de soie, elle porte une robe d'une étoffe grossière ! elle, si délicate, elle dort sur la dure ! Que de regrets, que de douleurs pour celui qui aimait Marcela et prenait soin d'elle plutôt encore comme un amant que comme un père (mas galan que padre^)l
Cependant, malgré la sévérité delà règle, toute communication ne fut pas abolie entre Lope et Marcela. D'ailleurs, chaque semaine, à un jour fixé, il venait célébrer la messe à la chapelle des Carmélites. Durant le saint sacrifice, il y avait sans doute entre ces deux âmes, — l'une si grande et si belle malgré ses faiblesses, l'autre toute pure et toute céleste, — un mystérieux échange d'indicibles sentiments, et peut-être toutes deux éprouvaient-elles, quoique pour des motifs bien différents et avec des nuances diverses, les sublimes douceurs d'une expiation.
L'année suivante, Lope vit également s'éloigner le jeune Lope, son second fils, qui avait remplacé Carlos dans ses affections. Ce jeune homme avait, à ce qu'il parait, des dispositions pour la poésie; mais Lope s'efforça de l'en détourner. En lui dédiant la pastorale de Jacinlo, la première pièce qu'il eût faite, il lui disait : « Si le malheur ou vos dispositions naturelles voulaient que vous fissiez des vers (ce dont Dieu vous préserve!), que du moins la poésie ne soit pas votre unique occupation... S'il m'est permis de me citer en exemple, alors même que vous vivriez beaucoup d'années, vous rendrez difficilement à votre patrie autant de services que moi. Cependant quelle a été ma récompense? Une maison fort modeste, une table à l'avenant, et un petit jardin dont la culture esma seule distraction... La gloire, dites-vous, me dédommagera! Ne le croyez point ; rappelez-vous cet emblème adopté par un savant de notve temps, et consistant en un miroir sus-
' Epîtrc à don Francisco de Herrera.
xvj NOTICK SUR LOFE DE VEGA.
pendci h un nrl)re, contre lequel des enfants Innccnl des piertcs : pericuhsuni splendor! J'ai écrit neuf cents comédies, douze livres en prose et en vers sur divers sujets, et tant d'autres ouvrages, que ce qui est imprimé n'égale point, tant s'en faut, ce qui reste à imprimer encore. Kh bien, je me suis attiré des ennemis, des censures, des jalousies, du blâme et des soucis; j'ai perdu un temps précieux, et j'ai alleint la vieillesse, non intellecta sencctuSj comme dit Ausone, sans pouvoir vous laisser autre chose que ces avis inutiles. Je vous dédie cette comédie, parce que je l'ai écrilc à l'âge où vous êtes, et pour que vous voyiez bien, quoique cet ouvrage ait été a|vplaudi, quelle fut la faiblesse de mes commencements : à condition toutefois que vous ne me prendrez pas pour modèle; car cela vous exposerait à cire, comme moi, applaudi de la foule, mais estimé de peu de gens. Dieu vous garde!»
l"n donnant ces conseils, remarque un des préciMlents bio graphes, Lope aurait peut-être désiré qu'ils ne fussent point suivis. Mais son fils les pritau sérieux, et renonçant aux lettres, entra dans la carrière des armes. Il avait seize ans. Celait à peu près l'âge où son père lui-même s'était autrefois engagé. Dans une pièce de vers déjà citée, Lope, qui raconte à un de ses amis ce qui se passe, prévoit ses reproches. Quoi ! votre fils! votre fils unique! vous le laissez partir, nu lieu de le garder près de vous! — Que voulez-vous.' répond le pauvre Lope, il dit qu'il n'aime que la guerre! — Le jeune homme partit d(mc. Il fut place sous le patronage du marquis de Santa Cruz, fils ou petit-fils du célèbre ca[)itaine sous lequel le vieux Lope avait fait la campagne de Portugal, près dun demi-siècle au pa ra va n t.
Quelques années plus tard, ce fut le tour de Fcliciana. Un mariage fut arrêté pour elle avec un cavalier de bonne maison, nommé don Louis Usategui, lequel, à ce que me ferait croire son nom, devait être originaire des provinces septentrionales de l'Espagne. Mais don Louis n'avait qu'un bien fort modique, et il attendait une dot. Malheureusement le pauvre Lope avait dépensé au fur et à mesure l'argent qu'il tirait de ses comédies, et il était fort embarrasse. (>omment faire? à qui s'adresser? Apres y avoir bien rélléchi, il songea au roi Philippe IV, de qui il n'avait j.imais rien sollicité, et il lui adressa en vers le placet suivant:
NOTICK SUR LOPE DE VEGA. xYJj
Lope dil, sire, qu'il a servi votre aïeul de son épée en Anglelerre. 11 ne lit rien de bon alors, et a fait moins encore depuis; mais il avait du zèle et du courage.
» Il a servi votre père de sa plume. Si elle n'a pas étendu son vol pour porter les louanges de ce prince d'un bout du monde à l'autre, c'est la faute de son peu de mérite, mais non de son désir de servir son roi.
»Lope aune fille et beaucoup d'années. Les Muses lui ont donné de l'honneur et non des rentes; il est pauvre en actif, riche en passif. Dieu crée, le soleil fait croître, le roi soutient. Créez-moi, augmentez-moi, réparez mes maux; je suis en marché d'un (iancé.
» La fortune me menace, la foi seule me reste. Donnez-moi, grand Philippe, une part dans vos richesses, et puissiez-votis avoir plus d'or cl de diamants que je n*ai de rimes à mon ser vice! »
Il était impossible d'implorer l'assistance d'un roi avec plus de dignité cl de noblesse; et malgré le mauvais état où se trouvaient des lors les finances d'Espagne, on aime à croire que Philippe IV donna généreusement de quoi doter la iille du poëlc.
Après s'être séparé de Marcela et de ses enfants, Loi)e se sépara de la comédie. Il fut pris de quelques scrupules, un peu tardifs, et rompit avec elle. Il y avait quarante années qu*il travaillait pour le théâtre (IG30).
Il n'avait d'ailleurs rien perdu de sa facilité ni de sa verve, et voici un trait qui montre ce qu'était cette puissante vieillesse. Le narrateur est Montalvan. Ils faisaient ensemble une comédie intitulée le Tiers-ordre de Saint-François. Ils devaient écrire chacun un acte et s'étaient parla^ié le troisième. Chacun d'eux fit son acte le premier jour. Le lendemain, Montalvan voulant devanceryon vieux maître, se lève à deux heures du matin, travaille à la hâte, et à dix heures il a fini. Aussitôt triomphant il court chez Lope. Il le trouve dans son jardin, occupé à émonder un oranger qui avait soulTert de la gelée : « Eh bien ! s'écrie Montalvan tout joyeux, j'ai fini mon demi-acte. — Etmoi le mien, dit Lope froidement. — Et quind îionc? reprend Montalvan étonné. — A quoi le vieux poêle : jemesuislcvéàciijq heures et j'ai fait ma tâche; puis, comme il était encore de bonne heure, j*ai écrit une épître en ciu-
lYiij NOTICE SUR LOPE DE VEGA.
quanlc lercels ; ensuite, après avoir déjeuné de friture, je suis venu arroser mon jardin. Mais je vous avoue que je commence à cire fatigué. » Vous remarquerez, je vous prie, que Lopede Vega avait alors près de soixante-dix ans. Sans cela il ne se serait pas trouvé fatigué pour si peu.
Une telle facilité explique comment il a pu, dans un espace de quarante années, composer quinze cents pièces, et comment sur ce nombre il en a composé plus de cent en vingt-quatre heures. 11 n'y a point de doute à élever sur ces chiffres. Lopede Vega les a lui même précises ilansunc pièce de vers adressée à Claudio Coude, cet ami généreux de sa jeunesse persécutée, qu'on rctrouvo avpc pl.iisir r.iini f)i<'féré de sa glorieuse vieillesse.
En récoujpense de ces muiniiM-, h.ix.iux, l.upr tieillissant était comble' d'honneurs. L'inquisition l'avait nomuiéle chef de ses familiers. En 1028, le pape Urbain Vlll lui avait écrit de sa propre main, en le nommant chevalier de Malte el docteur en théologie. Le roi et la reine d'Espagne, quand lis le rencontraient sur leur passage, faisaient arrêter leur carrosse pour mieux contempler l'illustre vieillard. Mais ce qui ne devait pas moins flatter Lope, c'était la popularité dont il jouissait. Son portrait se trouvait dans toutes les maisons. Son nom était devenu un éloge : pour dire d'une chose qu'elle riait belle, rare, curieuse, on disait proverbialement qu'elle était de Lope {es de Lope). tnfin, chaque fois qu'il paraissait dans les rues de Madrid, aussitôt les fenêtres, les balcons, les portes s'emplissaient de gens qui cherchaient à le voir. Femmes, enfants, vieillards, se le désignaient l'un à l'autre avec amour et fierté. Tous l'enlouraient, le bénissaient comme le pople de l'Espagne, le poète qui avait par ses ouvrages agratuli el ;<ssuré la gloire nationale.
D'une complexion saine et vigoureuse, et ayant l'habitude défaire beaucoup d'exercice, Lope parvint, exempt d'inlirmilés, jusqu'à un âge assez avancé. Mais au commencement de l'année 1G36, il éprouva deux chagrins très-vifs, dont un seul, dit Monlalvan, sans s'expliquer d'ailleurs à cet égard, eùtsuffi pour abattre le plus giand courage. Dès lors, il fut en proie à une profonde mélancolie
Le c d'août, ayant dinc avec 31onlilvau et un ami com-
KOTICE sua LOPE DE VEGA. x\\
muii, on l'entendit exprimer le souhait d'une moil prompte. Ces vœux ne devaient pas larder à être exaucés.
Le vendredi, dix-huitième jour du même mois (il avait composé la veille un sonnet sur la mort d'un gentilhomme portugais), il se leva de grand matin, à son ordinaire, célébra sa messe, arrosa son jardin, et quoiqu'il fût indisposé, il ne voulut ni enfreindre le jeûne ni s'exempter de la discipline. Dans la soirée, il sortit pour assister à des thèses de médecine et de philosophie que l'on devait soutenir au collège des Écossais. Là il se trouva mal, et l'on fut obligé de l'emporter chez lui. 11 se mit au lit. On le purgea, on le saigna, inutilement. Le dimanche 20, sur le soir, d'après le conseil du médecin du roi, qui était son ami, Lope demanda les derniers sacrements, qui lui furent administrés. La triste cérémonie terminée, il envoya chercher sa fille Feliciana et lui donna sa bénédiction. Il fit ensuite ses adieux à ses amis, leur tenant les discours les plus pieux, leur recommandant la paix, la concorde, la charité, a La véritable gloire, disaitil à Montalvan, est dans la vertu, et je donnerais volontiers tous les applaudissements que j'ai reçus pour avoir fait une bonne action de plus. » Puis, se tournant vers une image de Notre-Dame d'Atocha, à laquelle il avait une dévotion particulière, il pria la Vierge de lui continuer sa protection, et puisqu'elle tenait dans ses bras celui qui devait le juger, de l'intercéder en sa faveur. Il était épuisé : on le laissa. Il passa une nuit Irès-agilée. Le lendemain lundi, bien qu'il eût conservé la plénitude de ses facultés, il pouvait à peine s'exprimer distinctement, et ses amis ne voyaient que trop que le moment solennel était venu. Agenouillés dans sa chambre, ils priaient et pleuraient. Un religieux prodiguait au malade de pieuses exhortations. Lui, les yeux levés vers le ciel, les lèvres appuyées sur un crucifix, il écoulait dans un saint recueillement, quand tout à coupon entendit une voix mourante prononcer faiblement les noms de Jésus et de Marie. Le grand poète avait cessé de vivre.
Les funérailles furent magnifiques. Le duc de Sessa, que Lope avait nommé son exéi;utcur testamentaire, se montra digne d'une si haute marque de confiance. Mais ce qui honorait bien mieux la mémoire du déliint, ce fut rem|)ressen^cnt des Espagnols de toutes les classes. Tout ce qu'il y avait
XI ?{oiiî:i: suu lopk dk vI'Xa.
à Matlrid de j^raiuls seigneurs, de personnages litres, de poêles, de savants, d'arlislos, suivait le convoi, entourant avec toute sorte d égards le neveu et le gendre de Lopc Toutes les congrégations religieuses, sans être appelées, étaient venues. Les fenêtres, les balcons étaient remplis de curieux; les rues en étaient encombrées, et cependant le convoi, après avoir traverse à granl'peine les flots épais de la foule, s'rtondaild'uriccxtrcmiléà l'autredela ville. A l'a prière de ISIarccla, on avait fiit un détour pour passer devant le couvent des Carmclilcs déihaussées. Elle avait voulu rendre un dernier hommage à celui qu'elle avait aimé d'une affection si touchante. Le convoi délila donc sous ses yeux ; el lorsque l'illustre mort fut arrivé devant le monastère, porté par ses confrères de b congrégation des pauvres prêtres, le visage découvert, suivant l'usage d'Espagne, il y eut un repos de quelques instants. Vuis le convoi reprit sa marche vers l'église de Saint-Sébastien, où la messe funèbre fut célébrée avec beaucoup de solennité ; et Ton a remarqué qu'à la tin de la cérémonie, au moment où l'on descendit le cercueil du catafalque pour le porter dans le caveau qui lui était préparé, l'assislance Ht entendre un profond gémissement, comme si ri s|)agnc neût perdu que de ce moment le premier et le plus grand de ses poètes.
Lopp était de taille moyenne, bien fait el agile. Le visage très-beau. Une physionomie d'aigle.
D'une propreté irréprochable sur sa personne, il aimait les meubles élégants, les tableaux, les livres. I*en soucieux de ses intérêts persotinels, il portait dans les affaires de ses amis un lèle, une activité sans égale. Dans le monde, poli avec les hommes, palanl avec les dames, cl le causeur le plus éloquent et le plus aimable *. Il ne pouvait souffrir, ni ceux qui <!«• mandent l'âge d'une personne, 5 moins (|ue ce ne soit a\( une intention de mariage, ni ceux qui prennent du tabac v présence de leurs supérieurs, ni les gens d'église qui allaic'
' Voici à ce propos un extrait d'une lettre du célèbre Lingendes qui lu , paru assez curieux : « Je vous envoyé le sonnet de Lope qui, à mon gré ej selon sa répulalion, est le meilleur esprit el l'homme qui parle le mieux que i'aye veu en toute l'Espagne. » Lettre du S' D. L. escriltc de l'E>ciiriai à mademoiselle do Mayenne. — Paris, 161*2.
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. xxj
consulter les devineresses, ni les vieillards qui se Icignenl les cheveux, ni enfin les hommes qui parlent mal des foinmes, ingrats envers le sexe auquel ils doivent leur mère.
Rieur et malin , habile à lancer le trait, jamais, quoique souvent attaqué, il n'a composé de satire. « J'ai toujours détesté la satire, dit-il dans une de ses comédies. Une satire, selon moi, fait plus de tort à son auteur qu'à ceux contre qui elle est dirigée. Ce genre d'ouvrages ne convient qu'aux méchants *. » Et darw» son Nouvel art dramatique : « Piquez, dit-il aux portes, mais ne blessez pas; car celui qui outrage ne doit attendre ni faveur dans le présent, ni renommée dans l'avenir. » Et après tout, qui .lurait-il atla« que? « J'aime ceux qui m'aiment, disait-il un jour à Monlalvan, et je ne hais pas ceux qui me haïssent. »
Non content de s'interdire tout écrit satirique, il prenait plaisir à placer dans ses comédies l'éloge de tous les hommes qui, soit dans les lettres, soit dans les arts, soit dans les sciences, soit dan:: la politique ou la guerre, avaient ajouté quelque chose à la gloire de la patrie. C'était à ses yeux un devoir civique. Il cherchait toutes les occasions de l'accomplir, et s'en vantait. Mais nul de ses compatriotes n'a été plus loué par lui que Cervantes, le seul de ses rivaux qu'il pût sérieusement redouter. Il le regardait comme un maître d'éloquence, le mettait sur la ligne d'Homère et de Virgile, et rappelait sans cesse de la manière la plus flatteuse \z glorieuse blessure que le grand écrivain avait reçue à F.épante. «( iiien qu'il n'ait qu'une main, dit-il quelque part, il a écrit pour l'immortalité 2. » Il est vrai de dire que ces éloges, Cervantes, en homme généreux, les lui a bien rendus.
Jamais pauvre ne frappa à sa porte sans obtenir quelque secours; seulement, afin de ne pas perdre trop de temps, il avait la précaution de tenir toujours prête sur sa table de travailla monnaie qu'il voulait distribuer. Venait-il un vieux
' Voyez la Yiuda de Valencîa
' Dans la notice qui précède sa belle traduction de Don Quichotte, TA. Viardot, parlant de l'efTet produit par l'apparition du Don Quichotte, dit que Lope «eut la courtoisie d'avouer que Cervantes ne manquait ni de grâce ni de style. » Je supplie M. Viardot, au nom de Lope, de vouloir bien m'accordtr une légère rectification sur ce point, dans quelqu'une des prochaines éditions du Don Quichotte français.
vvij NOTlCIi: SUR LOPE DE VEGA.
prclrc réduilau dciiûmenl, il riiabillail de In léle aux pieds. Un jour mcmc il s'oublia au poiul de donner loule sa garderobe, et quand il voulut sortir il ne irouva plus chez lui de (juoi se vêtir convcnublemcnl.
J'ai |>arl('' du zMo avec lequel il s'acquitlait des devoirs auxquels il élail oblige comme membre de la congrégation (les |irèlrcs nés à .Madr.d. Au nombre de ces obligations, ai-jc dit, était colle d'accompigner ceux qui mouraient à la dernière demeure. Dans une de ces cérémonies, comme on venait d'arriver au champ du repos, Lope, déjà avancé en âge, Icinoigiia le désir d'ensevelir lui-même le défunt. Les assistants voulurent, mais en vain, épargner ce pénible oflTice à sa vieillesse. Ayant dépouillé son manteau ecclésiaslique, il descend dans la fosse pour rerevoir le cadavre, l'élend sur la couche funèbre, et ne se relire qu'après avoir pieusement jeté sur ces restes les premières pelletées de terre.
Mais voici peut-être quelque chose de plus beau encore. L'ii jour, un je ne sais tjuel homme, sans respect pour son hal.il, sans respect pour son A^c et sa gloire, l'insulte. Lope lui représente ses torts. « Kh bien ! liitlaulre, furieux, *^i vous n'êtes pas cont«'nt, marchons ! — Oui, marchons, réplique aus>itôl le vieux soldat devenu prêtre... Marchons à l'autel, moi pour y dire une messe, vous pour me la servir. » — Quelle présence d'esprit cl quelle force d'âme! Ne trouvcivous pas qu'il y a dans re trait quoliiic chose d'héroïque'
Arrêtons nous; il est temps d'aelu ver. Maintenant, si je ne nt'abiise, on oonnaii Lope; on connaît sa vie, ses mœurs, ses goùls, son earae.tère; et l'on demeure persuadé comme nous, que, malgré ses faibloses, inséparables d'une organiatioii vive cl sensible, le grand poëtc était en même temps un homme excellent et un grand hoiuinc.
NOTICE SUR LOri! DE VEGA. iiiij
r>ope de Vega a composé : 1° deux poënies héroïques d'inle ri lion, la Beauté d'Angélique ei la Jérusalem conquise; j° qualre poë'mes tires de la mythologie, Circé, Andromède, Philoméle, et Proserpine; 3° quatre poèmes dont le sujet a été emprunté à l'histoire, Saint Isidore, la Dragontea^ la Couronne tragique, et Notre-Dame de la Almuneda; 4° un poëme burlesque, la Gatomachie ; 5° plusieurs poèmes descriptifs ou ô\diici\ques,la Description delà Tapada, la Madelaine, et le Nouvel art dramatique ; 6° une foule de sonnets, de romances, d'odes, d'élégies, dépîfres ; 7" plusieurs ouvrages mêlés de prose et de vers ; 8° huit nouvelles en prose ; 0° plusieurs ouvrages didactiques en prose, ainsi que des préfaces, des dédicaces; 10" et enfin, quinze cents comédies, et un nombre indéterminé d'autos et d'intermèdes. Noire irilcnlion n'est pas d'examiner aujourd'hui toute celle œuvre immense. Nous nous bornerons pour le moment au théâtre de Lopc, cl encore nous contenterons-nous de considérer d'une manière générale sa théorie dramatique , les qualités principales qui distinguent ses comédies, et l'esprit qui les anime.
A proprement parler, Lope de Vega n'est pas le premier dramalisle espagnol qui ait écrit dans un système opposé à celui d'Arislole. Mais avant lui il n'y avait que des essais partiels et sans portée : les meilleurs esprits, à la tôle desquels il faut placer Cervantes, hésitaient incertains entre la forme (les anciens et une forme nouvelle. Lope parut, el consacrani par son exemple, par ses préceptes, la théorie moderne, il entraîna tout à sa suite, elles poètes et la nation. Voilà pourquoi l'on doit, selon nous, le regarder comme le vrai fondateur de la comédie espagnole.
A la mcine époque où Lope fondait la comédie espagnole, en Angleterre Shakspeare créait son drame ' ; et tous deux onl assis leur théâtre sur les mêmes principes, le
' T^ope de Vega commença un peu avant Shakspeare à Iravaillcr pour le tlicàtre. Il entra dans la carrière, avons-nous dit, de 1590 à l.')92. La prcniicie pièce de Shakspeare est d" 1395, et, selon Pope, ou plus tôt de i:97.
ïîiv NOTICE SUR LOPK DE VEGA.
mélange des genres el l'indépendance des unités. Comment expliquer celle singulière coïncidence? Comment ces deux [locles, séparés par tant de causes, d'un génie si divers, el inronnus l'un à l'auire, se sonl-ils trouvés d'accord sur Ip iliéoiie de l'art ?
On a pensé, on a dit que les deux nations étaient barbares ol que nos poêles se ressentaient de la barbarie de leur pavi ri de leur temps. I/hisloire repousse celte explication. F.ii Anglclrrrclc siècle de Shakspeareesten même temps le sied d'Klisahelh et de llacon, c'est-à-dire de la science politique et de la philosophie. Et d'ailleurs, Shaksj^eare, en qui l'on voit tant de grâce et de délicatesse avec une si profonde connaissance des hommes el des choses, Shakspeare seul ne prou verait-il pas une haute culture d'esprit, une civilisation Ircsavancée? — En Espagne, le siècle où naquit Lope est, sans cufitrcdit, l'époqïic la plus glorieuse de la nation, celle où elle a possédé le plus d'influence elde grandeur. Elle domin le continent d'Europe, et règne sur l'Aniérique. Jamai pcul-élrc on n'avait vu une semblable puissance. Au dedanv dos mœurs pleines d'élégance cl de nohlcs«îc; lec vieillard^ honorés, respectes; les femmes entourées d'ardents hommages cl d'un dévouement chevaleresque. On trouve, il esl vrai, chez ce peuple, en matière de religion, d'étroits préjuges, une intolérance farouche; mais les mêmes préjugée la même inlalèrance, tout ai: moins, existent aussi un siècl plus lard en France , sous Louis XIV. Comparez, par exeni pif, l'expulsion des Morisques et la révocation de l'édit d Nantes, et vous demeurerez convaincu que celle-ci, plu inique dans son principe, fut dans les mesures employéi plus cruelle*. El cela cmpéchc-l-il la France d'alors d'élu •me admirable nation, cl très-civilisée? Au point de vue lit icraire, le génie espagnol, en se maintenant original, s perfectionnait par l'éttidc des modèles de l'atiliquilé et ci' l'Italie; chaque jour se révélaient des poêles du plus rai talent, et le peuple charmé appelait cette brillante époqu s m siècle d'or. F^nfin, quant à Lope, outre les connaissanc:
' Philippe 11 avait alTairo à des hommes qui desrcndaienl d'une rare ennemie, qui parlaient une autre langue, etc., elc. — Pliilippc II n'osa pa ordonner que les enfants des Morisques fussent enlevés à leurs parents et élevés dans une religion di(r<'rcnie.
NOTICE Sun LOPE DE VEGA. xx>
qu'il avait acquises dans ses voyages, et sans complcr qu'il parlait et écrivait les principales langues de l'Europe moderne, il possédait en savant les littératures de la Grèce et de Rome; il avait lu, plus complètement qu'on ne fait aujourd'hui, leurs poêles, leuts orateurs, leurs philosophes; et nous avons de lui des vers latins que ne désavouerait point, je suis sûr, le plus habile de nos professeurs en Sorbonne.
C'est pourquoi lorsqu'on voit les fondateurs du théâtre moderne établir une théorie nouvelle, au lieu de 1rs accuser d'igîiorance, il faut chercher si celte théorie ne lient pas nécessairement à la natiire des choses.
Chez les anciens le lliéàlre était né de l'ode ou de l'hymne. On avait d'abord célébré les demi-dieux, les héros de la mythologie, en des chants lyriques; ensuite à ces chants on ajouta une action et quelques personnages; et ceux-ci durent se mouvoir avec une majestueuse solennité dans une sphère idéale. Le fait mis en action était d'une extrême simplicité : point d'i'pisodes, point de détails qui eussent rappelé d'une façon trop précise les souvenirs de la vie commune. Or, l'action étant fort bornée, elle pouvait, elle devait s'accomplir sur un terrain et dans un es|)ace de lemps peu étendus, en un lieu, en un jour.
Les fondateurs du théâtre moderne partirent, comme les anciens, des traditions nationales; et comme dans ces traditions se trouvaient le mélange d'homme des classes les plus élevées el les plus humbles, le récit des choses les plus nobles et les plus prosaïques, ce caractère des traditions dut se retrouver dans le drame. Et de ce conflit de personnages, de ~ passions etd'inlérêls, il résulta un nombre plus considérable d'incidents, d'événements, une unité plus vaste, plus compliquée, plus variée. Et dès lors, on le conçoit sans peine, le poète fut obligé de faire passer son action en différents lieux et dans un pljs long temps.
Les poètes français du dix-septième siècle, qui ont laissé de si beaux ouvrages empreints d'un jugementsupérieur, ont I)référé la théorie ancienne. Mais aussi il faut se rappeler qu'ils n'ont dramatisé aucun sujet emprunté à l'histoire nationale, et qu'ils ont traité presque exclusivement des sujets grecs et romains. N'est ce pas une preuve de plus que la forme du drame est impérieusement commandée par la nature des fictions?
xïvj NOTlCt: SUR LOPE DE \\-Â.\
Dans son Aouvcl art dramatique, F-ope, ,...i;..i.i uv sa iWorie , se donne l'cpilhèle de barbare , cl s'accuse d'avoir romposé conlrelcs règles ponr plaire à nn grossier publie^ Tous les criliqiics ont prisées paroles au sérieux. Un seul, lîoulorwcck, ne s'y est pas trompé : il a reconnu que Lope plaisantait, et qu'en faisant semblant de se moquer de luimême, il s'était moqr.é de ses détracteurs. Là est la vérité. Remarquez, en ciïct , comme Lope s'exprime à la fin de ce môme poème: « Voilà ce que vous pouvez regarder comme des aphorismes, vous qui i«e vous préoccupez point des préceptes (le l'art ancien. » Ailleurs, ilans Y Eglogue à Claudio^ il (lit avec une sorte (l'orgueil : « C'est à moi que l't'spagne doit son art dramatique^ bien que je n'aie point suivi les règles sévères de Térence, etc., etc. » Et dans unepr('*face qu'il écrivit en iG35, l'année même de sa mort, il disait d'une de ses pièces^ : '< Elle est écrite dans le système espagnol, cl non selon les règles sévères de l'antiquité grecque et latine; car le goût peut changer les règles, comme la mode change les habitSy cl le temps les coutumes. » On pouir.iit multiplier les citations ; mais cela ne sufTil-ilpas pour montrtr que j.opc croyait à sa ibéorie ? Et puis, comment admettre qu'un poêle ayant le moindre respect pour l'arl cl pour lui-même eût composé quinze cents ouvrages dans un système qu'il eût jugé contraire à la raison et au bon sens*?
Seulement, il faut l'avouer, u!»c autre pensée se joignit au sentiment de son droit pour déterminer l.ope. « Jamais, a-l-il écrit, jamais imitateur n'éj^il » s>m mo.lèle. Le génie ne doit obéir qu'à ses propres la gloire n'appartient
' Voyez à la suite de cette notice la traduction du Nouvel orl dramatique
' El casU'go sin vengama (le C.liâlirncnt sans vengeance).
' Dans un pa<;<:agc d'un ouvrage fort curieux et fort pou connu intitulé loê Cigarraîes de Toleth (\c< Vergers de Tolètlc). T.r<o «le Molina. le premier tuteur du Don Jnnn, s'applique à dénionlrer rcxctllonce de la comédie noufelle fondcîe par l.ope de Vega, qu'il nppcllc le pliénix de TK^pagne, la gloire et l'honneur du M.itii;anarcs; puis il ajoute : « Il a dit, il est vrai, en plucieors endroit"» do ses écn\.% que s'il n'a pas travaillé selon l'art antique, c'a dté pour se conformer au goiit déréglé du peuple : mais c'est par modestie qu'il a parié ainsi, et afin de ne pas Ctreaccu<ié d'orgueil par l'ignorance envieuse, etc.» Tir<o de Molina écrivait cela du vivant de Lope, avec qui il était fort lié. —
Voyez Cigarrales de Tnfedn rompM«»itos por el maestro Tirso de Slolint, notural de Madril. Ma ; tjc (>'J.
NOTICE SUU LOPE DE VEGA. xxvij
qu'aux esprits originaux*. » Déjà convaincu de la légilimilé de sa théorie, son amour de la isloire rcmpccha d'hêsilcr.
Mais quelle que soit l'imporlancedc la forme, elle n'csl que Secondaire dans un drame. Cequel'on doil chercher avant tout dans un auteur dramatique, c'est la puissance créatrice, l'arl de peindre les mœurs, de peindre les caractères et de les mettre en scène, l'élévation de la pensée, la verve de plaisanterie, le sentiment de l'effet théâtral, et enfin le style. Voilà les qiialilés par |ù nous allons essayer de faire connaître Lope.
Si jamais poëte a reçu du ciel la faculté créatrice, faculté si précieuse et si rare, assurément c'est Lope. Nul à cet égard ne fut mieux doué; nul peut-être ne le fut aussi bien. Et cela je ne le dis pas seulement parce qu'il a composé un nombre infini de pièces, mais parce qu'il a imaginé une comédie toute nouvelle, qui n'est ni la comédie satirique d'Aristophane, ni la comédie judicieuse et honnête, mais un peu froide, des Latins, ni la comédie épigrammatique et licencieuse des Italiens modernes; comédie brillante, élégante, pleine d'action, de vie, de mouvement, d'une intrigue vive et facile, et constamment remplie par le jeu des plus nobles passions. Pour le fond des choses, comme pour la forme, Lope de Vega a créé un théâtre.
On peut aussi recommander la comédie de Lope sous le rapport de la peinture des mœurs. Il avait beaucoup vu, et, par conséquent, avait beaucoup retenu. A quiconque voudrait connaître l'Espagne de 1580 à 1G30, c'est-à-dire à l'une de ses époques les plus intéressantes, ses mœurs, ses coutumes, ses usages, ses idées, ses préjugés, et qui me ferait l'honneur de me consulter sur les documents à lire, je répondrais: Avec Cervantes et les romanciers, lisez Lope de Vega. L'Es
.. Ntnguno lo que imita iguala...
... Ninguno en el melhodo estrangero Puso su ingenio en el lugar primera.
PuiLOMENA, 2a parte
Michel-Ange pensait sur ce point coinme Lope de Vega. On lui rapportait un jour que le sculpteur Baccio liantlinelii se vantait d'avoir fait du groupe de Laocoon une copie supérieure à l'original. « Celui qui marche sur les traces é'uu autre, dit le grand artiste, rc-le toujours en arrière. »
ixviij iNOTlCK SUR LOPE DE VEGA,
pagne d'alors est dans les comédies cl dans les romans, comme la France du dix-seplicme siècle est dans les mémoires.
Il |)cinl avec le même talent 1rs caraclcres, surtout les Espagnols, soit du moyen âge, soit des temps modernes. Rois, princes, grands seigneurs, grandes dames, éludianls, militaires, toute la société de son temps vient figurer dans ses comédies. Il a cjuelqucfois place dans ses pièces des personnages dont il lait les représentants d'une certaine classe»; mais le phis souvent, tt presque toujours, ce sont des individualités vivement esquissées. Qu'il me soit permis de montrer, par un ou deux exemples, comment il les met en scène.
Un célèbre critique allemand, dont j'admire profondément l'esprit cl l'éloquence, et à qui je reprocherai seulement, quand il parle des Espagnols, de substituer trop souvent son imagination, sa fantaisie à la réalité, M. Schlegel s'est fort moqué quelque part des critiques qui font des citations, et, à ce propos, il rappelle ce conte d'un ancien rhéteur, lequel les com|)arail à un homme qui montrait un fragment de marbre comme échantillon de sa maison, Hhéteur, distinguons. Si votre homme avec son marbre prétendait donner une iilée de l'ordonnance et de la grandeur de sa maison, j'en conviens, il était fou. Mais avait-il tort s'il voulait prouver seulement que sa maison était de marbre et non de brique ?
La scène que je vais traduire est un rachat de captifs'^, sujetque les dramatistes espagnols semblent avoir aireclionné, et qui excitait au plus haut point l'intérêt de leurs compatriotes. Nous sommes à Constanlinople vers 1570. Nous sommes sur la place du marché. Arrive un homme, un marchand qui sert d'intermédiaire à un religieux rédempteur de la Trinité, et chargé par lui de racheter un certain nombre de captifs. Cet homme est aussitôt entouré par une foule de mal heureux, lostjnels s'elTor-'-pi .r iiiticr son attention.
rULMII II (.\|-i u .
Seigneur, ayez pitié d'un pauvre malheureux qui a été quatorze ans captif, soit à Tripoli, soii dans cette ùllc.
DBUXlàuE CAPTIF.
Et moi, seigneur, ne m'oubliez pas. Je suis sans ressources, et
• Voyçi la Varna melindrosa, eï Desconfiado, et los Hidalgos de la aldea. ' Yoyei la Pièce iulilulée la Sainte liyue (la Santa liga).
NOTICE SUR LOPE DE VEGA. \%ix
n'ai personne qui puisse rien faire pour moi. Si je ne puis sauver ainsi mon âme, que Dieu la sauve avec son sang ! car mon maître est si cruel que je serai forcé de renier.
TROISIÈME CAPTIF
Moi, seigneur, je pourrai vous donner la somme marquée sur ce papier. Vous en serez remboursé, je vous assure. Vous ne ferez qu'avancer l'argent de ma rançon.
LE MARCHAND
Allons! allons! ne soyez pas ainsi tous après moi, puisque you» voyez que je veux votre bien. C'est le père rédempteur qui est venu avec cette mission du ciel.