‹ Théâtre de M. C. DelavigneChapitre 203 sur 327 · ACTE in, SCÈNE XI · texte numérisé non relu

ACTE in, SCÈNE XI

Et, perdu dans le vague avec nos grands esprits,

Des brouillards d'Albion obscurcir ses écrits ;

Du théâtre français les muses plus sincères

De ce vague innocent ne s'accommodent guères.

Puis-je vous arracher ou le rire ou les pleurs ,

Quand d'un tableau hardi j'efface les couleurs ,

Quand ma main , trop timide à peindre la nature ,

Masque la vérité des traits de l'imposture?

Le théâtre avant tout veut de la vérité.

Au sommet de son art si Molière est monté,

Cest qu'il fut toujours vrai, toujours peintre fidèle :

Plus d'un portrait chez lui fit pâlir le modèle.

GRANV1LLE.

Croyez-moi , pardonnez au pauvre genre humain.

Laissez là le théâtre; et, Fépée à la main ,

N'entrez pas comme un fou dans la littérature,

En style descriptif chantez l'agriculture ;

A la femme du maire adressez un sonnet,

Ou sur la bienfaisance une épître au préfet.

C'est ainsi qu'on parvient, et les grands à leurs tables

Disent : Ce garçon-là fait des vers admirables.

On boit à vos succès , on vous fête , on vous rit ; -

Voilà ce que j'appelle exploiter son esprit

Mais vous voulez fronder, et qui donc ? l'hypocrite ,

L'orgueilleux , le menteur , le fat , le parasite ?

Ces travers surannés dont vous vous courroucez, Thalie en fait justice et les a terrassés. Tout va-t-il déclinant dans ce siècle prospère ? Et trouvez-vous le fils plus méchant que son père?

VICTOR

Les hommes d'aujourd'hui valent bien leurs aïeux; Mais je puis les railler s'ils ne valent pas mieux. Le ridicule manque! Ah! qu'il naisse un Molière; Notre âge à son génie offre une ample matière. Tout change ; reproduits sous mille aspects divers, Nos travers chaque jour enfantent des travers. Vous voulez enchaîner le démon qui m'inspire; Soit : mais de la raison rétablissez l'empire , Réformez les abus , ne peuplez nos salons Que de sages sans morgue et non pas de Catons; Corrigez , s'il se peut, ce noble atrabilaire Pour qui l'honneur n'est rien s'il n'est héréditaire, D'un pouvoir qu'ils servaient ces détracteurs outrés, Encor meurtris des fers dont ils se sont parés ; Ramenez au bon sens la mère de famille Qui gouverne l'État et néglige sa fille. Estimons l'étranger sans rire à nos dépens; Aimons les nouveautés en novateurs prudens. Que le littérateur se tienne dans sa sphère; Qu'il vise à l'Institut et non au ministère.

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