‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 43 sur 150 · TH INODORE · texte numérisé non relu

TH INODORE

Je disais, madame, à Marcelle combien j'avais eu de chagrin en sortant hier au soir de votre appartement, — dans la crainte que vous ne vissiez avec déplaisir que j'aspirais à sa main , et que vous ne fussiez offensée de ma prétention. J'ai pensé en mourir. Et comme elle m'a répondu qu'avec votre bienveillance habituelle vous consentiez à ce mariage, dans ma joie je l'ai embrassée. Si je voulais tromper votre seigneurie, je ne serais pas embarrassé pour trouver d'autres détours ; mais j'ai toujours pensé qu'avec une personne d'un esprit aussi distingué, ce qu'il y a de mieux, c'est de dire- la vérité.

LA COMTESSE

Théodore , vous méritez d'être puni pour avoir manqué au respect que vous devez à ma maison , et la générosité dont j'ai usé à votre égard ne vous commandait que plus de ménagements. Lorsque l'amour passe certaines bornes , rien ne le justifie. Jusques à votre mariage avec Marcelle, il sera plus convenable qu'elle soit enfermée; car je craindrais que mes autres femmes ne vinssent à vous voir ensemble, et qu'elles ne suivissent un tel exemple. {Appelant. ) Dorothée I Dorothée!

DOROTHEE.

Madame?

LA COMTESSE

Prenez cette clef... c'est celle de ma chambre... et enfermez-y Marcelle. J'ai à l'y faire travailler. N'allez pas croire que je sois fichée contre elle.

DOROTHÉE

Qu'efl-ce donc, Marcelle?

HARCELLE

La puissance de Tamour et d'une étoile ennemie. Elle m'enferme à cause de Théodore.

DOROTBés.

Ce palais n'est pas une prison, et l'amour sait ouTrir toutes les portes.

UesMrteot.

LA COMTESSE

Ainsi, Théodore, TOUS voulez vous marier 7

THÉODORE

Moi , madame, je n'ai d'autres désirs que les vôtres; et croyezmoi, mon offense n'est pas aussi grande qu'on vous l'a dit. Vous »ivez ce que c'est que l'envie; et si le poète Ovide y eût mieux I. 9

1)8 un t;niKN DU JARDINIER.

songé, il ne l'eût pas représentée habilant les montagnes acsenef , mais les palais des grands.

LA COMTESSE

Vous n'aimez donc pas Marcelle?

THÉODORE

Pardon. Mais elle n'est pas nécessaire à mon bonheur.

Cependant elle m'a dit que vous perdiez l'esprit pour elle.

THÉODORE

C'est peu de chose, et la perle ne serait pas grande. ^ Veuillei me croire, madame; Marcelle mérite sans doute un absolu dévouement, mais ce dévouement je ne l'éprouve pas pour elle.

LA COMTESSE

Cependant ne lui avez-vous pas adressé des déclarations, des ga* lanteries qui auraient pu tromper un cœur plus difficile encore?

THÉODORE

Les paroles coûtent si peu !

LA COMTESSE

Voyons, que lui avez-vous dit? — Je suis curieuse de savoir comment vous parlez d'amour, messieurs?

THÉODORE

Mon Dieu 1 on flatte, on supplie, on reproduit sous mille formes une seule vérité... et encore cette seule vérité n'y est-elle pas toujours.

LA COMTESSE

Fort bien, mais quelles sont ces paroles?

THÉODORE

Votre seigneurie est pressante. Je disais : Ces yeui, ces ycui charmants sont la lumière qui m'éclaire... Quand je coi'''^'p»1p !e corail et les perles de cette bouche céleste...

LA COMTESSE

Céleste » dites-vous ?

THÉODORB.

Oui, madame, ces expressions et quelques autres du même genre sont l'A B C des amoureux.

LA COMTESSE

Vous avez mauvais goût, rhéodore. N'en soyez pas fâché! mais je perds beaucoup de la bonne opinion que j'avais de vous. Je voi> Marcelle de plus près que vous, et par conséquent je connais mieux tes défauts. Je suis souvent obligée de la gronder, et je pourrais vous apprendre des choses qui feraient tomber bien des illusions. — Mais laissons cela, ne parlons plus de ses qualités ni de ses défauts; je suis bien aise que vous l'aimiez, et je serai charmée de votre mariage; mais en ce moment, vous qui êtes amoureux, donnez-moi un conseil pour cette amie dont je vous ai parlé, et qui depuis long-temps est tourmentée de l'amour r*'"Me ressent pour un

JOURNÉE I, SCÉiNE II. 99

homme de condition inférieure. Si elle se déclare, elle se manque à elle-même; si elle se tait, elle meurt de jalousie; car ce jeune homme, qui ne se doute pas de cet amour, quoique d'ailleurs fort spirituel, est timide et craintif auprès d'elle.

THÉODORE

Moi, madame, je n'entends rien à l'amour, et en yérité je ne saurais quel conseil vous donner.

LA COMTESSE

C'est que vous ne le voulez pas. Comment dites-vous à Marcelle? quelles sont les galanteries que vous lui adressez? Ohl si ces mura pouvaient parler...

THÉODORE

Ces murs n'auraient rien à dire.

LA COMTESSE

Ohî vous rougissez, et ce que votre bouche nie ces couleurs si>bites l'avouent.

Si elle vous a conté quelque chose elle a eu tort. Je ne sais de quoi elle pourrait se plaindre. Une seule fois je lui ai pris la main, et encore l'ai-je eu bientôt abandonnée.

LA COMTESSE

Oui, mais vous ne l'avez abandonnée sans doute qu'après y avoir déposé un baiser.

THÉODORE, à part.

Il faut que Marcelle soit folle. {Haut.) Une fois, il est vrai, j'eus la pensée de rafraîchir l'ardeur de mes lèvres sur le lis et la neige.

LA COMTESSE

La neige et le lis! je suis bien aise de connaître un tel remède contre l'inflammation des lèvres. Mais revenons. Que me conseillez-

YOUSÎ

THÉODORE

Si cette dame aime un homme si fort au-dessous d'elle, et qu'elle doive être nécessairement dégradée par l'amour qu'elle a pour lui, eh bien I qu'elle se déguise, et que par un artifice qui la préserve d'être reconnue...

LA COMTESSE

Et si le jeune homme venait à avoir des soupçons!... Ne vaudraitil pas mieux le tuer?

THÉODORE

BfarcÂurèle, dit-on, traita de la sorte un gladiateur aimé de l'impératrice Fausline. Mais il faut laisser de tels actes aux païens.

LA COMTESSE

Alors il y eut une Fausline, mais il y avait aussi des Lucrèces, et l'on n'en voit plus aujourd'hui. — Vous pourrez m'écrire quelque chose là-dessus.— Ah l mon Dieu! je suis tombée!... donnez-moi la main.

TUéoDORE.

Je n'osais vous roffrir.

LA COMTESSE

A quoi bon le coin de ce manteau?

THÉODORE

C'est ainsi qu'Octavio vous la donne lorsqu'il tous accompagne à la messe.

LA COMTESSE

Mais aussi quelle main! C'est une rnain de soixante dix ans, ridée, desséchée, et le drap qui la couvre est comme un drap mortuaire. Envelopper sa main pour la donnera quelqu'un qui tombe, c'est faire comme celui qui va re\élir sa cotte de mailles quand un ami réclame son épée; lorsqu'il arrive l'autre est déjà mort. D'ailleurs c'est un usage qui ne m'a jamais plu, malgré la mode et le bon ton, et je pense que la main, comme le visage, doit se montrer à découvert,— quand c'est la main d'un galant homme

TuéODORK.

Agréez mes remerciements de la grâce que vous me faites.

LA COMTESSE

Si jamais vous remplissez l'office d'écujer, alors, Théodore, vous pourrez offrir votre main enveloppée dans les plis d'un large manteau. Aujourd'hui vous êtes secrétaire; et prenez-y bien garde» soyez discret sur ma chute, si vous-même ne voulez pas tomber.

Elle sort.

Tn^onoRB.

Puis-je croire que tout cela soit la vérité? — Mais sans doute, Diane est femme, et lorsqu'elle m'a demandé la main, l'expression de la crdinlc s'est cachée sous les roses qui ont couvert son charmant visage.— Sa main a tremblé, je l'ai senti; et, après mille hésitations, je me décide à suivre mon heureux destin, en rejetant bien loin toute vaine crainte , cl en me confiant à mon courage. — Mais ne sera-t-il pas cruel d'abandonner Marcelle ? et une femme doit-elle recevoir un tel affront pour prix de ses bontés?— Mais fi de leur côté elles nous abandonnent quand il leur plall pour leur intérêt, pour un nouveau caprice, nous pouvons les laisser mourir pour nous comme nous mourons pour elles.

JOURNEE DEUXIEME

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