‹ Théâtre de M. C. DelavigneChapitre 68 sur 327 · DU SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS · texte numérisé non relu

DU SECOND THÉÂTRE FRANÇAIS

De ce triple salut ne prenez nul ombrage; Je ne viens point , porteur d'un sinistre message, Annoncer en tremblant qu'un Grec ou qu'un Romain Ce soir donne à l'affiche un démenti soudain ; Qu'Oreste, moins zélé pour une amante ingrate, Renonce à conspirer par ordre d'Hippocrate , Ou que le roi des rois, désertant ses états, S'est enfui pour Bordeaux sans réveiller Ârcas; Nous avons su trouver, loin des sentiers vulgaires , Des rois à résidence et des dieux sédentaires, Nourris dès le berceau dans de vieux préjugés, La crainte du parterre et l'horreur des congés.

Modeste ambassadeur d'un empire comique , Je viens du compliment suivre l'usage antique; Je viens ressusciter , dès qos premiers essais,

ia6 DISCOURS

Un des statuts sacrés du Théâtre Français. Quand de Pâque expirant la fatale quinzaine. Par la poste , au public , ramenait M elpomène , Au lever du rideau, les nombreux spectateurs, Réunis pour fêter ses talens voyageurs, Accueillaient le discours d'un héros ou d'un prince , Encor tout parfumé des lauriers de province. Ainsi nous reviendrons complimenter Paris. Moins chargés de lauriers , nos rivaux ont tout pris ; Trop heureux si , glanant où leur foule moissonne , Nous ramassons les brins tombés de leur couronne ; Plus heureux si, par zèle, artistes casaniers, Nous pouvons, sous vos yeux, cueillir tous nos lauriers. Vous, cependant, vous tous, qu'un amour idolâtre Enflamme noblement pour les jeux du théâtre, Dirigez sans rigueur nos efforts incertains , Soyez nos protecteurs , traitez-nous en voisins ; Vous, disciples d'un dieu que plaisanta Molière , Et songez qu'Apollon d'Esculape est le père; Vous aussi , de Thémis généreux nourrissons , Reposez-vous ici de ses doctes leçons.

Puisse une ample récolte ombrager sur ces rives Le front de nos caissiers de palmes lucratives ! Puissiez-vous chaque hiver braver les aquilons , Contre un sexe craintif déchaînés sur les ponts !

D'OUVERTURE. 127

Puissent les doux bravos caresser notre oreille ! Puissions-nous voir l'auteur représenté la veille, Saluant son ouvrage à la porte annoncé, Sortir tout radieux de n'être point placé ! Comblez ce temple heureux de dépouilles opimes ; Mais allez dans quelque autre immoler vos victimes. Hélas! j'ai vu nos dieux abandonnés, proscrits, Et ce vide effrayant frappe encor mes esprits. Alors, de l'Odéon le long pèlerinage Étonnait un fidèle et troublait son courage. Si quelques voyageurs, nés au quartier d'Antin , Découvraient l'Odéon dans ce désert lointain, Ils l'admiraient, frappés de respect et de crainte, Comme un vieux monument d'Athène ou de Corinthe, Et rentraient dans Paris, sans risquer un écu Pour voir les naturels de ce pays perdu.

Voilà, voilà. Messieurs, l'effrayante chronique Qu'on tourne à nos dépens en récit prophétique , Éternel entretien de l'amateur glacé Qui lit notre avenir écrit dans le passé. Voilà les souvenirs dont s'armait la censure Durant les longs travaux de notre architecture. Pourquoi sont-ils passés ces temps, ces heureux temps, Où les murs s'élevaient au son des instrumens ,

128 DISCOURS

Où les rochers émus cédaient à l'harmonie

Des Lafond , des Duport de la mythologie?

Thalie eût emprunté, pour bâtir son palais ,

Notre orchestre.... ou celui du Théâtre Français,

Et nous eût épargné les sinistres augures

Qu'ont rendus contre nous les cent voix des brochures

Deux théâtres! dit-on ;mais le seul existant, Faute d'appuis nouveaux , ne marche qu'en boitant. Eh! Messieurs , partagez le champ le plus stérile : Un seul le négligeait, deux le rendront fertile. Les talens sont les fruits de la rivalité : Souvent un fils unique est un enfant gâté.

Que n'a-t-il pas produit ce siècle de miracles, Où le Pinde français a rendu ses oracles? Mais , illustrés par lui , deux théâtres rivaux Luttaient dans la carrière ouverte à ses travaux. De Racine au combat l'un suivait la bannière , L'autre avait arboré l'étendard de Molière; Et l'auteur immortel du Cid et du Menteur Versait sur les deux camps son éclat créateur. Du zèle et des succès le public tributaire Portait de l'un à l'autre un appui volontaire ; Et, fidèle au talent qui charmait son loisir,

D'OUVERTURE. i*9

N'embrassait de parti que celui du plaisir.

Quand l'astre de Ferney n'éclaira plus la scène ,

Il laissa dans la nuit Thalie et Melpomène;

Mais la rivalité, divisant leurs sujets,

Du jour qui n'était plus nous rendit les reflets.

Fabre prêtait alors à la muse comique

La mordante âpreté de sa verve caustique.

Sur les pas de Chénier, Legouvé prit l'essor;

Cet aimable Gollin que Paris pleure encor,

Par l'abandon naïf de sa facile veine , ,

Mérita le surnom qu'ennoblit La Fontaine;

Ducis nous attendrit pour d'illustres malheurs ;

Ducis ', dont l'art sublime éveillait nos terreurs ,

Inspirépar Shakespear qu'il imitait en maître ,

Egala Crébillon , le surpassa peut-être.

Gain aux spectateurs retraçait sur ces bords

L'horreur du premier crime et des premiers remords ;

Tout près du Luxembourg, le Vieux Célibataire

Sous les traits de Mole captivait le p'arterre ;

De Marius aux fers la sombre majesté

Désarmait d'un regard le Cimbre épouvanté;

Cependant qu'Othello], Polynice et son père,

Fénélon et Boulen , et Macbeth et Fougère

Du bruit , toujours croissant, de leurs brillans destins,

DISCOURS

Fatiguaient les échos des bords ultrapon tains.

Quelque splendeur alors couronna nos poètes ; Mais n'ont-ils pas trouvé de dignes interprètes? Contât, Caumont, Raucourt, Sain val et Dugazon Laissaient-ils au besoin les enfans d'Apollon? Fleuri , dont ce théâtre a gardé la mémoire , Survit à nos plaisirs sans survivre à sa gloire. Saint-Prix, digne héritier du sceptre de Brizard, A des collatéraux vient dé léguer son art; Mais Paris se console en écoutant Oreste , Et rit de deux jours l'un : Gélimène lui reste.

Si la rivalité fut féconde en succès,

Pourquoi désespérer de ses nouveaux essais?

Un moment chaque soir ce combat dramatique

Ne peut-il dérider. la sombre politique?

Animant de la voix deux empires jumeaux >

La grave Déité qui préside aux journaux

Ne peut-elle au budget dérober une page ,

Pour peser les destins de Rome et de Carthage ?

Plus d'un guerrier captif, et long-temps sans espoir,

S'apprête à secouer la poudre d'un tiroir ;

Plus d'un prince indécis , entre les deux frontières ,

N'attend que nos succès pour franchir nos barrières.

D'OUVERTURE. i3i

Venez , tristes héros , nos bras vous sont ouverts ,

Affrontez parmi nous des flots souvent amers.

Le Permesse à la fin est pour vous navigable,

Et vous n'attendrez plus , comme une ombre insolvable ,

Qui, suppliant Caron de la prendre au rabais,

Errait au bord du Styx sans le passer jamais !

Notre esquif lève l'ancre et va braver l'orage;

Mais c'est peu d'un esquif, il faut un équipage.

Que le nôtre à former nous a coûté d'efforts !

Nous avons parcouru la province et ses ports ,

Dépeuplé la Belgique, et du Conservatoire

Appelé dans nos rangs et l'élite et la gloire.

Si nous vous présentons quelques heureux talens ,

Pardonnez des écarts à leurs nobles élans.

Faut-il rejeter l'or pour un peu d'alliage?

Que son éclat plus pur devienne votre ouvrage.

Songez qu'avec le temps le bien se change en mieux ;

Que l£ plus beau talent ne prend que sous vos yeux

Ce goût , cette nature élégante et fidèle ,

Ce bon ton dont Moncade emporta le modèle;

Que le Garrick français s'éleva par degré

Aux célestes transports de Joad inspiré;

Qu'enfin d'un geste vrai la muette éloquence

Est fille d'Apollon... et de la Patience.

i3a DISCOURS

Ce propos me rappelle un conte d'autrefois ; Veuillez l'entendre : Ésope en faisait même aux rois. Les rois , vous le savez , sont des dieux sur la terre , Et ce qu'on dit aux dieux peut se dire au parterre.

« Dans un pays que je ae nomme point , Pays des arts , du goût , de l'élégance , (Il est, je crois, de votre connaissance) Était un parc admirable en tout point.

Chose bizarre : une seule avenue Le traversait dans sa vaste étendue.

Là s'assemblaient gens de cour et bourgeois; Juge, avocat, militaire, coquette, S'y délassaient du soin de leurs emplois, Ou des travaux d'une longue toilette.

Les orangers parfumaient ces beaux lieux; On y rêvait au doux bruit des fontaines. Quels gazons frais ! quels sons mélodieux! # Les rossignols y chantaient par centaines Toute l'année.... hormis deux ou trois mois, Où ces messieurs prenaient tous leur volée, Couraient les champs, et laissaient dans l'allée D'autres oiseaux, lesquels étaient sans voix. A leur retour la foule consolée Dans l'avenue oubliait ses ennuis.

D'OUVERTURE. i33

Oa s'y portait :. c'était la mode; et puis....

C'était la seule. Un bon vieillard, un sage,

Dit : Mais pourquoi ne pas en avoir deux ?

Soudain on plante, on se hâte, et l'ouvrage

Va lentement; alors c'était l'usage.

La promenade ouverte aux curieux,

Tout le monde entre, et d'abord la Critique.

Sur les défauts chaque passant s'explique.

Qui n'a les siens ? C'est bien , s'écriait-on ;

Mais peu de fleurs! mais des arbres sans ombre!

Les rossignols n'y sont pas en grand nombre !

Des fruits , pas un ! à peine du gazon !

Oh ! l'autre allée aura la préférence.

Elle a la mienne, et j'y cours.... Patience,

Dit le vieillard qui parlait de bon sens;

Juger trop vite à l'erreur nous entraîne.

Est-ce en deux jours que le gland devient chêne?

Laissez grandir ces arbustes naissans ,

Ils donneront du frais et de l'ombrage.

Prodiguez l'onde aux gazons délicats ,

Et leur duvet s'étendra sous vos pas.

Encouragez les chantres du bocage,

Les rossignols épars sur les rameaux

Verront près d'eux s'élever des rivaux ;

Leur foule un jour couvrira ce feuillage ,

i34 DISCOURS D'OUVERTURE.

Vous charmera de chants toujours nouveaux. Toute l'année ils vous seront fidèles.... On prendra soin de leur couper les ailes. Laissez aux fleurs le temps de s' entrouvrir, Et leurs couleurs n'en seront que plus belles. Vienne l'automne et les fruits vont mûrir. Achetez donc par un peu d'indulgence Double avenue et double jouissance. »

Suivit-on ce conseil ? ce conseil fut-il vain ?

Le mot de cette énigme au compliment prochain

Page 1