I.B ROI
Adieu, belle Celia, Celia de mon âme I
LeRodoru LA UUCHBSSK.
Ah! Theodora, quelle disgrâce !
TIIEODORA.
Je la sens vivement, madame, et je tremble. Le roi n'est occupé que de vous. Vainement vous aimci le comte et il vous aime; il vous faudra renoncer à lui.
LA DUCIIBSSE.
Moi, que je renonce au comte! jamais. Non, avant que son image adorée s'efface de mon cœur, avant que je le trahisse pour un autre, l'on verra le soleil se voiler d'un crêpe funèbre au milieu du jour, le Douro et le Tage remonter vers leur source, et toute la nature bouleversée se confondre. Non. jamais je n'oublierai, jamais je ne trahirai le comte pour un autre; et si le roi persiste à demander ma main et qu'il loblicnnc, Theodora, je saurai mourir.
Kiitrcnl L'INFANT et LE COUTE ; l'inraot porte un sac de farine sur le dot.
LE COMTE
N'ayez pas peur, Pascal, que la duchesse se fàcbc. Je ne suis pii mal avec elle.
l'infant.
Par l'enfer ! comme il pèsel Que le diable emporte ce sac < t
Il jelle le sac pu terra LA DUCUBSSI.
Qi' f a-t-ildonc?
* Dam le tcite, rinraol ne dil pu : Par rtnfrr ! Il ia«lifie ton tac de la mlae ••• aière que M. «le PoarceaugBM, dani la coaëdie de ce nom, qualifie lei enCiBU qai m poarïuivcnl tiani la nie.
JOUKNt^E m, SCÉiNE II. 03
TtlEODORA.
Ce sont les meuniers.
Lo Comte cnirc dans !e jardin.
LA 3UCIIESSE, flu Comte.
Enfin, il était temps qjie vous vinssiez.
LE COMTE
U'se votre grâce ne me gronde pas; qu'elle fasse attention que j ai amené avec moi un nouveau camarade.
LA DUCHESSE
Quoi '.Martin, quelqu'un t'accompagne?
LE COMTE
Je n'ai pas pu empêcher cela, malgré mes désirs et mes efforts.
LA DUCHESSE, à demi-votx.
Alors, Martin, je ne vous embrasserai pas.
LE COMTE
C'est ce maudit Pascal qui en est cause.
l'infant, appelant.
Holà, Martin !
LE COMTE, allant vers l'Infant. V?ue me veux- tu î
l'infant.
Que, puisque tu es bien avec elle, tu lui dises en secret qui ^e «uis.
LE COMTE
Quoique vous me donni'^z là une assez mauvaise commission, je la ferai. Je vais m'approcher d'elle, et je lui dirai que vous êtes un homme qui l'adorez. Mais sait-elle votre nom? l'infant.
Je te réponds que oui. Tu n'as qu'à lui dire que c'est le prince qui désire lui parler.
LE COMTE
Eh bien ! demeurez là un moment. Je me charge de lui apprendre qui voiis fetes.
l'infant.
Sois tranquille, je ne bougerai pas d'ici; je reste à cette place comme une statue ou comme une pierre.
LE COMTE
Attendez et fiez-vous à moi. Personne ne souhaite plus vivement que moi l'heureux succès de cette affaire. {Il va vers la Duchesse.) Kh bien ! conment vous va, not' maîtresse?
LA DUCHESSE
Ah: mon :hcr comte , dites-moi , ce traître qui est là, K'est-ce pas le prince?
LE COMTE
Oui, madame; vous savez qu'il vous aime»
64 LE MOUL!!V.
Que signifie, Prospère, votre langage à celle heure*
LE COMTE
Parlez bas et contenez-vous. M'ayant vu ici lautrejour, ce perfide m'a cherche pour venir ddguisé vers vous. Dieu sait, ma Celia, si j'en ai été affligé! Mais enfin je n'ai pas pu refuser, et je l'amené pour qu'il vous parle.
LA DUCHESSE
Qui eût cru pareille chose?
LE COMTE
Ma destinée l'a voulu.
LA DUCHESSE
Dites-moi, mon bien, comment vous trouvez-Tous î
LE COMTE
A merveille et délicieusement quand je tous vois.
l'infant, à part.
Ohl qu'il tarde, ce vilain!
LB COUTE
Mettez-vous là devant moi, ma chère vie, afin pue je prenne to»w main.
LA DUCHESSB.
La voici.
LB zovn.
Permettez que je la baise.
l'infaîït, à part.
Oh! qu'il tarde, ce meunier!
J'oublie en votre présence des chagrins mortels.
le comte.
Y aurait-il quelque chose de nouveau? ,
la duchesse.
Le roi a conçu pour moi un fatal amour, et ïl Teut roe prendre pour épouse.
LB COMTE
0 Dieu ! mais quelle est votre pensée à ce sujet?
LA DUCHESSE
Quelle que suit la folie du roi, quel que suit l'excès de sa passion, ne craignez pas que jamais je renonce a vous.
LE COMTE
Je compte, mon bien, sur votre amour.
LA DUCMKSsr..
Tout ce qui n'est pa< vous ne m'inspire qu'indifférence cl dédain.
LE COMTE
Alors vous traiterez de même ce perfide qui est là.
JOUK^cE m. scûnf: tî. «a
l'infant, à part.
Je commence à désespérer.
LA DUCHESSE
Vous voulez donc que je lui parle?
LE COMTE
11 le faut, madame. (Il va vers Vinfant.) Arrivez, Pascal. Vive Dieu! j'ai négocié cette affaire pour vous aussi bien que si c'eût été pour moi.
L'InTanlsuit le Comte dans le jardin.
l'lnfant.
Me reconnaissez-vous, belle Celia?
LA DUCHESSE
Vous triomphez sans doute, prince déraisonnable, d'avoir imagine cette ruse déloyale pour venir surprendre une femme qui vit retirée chez elle. Vous ne considérez pas que si l'on vous rencontrait ici déguisé de la sorte, vous pourriez me compromettre aux yeux du monde, bien que nous ne soyons rien l'un à l'autre. 11 serait temps cependant de renoncer à ces folies de jeunesse. l'infant.
Vous me parlez raison quand vous voyez que pour vous j*ai perdu l'esprit. Oui, je le confesse, je suis devenu fou, grâce à vos mépris obstinés H à la peine qu'ils me causent. Mais vous-même qui rappelez si bien les autres à la raison, qu'avez-vous fait de la vôtre? Qu'espérez-vous encore après la mort du comte? Pourquoi ne pas oublier enfin celui que la terre garde enseveli? Pensez-vous le ressusciter par vos regrets, par vos pleurs et votre deuil? Songez-y bien, Celia, jamais vous ne le reverrez.
LA DUCHESSE
Vous vous trompez, prince ; je le vois, je le vois devant moi vivant. Prospero, Prospero que j'aime, — en ce moment même où je vous parle, il est devant vos yeux.
l'lnfant.
Cœur sans pitié I qui êtes toute de feu pour un autre et toute de glace pour moi, — quoi! vous me détestez encore à présent que le comte est mort?
LA nucnr.ssE.
Il est vivant et devant moi, vous dis-je; et peut-être qu'il me reproche de vous avoir parlé si longtemps.
LE COMTE
Kh bien! prince, cela ne vous décourage pas?
Hélas! je suis engagé dans un chemin funeste. 0 mort! que ne iric délivres-tu de ce tourment?
LE COMTE
.\Uons, madame not' maîtresse, soyez nioii s faioinhc, pour Dieu! et daigi.cz oirner un homme «lui vous aime.
LA DUCHESSE
El savcz-vous, vilain que vous ôles, si cela convient à ms réputation? Avez-vous le pouvoir de m'oclroycr la permission. — quand j'ai déjà un mari - de me remarier ?
LE COMTE
Voilà une drôle de plaisanterie! Est-ce que je suis le pap(>, par basard ?
LA DUCHESSE
C'est vous-niôme qui tHcs plaisant ! Est-ce que vous croyez que je feux oublier mon premier époux?
LE COMTE
Puisqu'il est mort, il ne reviendra plus.
LA DUCHESSE
Si fait, il reviendra ; il reviendra à i'insu de ses ennemis, et il me Bctrouvera toujours aussi fidolc.
LE COMTE
Pardieu ! Pascal, je n'y vois pas de remède si elle ne vous aime fn.
l'lnfant.
Et il n'y en a pas non plus à ma douleur.
Entre LKRIDANO.
LERIDANO.
Not' maîtresse pourra bien dire celte fois que j'arrive comme une féjouissancc.
LE COUTE
Tiens, c'est vous, not' maître !
LERIDANO.
le me mets à vos pi«ds, madame.
LA DUCHESSE
Soyez le bienvenu, fermier, quoiqu'il y ait un mois qu'on ne voui a vu à la maison. — Comment va le moulin?
LERinANO.
Très-bien, madame, pour vous servir, et il vous baise les mains comme de coutume. Le jardin pareillement. 11 est plein d'ccilleis, de girodéos et d'atnandirrs en (leurs qui .«ont jolis vraiment avec leur polile parure d'un blanc argenté. Ils étalent fièrement leurs rameanx ouverts et ils embaument. — Nous nous flations là-bas que voire seigneurie nous accordera un de ces jours l'honneur de la présence; nous avons besoin d'elle.
LA DUCHESSE
En^juoi puls-je vous faire plaisir?
LERIDANO.
]e marie une mienne fille.
LA DOCHESSB.
Laura?
lOURNÉt: m, scÈ>*E ii. m
LERIDAXO.
l>i\ madame.
LA DUCHESSE
Et avec qui?
LERIDAXO.
Avec un garçon qui l'adore depuis deux ans.
LA DUCHESSE
(''est trop juste. Eh bien! je serai sa marraine. J'irai demain au moulin ; ayez soin de tenir le jardin en bon état.
LERIDANO.
Sur ma foi ! il réveille les fleurs par son odeur divine, et il les fait pousser jusque dans le chemin.
LA DUCHESSE
Tu viendras avec moi, Theodora.
THEOnORA.
Volontiers, m;»dame.
LE COMTE , à Lcridano. ,
Vous devez être content à cette heure?
LERIDANO.
Quel est ce compagnon?
LE COMTE
Un ami de mon pays.
LERIDANO.
J'espère, Martin, que tu n'en voudras pas à Laura, que tu ba-inilas la rancune et que tu useras tes souliers à la danse.
LE COMTE
>'ous danserons tous comme des perdus, et surtout avec cette marraine.
LERIDANO.
Tu as donné le compte de la farine?
LE COMTE
Servez donc les vieux ingrats !
LERIDANO.
Et tu as amené les charrettes?
LE COMTE
Oui; mais les mules les traîneront.
LERIDAXO.
Ce sera là une noce!
LE COMTE
Vous verrez, not' maître; j'y casserai six paires de caslagnefteit
LERIDANO.
Dieu vous garde, madame!
LA I>UCUESSE.
Adieu, Leridano, —adieu, Martin. — Et vous, Pascal, n*y revenez plus
La Duchesse el Theodora sorlcnt il'iiii côlë, et l'InfaDt, le Comte et Leridano d'un autre.