SCÈNE I
A. LigboDDe.
Entrent CHRISTOPHE COLOMB et BARTHELEMY.
COLOMB
Maintenant, mon frère, tu peux partir pour l'Angleterre, et aller parler au roi Henri.
BARTHÉLÉMY
J'ai idée que le roi de Portugal va te donner audience. Il ne peut pa5 tarder, puisqu'on lui a communiqué ton projet... et ce serait ce qu'il y aurait de mieux pour loi.
COLOMB
Je ne oariagc pas ton espoir; la nouveauté de mon projet me le
' Dans le lexle espagnol imprimé en 1614, les divisions de celle pièce sont intituUé» actes [actos], cl non pas journées [jornadas). Cela semblerait indiquer qn'à i*ë|>oque oi elle fui composée (ilaus les dernières années du seizième siècle), la déuominaVion d« fornada n'était pas encore géncralemcnl admise.
* Dans l'espagnol, on a placé de même en tète de cliaque acte les noms des penoa Dagcs qui y tigiireiit. Cela tient sans doute au grand nombre de personnages qj) joaeof an rôle dans la pièce, et aura eu pour bui de soulager la mémoire du lecteur.
'Le mot araoe alcayde signifie le gouverneur d'un cbJlleau, et devait aussi, 08 ia« Mmble servir i désigner un certain grade militaire
défend. — r.ht mon frère, quel homme pourra entendre dire que je m'engage à îui donner un monde jusqu'à présent inconnu, qui ne réponde aussitôt que je prétends conquérir les espaces imaginairesl Moi-même, que de fois je suis revenu en arrière! que de fois j'ai considéré mon audacieux projet comme une trompeuse illusion, une flatteuse erreur! Mais je ne sais quelle divinité m'encourage à mon entreprise, en me disant que c'est bien la vérité; et, soit dans mon sommeil, soit dans la veille, sans cesse elle me poursuit. Qu'est-ce donc que ce qui est entré en moi? Qui donc me meut ainsi? Où vais-je donc? Quelle mystérieuse puissance me pousse et m'entratne?... Comment un homme pauvre, dénué de ressources, et qui vit à grand'peine de l'état de pilote, sest-il mis en léie d'ajouter à ce monde un autre monde si lointain?... Mais c'est cela même qui m'incite à le cherches. Ma fierté naturelle s'indigne dans l'humble position où je languis ; mon cœur brûle d'augmenter la gloire deGônes, mon illustre et bien-aimée pairie... Kt si je réussis dans mon dessein, la renommée du Grec Kuclides s'éclipse devant la mienne, et les exploits d'Alcidc ne sont plus rien auprès d'un tel exploit.
DARTIICLEMY.
Espère dans le ciel, mon frère, — dans le ciel, qui ne ta pas envoyé sans motif cette pensée extraordinaire, et qui te donnera également, n'en doute pas, les moyens de la mettre à exécution.
Enlrenl LE ROI DE PORTUGAL, LE DUC DALENCASTRE, cl leur Suite. LB ROI.
Cet homme a conçu là un bien hardi dessein. — Ne serait-ce pas, par aventure, un Espagnol?
LE nue.
I^ voilà, sire; il ne tient qu'à vous de rint<»rroger.
LE KOI.
Lequel est-ce des deux ?
LE DUC, montrant Colomb.
Cdul-ci.
LE ROI
C'est donc toi ce nouveau Thaïes, qui prétends sortir de ce monde pour en aller découvrir un autre sur ce globe?
COI.OMD.
Noble roi de Lusitanle, je suis Christophe Colomb. Je suis né à Nervi, petit village de Gènes, fleur de l'Italie, cl j'habite mainte^ nant l'Ile de Madère. C'est là qu'aborda naguère un pilote à qui je donnai l'hospitalilé dans mon humble maison. Il avait été longtemps battu par la tempête; il revenait avec une santé détruite, et ne larda pas à mourir. Or, cet homme, arrivé au moment suprême, et sur le point de rendre son âme à son créateur : « Colomb, me dit-il d'une voix faible et tremblante, je n'ai qu'un moyen de reconnaître