ACTE II, SCÈNE I. 5i
Un cœur né généreux poursuit une autre gloire. Je confie au public mes plus chers intérêts , Mais en les respectant j'attendrai ses arrêts. Malheur à l'esprit vain qui , dans l'ardeur de plaire , Se dérobe aux rigueurs d'un juge qui l'éclairé ! Le parterre abusé n'est dupe qu'un instant. L'auteur s'est pris lui seul dans les pièges qu'il tend : Trompé sur ses écarts , il doit faillir encore , Et , retombant sans cesse aux défauts qu'il ignore , Laisse d'un beau talent l'espérance avorter, En volant des succès qu'il eût pu mériter.
BERNARD
L'honneur exagéré va droit au ridicule.
Pour réformer nos mœurs vous prenez la férule : Vous débutez , Victor ; dans ce pas hasardeux , Aurez-vous pour soutiens un journaliste ou deux?'
VICTOR
Non.
BERNARD
Et si par hasard leur plume vous déchire?
C'est un malheur.
BERNARD
Chez eux allez vous faire écrire*
5a LES COMÉDIENS.
VICTOR
Non.
BERNARD
On voit bien son juge.
VICTOR
Eh, non, mille fois non.
Parlez, qu'importe au mien mon visage ou mon nom? Quand je viens l'attendrir, c'est un sot s'il m'écoute; Il est vil s'il se vend, lâche s'il me redoute. Un bon ouvrage enfin tue un mauvais journal. Moi, j'irais caresser, jusqu'en son tribunal , Quelque arbitre du goût dont la feuille éphémère Distille les poisons d'une censure amère , Au bon sens , au bon droit donne un plat démenti , Pour juger un auteur consulte son parti, Aigrit nos passions , et dénonce à la France L'écrit qu'il n'a pas lu , mais qu'il flétrit d'avance ! Voilà donc les faux dieux que je dois encenser ! Ah ! croyez-moi , leurs traits ne peuvent m'ofFenser. Qu'ils soientmes ennemis, queleur courroux m'accable, Qu'ils me déchirent, soit , leur haine est honorable! Il est , n'en doutez pas , il est d'autres censeurs , Du talent méconnu courageux défenseurs , Qui lui prêtent leur voix avant qu'il la réclame, Qui ne trafiquent point de l'éloge ou du blâme,