‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 72 sur 150 · ENRIQUE · texte numérisé non relu

ENRIQUE

Je Tiens de voir étendu devant la porte un paysan galicien qu. paraissait bien affligé.

LE ROI

Et qui donc se permet de fermer ma porte à un pauvre paysan? — Allez , allez, Enriaue de Lara , et vous-même amenez-le-moi.

Eiiiique sert.

LK COMTE

Vertu héroïque et rare, généreuse pitié, noble clémence, observation des lois divines... Alphonse est le modèle des rois.

Enlrcnl DON ENRIQUE, SANCHE et PELAGE.

ENRIQIIB.

Laissez vos bâtons *.

SANCHE

Pelage, range-les contre la muraille

Pars du pied droit '.

SANCHE, à Enrique.

Quel est le roi , seigneur?

E.NRIQUE.

Celui qui dans ce moment tient la main appuyée sur sa poilrÎDe.

SANCHE

11 a le droit de tenir sa main sur son noble cœur. — Ne craiof rien , Pelage.

PELAGE

C'est que les rois ressemblent à l'hiver : ils Tont trembler les pau* vrcs diables.

SANCHE

Sire....

LB ROI

Parle , rassure-toi.

SANCUB.

Sire, vous régnez en Espagne , et

LE noi.

Dis-moi qui tu es et d'où tu viens.

SANaiE.

Permette!, sire, que je baise votre main afin que ma bouche soit ennoblie; mes lèvres, après avoir touché votre main, parleront d'une manière plus digne de vous.

LE ROI

Je sens que tu la baignes de larmes. Qu'est-ce donc ?

SANCHR.

Mes yeux ont voulu les premiers vous dire ma plainte. Je viens demander vengeance à votre majesté contre un homme puissani mon ennemi.

LE ROI

Prends courage et cesse de pleurer. Apprends que si je suif boa

Dtxad Uu •togaffo*.

L'aiagaya ctl nn btlon forr^, un ëpicu, une Con pu dtrtcho lui poric boohear.

et compatissant , je sais aussi payer ce que je dois à la justice Dismoi, qui t'a outragé? Qui a eu, sous mon règne, la folie d'offenser un homme pauvre ?

SANCHE

Un homme offensé pleure comme un enfant; et les rois, qui sont les pères de leurs sujets, doivent excuser un homme offensé qui pleure.

LE ROI

11 m'a déjà disposé en sa faveur. — Parle , mon amL

SANCHE

Sire , je suis dé race noble , bien que des revers de fortune m'aient rendu pauvre dès mon bas âge. Je devais épouser mon égale. Or, pour ne pas manquer à mes obligations, j'ai fait part de mon projet avec plus de franchise que d'adresse , à don Tello de Neyra, seigneur du pays, en lui demandant son agrément. Lui il me l'a accordé libéralement et a voulu être mon parrain de noce ^. Mais l'amour, qui peut inspirer des folies au plus sage, l'amour l'a rendu épris de ma future. En conséquence il a mis obstacle à mon mariage, et, la nuit même, accompagné d'une troupe de gens armés , il m'a enlevé ma femme, et m'a laissé sans appui, sans protection que la vôtre et celle du ciel; carie père de ma fiancée et moi étant allés la lui redemander en gémissant, il nous a traités avec une cruauté inouïe , sans considérer que nous étions nobles, et au lieu de nous percer de son épée, il nous a fait frapper avec des bâtons. C'est pourquoi, sire, je viens m'adresser à vous.

LE ROI

Comte ?

LE COMTE

Seigneur?

LE ROI

Une table, de rencre, du papier, et approchez un siège.

On approche un bureau.

LE COMTE

Voilà , sire, ce que vous avez demandé.

SANCHE

Quelle vertu ! Eh bien, Pelage , as-tu vu comme j'ai parlé au roi ?

PELAGE

Sur ma foi , c'est un brave homme.

SANCHE

Et dire qu'il y a des gentilshommes de village qui sont cruels aux pauvres gens !

PELAGE

En vérité, les rois de Castillc doivent être des anges linbill.^î

En Espagne cl en Porli!ç;:il, K'S non»' aux nuaries n'ont pas. comme chez nous, uu larCOD Pl une ilcmoiscllc J'iicuncur: ili «>nl un i-arrain «l une inairaine.

1«2 LE IklUlLLKUR ALCADK KST LK UOt.

comme de simples mortels. Ce n'est pas ainsi qu'est le roi qu'on ■ peint sur une tapisserie du salon de don Tello. 11 a l'air refrogné , ses bas lui tombent sur les talons, il tient à la main le bâton de commandement , il a une coiffure comme une lanterne surmontée d'une couronne d'or, et une barbe comme celle d'un Maure. Je demandai à un page ce que c'élailque cette figurela; il me répondit que c'était le roi BaQl.

SANCIIE.

Nigaud, tu veux dire le roi SaQl..

PELAGE

Oui , celui qui voulut tuer son neveu David.

SANCHE

Eh non ! David était son gendre.

PELAGE

Ahl oui, même qu'un jour le curé disait à l'église, qu'avec un gros caillou il cassa la mâchoire à un géant nommé Olias.

SANCUB.

Goliath, imbécile.

PELAGE

C'est le curé qui disait ça.

LB ROI

Comte , fermez cette lettre — ( A Sanche. ) Comment l'appellestu, brave homme?

SAKCUB.

Je suis, monseigneur, Sanche de Roelas. (im vous ilcmaïuie humblement justice d'un homme arrogant, lequel m'a enlevé ma femme, et m'eût enlevé la vie si je n'eusse pris la fuite. LE noi.

11 est donc bien puissant en Galice

SANCHE

11 l'est au point qu'on le respecte et le craint depuis les côtes de ce royaume jusqu'à la tour romaine d'Hercule '. S'il en v»'Ul à un homme, il n'y a pour celui-ci d'autre secours que le ciel. Il fait et défait les lois ; et comme lui se conduisent touf 'es orgueil^ leux infançoni qui ne sont pas sous les yeux des rois.

LE COMTE

La lettre est fermée.

LE ROI

Mettez pour suscription : A don Tello de Ncyra.

SANCIIE.

Sire, vous me sauvez la vie.

' S'il tant en croire les anciennes rnmancoa el les ancicnocfl clirnoiquet ptpagnoIcA, il V avait è Tolède uoc lour «.litc U Tour dHercuU. Le langage de Sanche aigniripi-kil ((M .Ion Tello éuil craint non-«culcincnl ca Galice, nais aussi dans le rojaHnc do L^o«.

JOUUM-K II, SCKNE IV. î»3

LE KOI.

Tu lui donneras cette lettre, et il te rendra ta femme.

SANCHE

Jamais plus grand bienfait ne fut accordé par votre main généreuse.

LE ROI

Es-tu venu à pied ?

Non, sire; Pelage et moi nous sommes venus à cheval.

PELAGE

Et nous les avons fait galoper comme le vent, et plus vite encore. 11 est vrai que le mien a de mauvaises habitudes ; il se laisse à peine monter, se roule sur le sable ou dans les ruisseaux, coure comme un médisant, mange plus qu'un étudiant, et quand nous avons le malheur de passer devant une auberge , il faut qu'il y entre eu qu'il s'arrête.

LE ROI

Tu m*as l'air d'un brave garçon.

PELAGE

Tel que je suis, j'ai quitté le pays pour vous voir.

LE ROI

As-tu quelque plainte à me porter?

PELAGE

Non , sire , à moins que ce ne soit de mon cheval.

LE ROI

Désires-tu quelque chose ?

PELAGE

Ma foi , si je voyais une cuisine dans les environs, je ne seraii pat fèché d'y faire un tour.

LE ROI

Je te demande si tu ne voudrais rien emporter chez toi des divers objets que tu vois suspendus à ces murailles.

Oh! moi, je n'aurais pas où placer ça. Envoyez-les plutôt à don Tello, qui a déjà chez lui plusieurs objets tout pareils.

LE ROI

Ce villageois est plaisant. — Dis , quel métier fais-tu dans ton pays?

PELAGE

Je parcours les montagnes , sire ; je suis le cocher de Nuûo d'Aybar.

LE ROI

Est-ce qu'il y a des coches en Galice ?

PELAGE

Non , sire; je veux dire — sauf votre respect, — que je garde les

cochons.

LE KOI.

Comment le même pays a-l-il pu produire deux hommes aussi différents, l'un si sage et si adroit, laulre si naïf! [A Pelage, en lui donnant une bourse. ) Tiens.

PéLAGE.

Elle n'est pas bien grosse.

LS ROI

Prends» prends toujours; ce sont de bons doublons. {À Sanche.) Vous, mon ami, prenez cette lettre et que le ciel vous accompagne.

Puisse-t-il , sire , vous conserver à jamais .

Le Roi SOI l avec le Comte, don Enriquc et le Cor**fe. PELAGE.

Eh! ch! regarde

SANCHB.

De l'argent?

pMlagk.

Et joliment !

SANCUB.

Ah! Elvirc, tout mon bonheur est renfermé dans ce papier. C*^ papier, si précieux pour moi , rendra ta beauté à mon amour!

l!i tortcnu

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