‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 48 sur 150 · I.A COMTESSE · texte numérisé non relu

I.A COMTESSE

Vous n'êtes pas bien debout. {A Anarda.) Donne-lui un fauteuil.

TiiéonoitK.

Je suis à merveille.

LA COMTKSSB.

Fais ce que je te dis.

Tlllf.onOKK.

Après les soupçons et la colère où je l'ai vue. tant d'honneurs me sont suspects, et j'ai tout à craindre. [Haut.) J'écoute, madame.

LA COMTESSE

Écrivez.

THiîonORK.

Puisse cette croix détourner le malheur qui me menace* ! LA COMTESSE, dictant.

« Lorsqu'une dame de hnul rang s'est déclarée à un homme qui est au dessous d'elle, il est impardonnable de parler encore à une autre. Mais celui qui n'a pas su apprécier sa fortune peut rester ce qu'il est... un sot. »

THEODORE

J'ai écrit. Est-ce tout?

LA COMTESSE

N'est-ce pas assez? Pliez cette lettre.

ANARDA, ^n.t, ù la Comtesse.

Que faites vous, madame?

' AlUiiîon an vieil HMgc ospigiio! ijm cm. • -tr an commi^Dccmcni trnnp

Icllrei' image d'une croix : t>

LA COMTESSE, 6av, à Atiardo.

Des folles que m'inspire l'amour.

ANAKDA.

Qui donc, madame, aimez-vous?

LA COMTESSE

Quoi! sotte, ne le voyez-vous pas, tandis qu'il me semble que les pierres de mon palaisnie le reprochent?

THÉODORE

La lettre est pliée. Il ne manque que la suscriplion.

LA COMTESSE

Pour vous; et que Marcelle n'en sache rien. Peut-être en lisant cette lettre à loisir, parviendrez-vous à la comprendre.

Elle sort avec Anarda.

THÉODORE

Quelle confusion est la mienne ! Que signifient ces retours et ces dédains? quelle inégalité dans les accès de son amour!

Enlre MARCELLE.

MARCELLE

Eh bien , mon ami, que vous a dit la comtesse?... J'attendais en tremblant dans la pièce voisine.

THÉODORE

Elle m'a dit qu'elle voulait vous marier avec Fabio; et la lettre quelle m'a fait écrire, et que voilà, c'est pour envoyer chercher dans ses terres la somme qu'elle destine à votre dot.

MARCELLE

Hue m'apprcncz-vous?

, THÉODORE

Tout ce que J2 souhaite, c'est que vous soyez heureuse. Je le désire bien vivement, et je regrette d'être obligé de renoncer à vouf.

MARCELLE

licoulez, Théodore...

THÉODORE

Je ne puis plus rien entendre.

U son.

MARCELLE

Non. ce ne peut pas être là le motif de ce changement. La cnufc on est sans doute un nouvel espoir que cette folle lui aura doniK', Elle s amuse de lui comme d'un jouet qu'elle relève de terre avtu' une sorte de prédilection, et qu'elle y rejette ensuite avec dc()it'. Ingrat Théodore! dès que sa grandeur te daigne sourire, tu m'oublies: si (Ile t'aime, tu me laisses; si elle t'abandonne, tu reviens à moi !— Quel amour, hélas', rourrait tenir contre une seniblable conduite?

' i,.1!it:i1. m.'iil : « W inc rfvrcsoi.lf le sco.tii irune roue à pot, lequel te rem pi l iorf- .! ,1 <>i en l»;w <i se viile nuaiitl il »'ë!é7". »

122 LE CHIî:N du JAilDIMER.

Entrcnl hE MAKQLIS el FABIO.

RICARDO

Il m'csl impossible, Fabio, d'allcndre davantage, et je viens lui Mprimer ma reconnaissance.

FABIO, à .^Tarcelle.

Veuillez, s'il vous plaît, avertir la comtesse que le marquis est

MARCELLE, à part.

Cruelle jalousie, où veux-tu donc entraîner à présent mes folies pensées?

FABIO

Eh bien , vous n'y allez pas?

MARCELLE

Si fait.

FABIO

Vous lui annoncerez notre maître et son époux.

Marcelle tort.

RICARDO

Vous reviendrez me voir demain, Fabio. Je vous donne mille écui cl un cheval de la meilleure race.

FABIO

Je ne puis que vous remercier de tint de b^r" —

HICARDO.

Ce n'est que le commencement. Vous ôtcs k- ^il^^al ti ir >ri ui(.i:r que la comtesse estime le plus : j'entends que vous soyez mon ami.

FABIO

Je me mets à vos pieds. ,

RICARDO

Je ne pourrai jamais reconnaître tout ce que je vous dois. Entre L\ COMTESSE.

Vous ici, marquis !

RICARDO

Nedevais'je pas venir vous remercier du message que Fabio m'j apporté de votre part? Quoi! après tant de refus, vous daignez en fin me choisir pour votre époux, ou plulOt pour voire esclave? Permettez-moi de vous rendre grâce à genoux d'un bien si grand que je crains d'en perdre la raison. — Ah! si mon bonheur passe mou mérite, il passe également mes espérances.

LA COMTESSE

Je cherche à vous répondre, et je ne puis. — Qui, moi , marq;ji», vraiment, je vous ai envoyé appeler?

RICARDO

Qu'eil ceci, Fabio?

jouiiNiLi^ II, scenl; m. 123

FABIO

Monseigneur, si je vous ai porté celte nouvelle, c'est que Thco- ■.\orii m'en a charge de la part de madame.

LA COMTESSE

Tout reci, marquis, ce sera quelque maladresse de Théodore. Il m'a entendue vous vanter, vous préférer à Frédéric, qui est mon pavent, et de plus, d'un rang et d'un mérite qui ne sont pas à dédaigner; et sur cela il se sera imaginé que j'acceptais votre maii. Veuillez, je vous prie, excuser ces étourdis.

IlICARDO.

Vous l'exigez, il suffît; mais qu'ils se félicitent l'un et l'autre de la protection que vous leur accordez. Adieu, madame; je ne vous en suis pas moins reconnaissant de votre bienveillance à mon égard, et j'cîpcre (}ue ma constance triomphera un jour de vos refus.

11 son.

LA COMTESSE

Voilà pourtant, nigaud, comme vous avez failli me compromettre!

FABIO

Ce n'est pas contre moi que votre seigneurie devrait se fâcher.

LA COMTESSE

Appelez Théodore. {Â part.) Cet ennuyeux marquis choisissait bien son temps... au moment oCi je meurs de jalousie! FABIO, à part.

Adieu mon cheval et les mille écus!

11 sort.

LA COMTESSE

Que me vcux-tu donc, amour? que me veux-lu? N'avais-je pas oublié déjà Théodore?... Non, je ne l'avais pas oublié, et ma froideur n'était qu'une apparence. — 0 jalousie! combien tu es puissante sur le cœur des femmes! c'esl par loi .ï-i'eîles souffrent, c'est toi qui renverses toutes les barrières que peuvent garder notre vertu! — J'aime un homme à qu: les Icis du monde m'interdisent (le donner mon amour, parce que je ne puis l'épouser. Je l'aime, et no pouvant l'épouser, ne risqué-je pas les plus grands périls?

Entrent TllKODOIlE ol F.\BIO.

FABIO

Oui, mon cher, il voulait me tuer. Mais, à vous dire la vérité, re que je regrette le plus, ce sont les mille écus.

THÉODOKE.

Voulez-vous un bon conseil?

FABIO

Tout de suite.

TiiÉonouE.

Le comte Frédéric se désespère de ce mariage. Allez lui annoncer

^■^l II ciilKN nu JAr.DiNiER.

que toJit est rompu, et je suis sûr qu il vous donnera ce que vou« avail promis le marquis.

FABIO

J'y cours.

LA COMTESSE

Il a bien fait de partir.

TUlfODORK.

J'ai lu et relu votre lettre, madame, cl après l'avoir bien méditée, je viens vous dire que ma timidité est la conséquence dr mni» respect, en avouant que je me suis conduit comme un sot, cl qtc vos bontés auraient dû triompher de cette gêne. Pcrinetlcz-moi donc de vous l'avouer, je vous aime, je vous aime, madame. — Pardonnez... pardonnez à mon trouble...

LA COMTESSE

Je vous crois sans peine, Théodore. Comment pourru/-\uii> ve pas m'aimer? Ne suis-je pas votre maîtresse, et de tous mes sor\iteurs n'èies-vous pas celui auquel j'ai toujours témoigné le plus i!e confiance et de bonté?

TIlÉOnORE.

Je ne vous comprends pas, madame.

LA COMTESSE

Mon langage est clair cependant ; et je vous prierai de ne jamais

franchir ceit* MiV.'.ié. Ajci ùc» prélentions plus raisonnables. D'une

femme comme moi envers un homme comme vous, la plus légère

faveur doit suffire au boniicur. à la gloire de toute une existence.

TuéononB.

Je supplie votre seigneurie d'excuser ma franchise; in«is je suis forcé de >ous le dire, cet esprit brillant que tout le monde admire en vous n'a pas toujours un éclat égal. Ktait-il bien, je vous le demande, de m'a voir donné de telles espérances, que, ne pouvant supporter le poids de mon bonheur, j'en ai été, vous le savez, malade près d'un mois? Kl puisque nous somnies sur ce point, si lorscpie vous me croyez indiiïércnl, soudain vous vous enfiammcz, et si quand vous me voyez épris vous devenez de glare, que ne me lalssiez-vous tout entier à Marcelle? Pardonnez, madame, mais ce serait le cas de rappeler le conte que l'on fait du chien du jardinier. Excitée par une sorte de jalousie, vous ne voulez p.is que j'épouse Marcelle, et si je renonce a elle, vous me trailc/ de manière à m'ôler le jugement ei à me faire croire que je m'éveille d'un vain songe. Eh bien . >ous dirai-jc, mangez ou laissez manger. Je ne puis me contenter de douteuses espérances, et si vous ne voulez pas voi'S décider, je recommence à aimer là où l'on m'aime.

LA COMTESSE

Pour cela, non; je vous avertis. 'Ihéodore, qu'il vous faut renoncer à .Marcelle. Jetez les yeux sur une autre, mais pour celle-là je ne saurais le permettre.

JOURNÉK II, SCIvXK \\l. 125

TiironoKK.

Votre seigneurie ne saurait le permettre 1... -Mais pensez-vous donc, madame, si je l'ainre et qu'elle m'aime, pouvoir diriger nos volontés? Pensez-vous que, pour vous com[>laire, je puisse porter mon affection là où mon goût ne m'attire pas? J'aime Marcelle; de son côté, elle m'aime; nous pouvons avouer un amour vertueux, et...

LA COMTESSE

Insolent! prenez garde que je ne vous châtie!

Elle lui donne un soufflet.

TUÉODORE.

Que faites-vous, madame ?

L\ COMTESSE

Je vous traite comme vous le méritez.

Entrent FABIO et LE COMTE FRÉDÉRIC.

FABIO

Un moment, monseigneur.

FRÉDÉRIC

Vous avez raison. Mais non, il vaut mieux entrer. Qu'est-ce donc, madame ?

LA COMTESSE

Te n'est rien. C'est un de ces ennuis que les maîtres ont souvent.

FRÉn^BIC.

Votre seigneurie peut-elle me recevoir?

LA COMTESSE

Oui , je voudrais vous parler.

rilÉDÉllIC.

J'aurais voulu me présenter dans un moment plus favorable.

LA COMTESSE

Ce n'est rien, et je suis charmée de vous voir. Voulez-vous me suivre? Je veux vous confier mes projets relativement au marquis.

Elle soil FilÉDÉKIC.

Fabio ?

Monseigneur?

FnÉDÉlVIC,

Je soupçonne que cette colère cache un autre sentiment ^

FABIO

Kn vérité, je ne sais rien; seulement je suis confondu de voir la comtesse traiter aussi mal quelqu'un de sa maison. Jusqu'à ce our, cela ne lui était jamais arrivé.

* l/wpagBol esl «harmani :

Yo sosper.ho

Que en estas (iisrjuslox ay Alguuos gusloi sccreios.

126 LE CHIEN DU JAUDINlEll,

FRÉnénic.

II me semble que son snng coule.

TlléODOUF..

Si ce n'esl pas de l'amour, comment donc, amour, faiidra-i-ii appeler de pareils emporlemeiils? Kt si c'est ainsi qu'aiment Us grandes dames, je ne les tiens pas pour des femmes, mais p«Mir de véritables furies. — Si votre grandeur vous défend des plaisirs qui sont égaux pour tous les rangs, pourquoi donc, cruelle, vous livrer à une toile fureur ? Pourquoi, sans pilic pour vous-niôme, vouloir tuer celui que vous aimez? .Main charmante, j^aurais voulu te couvrir de baisers, reconnaissant que j'étais d'un si doux châtiment. Cependant je ne m'attendais pas à le trouver si sévère, et si c'est pour me toucher que tu mas frappé, toi seule as jamais trouvé du plaisir dans la jalousie.

Eiilrc TKISTAN.

TUISTAN.

J'arrive toujours après ré\éinement... comme Ti-pée du poltron.

Àh ! mon pauvre Tristan I

TRISTA.N

Qu'est-ce donc, monseigneur? 11 me semble voir du sang tur >oirc mouchoir?

lUKOhORB.

Mon Dieu ! oui. C'est la jalousie qui veut faire entrer l'amour de cette manière.

TRISTAN

Morbleu l voilà une jalousie bien ridicule!

TUKODORB.

Ne l'en étonne pas. Klle est folle , et comme elle n'ose céder à son amour, de peur de se compromettre, elle s'est vengée sur moi des tourments que lui cause ma bonne mine.

TUISTAN.

Monsieur, que Juana ou Lucie, jalouses, me cherchent querelle , qu'elles déchirent à coups de griffes la collcrctle dont elles m'ont fait cadeau, quelles m'égratigncnl, qu'elles m'arrachent les cheveux pour savoir si je tie leur ai pas joué quelque tour de ma façon, à la bonne heure, il n'y a rien à dire, et l'on doit s'y attendre avec ces demoiselles. Mais qu'une grande dame se manque à ellc-môme à ce point, ma foi, je n'en reviens pas.

TURODOUE.

Que le dirai-jc, Tristan? j'en perds la tête. Tantôt elle m'adore, et tantôt elle me déteste. Elle ne veut pas que je sois à Mai celle, elle ne veut pas que je sois à elle; et si je m'éloigne, aussitôt la voilà qui cherche un prélcie pour me rappeler. En vérité, c'est le

chien du jardinier qui ne mange ni ne laisse manger, qui n'est ni dedans ni dehors.

TRISTAX.

On m'a raconté qu'un docteur, un savant professeur, avait une gouvernante et un laquais qui se disputaient sans cesse. Ils se disputaient en dînant , ils se disputaient en soupant ; pendant la nuit, ils l\mpccliaient de dormir, et le jour, il lui était impossible d'étudier. Un beau matin, comme il faisait sa classe, il fut forcé de revenir chez lui à la hâte, et entrant dans sa chambre à l'impro- \iste. que voit-il? gouvernante et laquais dans un accord parfait. « Dieu soit loué ! leur dit-il , une fois au moins je vous trouve en paii. » C'est ainsi, j'imagine, que finiront toutes vos querelles.

Entre LA COMTESSE.

LA COMTESSE

THÉODORE

Théodore?

Madame?

TRISTAN , à part.

Elle est partout, comme un esprit follet.

LA COMTESSE

Je venais savoir comment vous alîiez.

TIIléODORE.

LA COMTKiSK.

THÉODORE

Vous le voyez.

Êtes-Yous bien?

Fort bien.

Vous n'ajoutez pas ; A votre service.

THÉODORE

Non, madame , et je ne puis pas y ôtre longtemps si vous me traitez aitisi.

LA COMTES'.E

Ahl que vous me connaissez mail

THÉODORE

Si mal, en effet, que je ne puis pas même vous comprendre, je n'entends pas votre langage, al je sens vos coups. Si je ne \o\ii aime pas vous vous fâchez, vous vous fâchez si je vous aime. Si je vous oublie vous m'écrivez , et si je me contiens je vous offense. Vous paraissez désirer que je vous entende, et si je vous enlendf )e suis un sot. Madame, tuez-moi ou donnez-moi la vie; mais mettez une fin à mes tourments.

LA COMTESSE

THÉODORE

Sans doute.

LA COMTESSE

Oh est votre mouchoir?

THÉODORE

Le voilà.

LA COMTESSE

Montrez-le.

Pourquoi?

LA COMTESSE

Je le veux *. Vous irez trouver Octavio , Théodore. Je viens de lui ordonner de vous compter de ma part deux mille écus.

THÉODORE

Dans quel but?

LA COMTESSE

Pour acheter des mouchoirs.

Elle tort.

THÉODORE

Eh bien , tu as vu ?

TRISTAN

Ce sont des enchantements.

THÉODORE

Elle me donne deux mille écus.

TRISTAN

A ce compte, moi, je recevrais volontiers une douzaine de soufTlets.

TiiÉononE.

C'est, dit-elle, pour des mouchoirs, et elle a cmporti^ le mien teint de sang.

TRISTAN

Justement, c'est votre sang qu'elle vous paye ^.

THÉODORE

II parait que le chien du jardinier circsse après aToir mordu.

Tout cela finira comme l'histoire de mon docteur.

THÉODORE

Que le ciel t'entende !

' Mol iBot : o Parce que jB veux (ou j*aimo) ce »aog. » L« Tcrb« fiMrtr a •■ aaf»- HBol uoe double tigniricalion, aimir et vouloir. * Pag6 la tangre y ti hn hecho

Uonulla par la$ narices.

Alliiïion an prdviil que l'on f.»i««il h\» m.nicc le loiwK-m lin «le» nocci, cl que les Al- Irman.U oppi'llpul 1o morj«n llad. Cei usage «vail i»r.»l»ablcmcDl éic iiitroduii «ii t«|>aguo par le» G<>ili>.

JOURNEE m, SCÈNE ï. 12Ô

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