SCENE III
THIBAUT
Jjo-v JOUR, Firmin ; ta mère n'y est pas?
FIRMIN
Non , monsieur Thibaut ; elle est sortie. Lui voulez - vous quelque cliose?
THIBAUT
Je voulois lui parler de toi.
De moi?
THIBAUT
Oui , de toi et de ma fille. L'un ne va guère sans l'autre; n'est -il pas vrai ?
P I R M I N , soupirant.
Ah!
THIBAUT
Ah ! Te voilà comme ma fille.
Elle ne me répond pas autrement quand je lui parle de toi. Pardi! je serai bien heureux, moi qui aime à causer le soir au coin du l'eu, quand vous serez mariés ensemble , et qu'assis entre vous deux, j'entendrai des soupirs adroite, et puis des soupirs à gauche : cela fera une jolie conversation!
Si j'avois le bonheur d'être le mari de mademoiselle Agathe , je ne soupirerois plus.
Je Tespere. C'est de ce raariage-Ià que je venois parler à ta mère.
ACT. II, SCEN. m. 129
De mon mariage avec Agatlie?
THIBAUT
Je compte qu'il se fera demain.
Demain! demain I monsieur Thibaut, ah! «[ue nous en sommes loin!
( Il soupire. ) THIBAUT.
De demain? \ a, je t'assure qu'avac de la patience , nous finirons par y arriver. Mais il ne s'agit pas de compter les heures , il est question d'un secret que je venois confier à ta mère , et que je vais te dire à toi , parcequ'au fait , c'est toi qu'il intéresse le plus , et que je te crois bon et serviable.
Je vous écoute, monsieur Thibaut.
THIBAUT
Tu sauras que M. Giraut, le fermier de madame la comtesse, est venu me demander ma fille en mariage.
i3o LE BON FILS.
Glraut est plus/iche que toi ; mais je le crois un frippon, et dès lors son bien est un tort. Tu es pauvre, toi; mais tu es honnête homme , et ma fille t'aime : ainsi, il ne te manque rien. Tu auras donc mon Agathe ; je l'ai laissée exprès maîtresse de son choix, pour que tu lui en eusses toute l'obligation , et elle tout le plaisir. C'est ce soir que tu seras choisi par elle , et alors . . .
F I R M I N , tristement.
Cela n'est pas «ûr, monsieur Thibaut, cela n'est pas sûr.
THIBAUT
Fais-moi le plaisir de me dire qui pourroit s'y opposer, quand Agathe et toi le désirent, que ta mère y consent, et que je le veux bien.
Cela ne suffira pas.
THIBAUT
Non! et qui pourra l'empôcher?
ACT. II, SCEN. m. i3i
Mon malheur.
THIBAUT le contrefait.
Ton malheur! En effet , tu es un garçon bien àplaindre! Ma fille ne rêve qu'à toi, elle ne parle que de toi; sitôt que je veux faire l'éloge de quelqu'un, elle cite toujours une bonne qualité de Firmin qui l'emporte sur celle que je loue : ta mère t'adore : moi , je t'estime , et je t'aime ; je laisse ma fille maîtresse de suivre le penchant qu'elle a pour toi: et quand je t'annonce tout cela, tu prends ce moment pour te plaindre de ton sort!
Morbleu ! ne m'interromps plus , entends-tu ; ou je me fâche tout de bon. Où en étois-je?tu m'as troublé.
FIRMIN
Ce n'étoitpas mon intention. Vous me disiez que je serois choisi par Agathe : et puissiei-vous dire vrai I
i32 LE BON FILS.
THIBAUT
Je ne mens jamais , entends-tu ? Ce qui m'a fait le plus de plaisir en toi , c'est de te voir rechercher ma fille, quoique j'aie dit hautement qu'elle n'auroit point de dot, et que j'avois besoin de tout mon bien pour .soutenir son frère, que j'ai placii à la ville chez un riche négociant. Mais tu ne sais pas pourquoi j'ai dit cela ? tu ne sais pas pourquoi je n'ai pas voulu donner de dot à ma fille?
Non, monsieur Thibaut.
THIBAUT
C'est pour son bien ; c'est pour qu'elle en fût plus riche. (Firmin le regarde. ) Oui , sana doute , tu as beau me regarder. Le plus beau présent que j'aie pu faire à ma fille a été de ne lui rien donner, parcequ'Agalhe se croyant sans dot, s'en est fait une de- 6d sagesse, de son économie, de son
ACT. II, SCEN. m. i33
amour pour le travail; et si elle avoit cru être. riche , elle auroit peut-être négligé ce trousseau-là. J'avois encore une autre raison: c'est qu'Agathe, passant pour n'avoir rien , ne pouvoit être recherchée que par quelqu'un véritablement amoureux d'elle; et autant je haïrois un gendre qui auroit épousé ma fille pour son argent, autant j'aimerai celui qui ne l'épouse quepourson cœur. Comme jesuis sûr à présent que c'est pour cela seul que tu l'épouses , je ne lais pas difficulté de t'avouer que mon projet a toujours été de donner quatre mille francs à ma fille.
F I R M I li , transporlé.
Quatre mille francs , monsieur Giraut 1 quatre mille francs ! c'est-ilpossiblePAh! quel bonheur! quellejoiel C'est trop , c'est trop de mille francs. Que je suis heureux, monsieur Thibaut! ( Il lui saute au cou.) Que je suis heit- 2. 13,
j34 le bon fils.
reux ! Oui , j'épouserai votre fille ; oui, cela est sûr à présent; rien ne peut plus s'y opposer, et l'amour que j'ai pour elle peut seul égaler mon bonheur.
THIBAUT, étonné.
Comment donc? ces quatre mille francs rendent-ils ma fille plus jolie?
!Non , monsieur Thibaut, non, ce n'est pas cela. Oh ! mon dieu non , c'est impossible. Mais si vous saviez, si vous pouviez deviner quelle joie , quel plaisir, me causent ces quatre mille francs 1 . . .
THIBAUT, à part.
Je le vois bien.
Si vous connoissiez à quel point..»
Et, dites-m<ii, pouvez-vous me donner cet argent avant ce soii ?
THIBAUT
Avant ce soLi?
AGT. II, SCEN. III. i35
Oli ! tâchez, tâchez, nionsieurThibaut , de me rendre ce service. Jamais je n'ai rien désiré avec tant d'ardeur, et vous ne pouvez pas avoir d'idée du plaisir que j'aurai à recevoir ces qua-^ tre mille francs.
THIBAUT
Mais, entendons-nous donc. Quand je te fais cette confidence , uniquement parceque je crois que tu n'aimes pas l'argent , tu montres une joie , tu fais éclater des transports qui me font presque repentir de ce que je t'ai dit, et me donnent de l'inquiétude pour ce que j'ai encore à t apprendre.
Parlez , parlez , et ne craignez rien.
Allez, mon cœur ne vous est pas connu , ce n'est pas l'argent que j'aijne j mais ces quatre mille francs. . .
i36 LE BON FILS.
THIBAUT
Semblent t'avoir tourné la tête. Je l'ai tout prêt, cet argent, et je me faisois un plaisir de le remettre dans tes mains en lignant le contrat de ma fille ; mais im malheur affreux an ivé à mon fils vient déranger tous mes projets.
Ô ciel!
THIBAUT
Tu sais que j'ai placé mon fils cliei le plus riche négociant de la ville, et que, grâce à sa bonne t;onduite, il est devenu son caissier ; il vient de m'écrire dans le dernier désespoir qu'on a volé dans sa caisse cent cinquante louis dont il est responsable, et il ajoute qu'il mouna de douleur s'il ne peut remplacer cet argent d'ici à demain. Tu juges que mon premier devoir c'est de sauver J'honneur de mon fils avec Ja dot de
ÀCT. II, SCEN. III. 13/ ma fille. Agathe n'y perdra rien par la suite ; mais pour le moment , il ne me reste pas un écu.
F I R M I N , à part.
Ma joie n'a pas duré long-temps.
THIBAUT
\oilà le secret que je venois confier à ta mère; je t'estime assez pour t'en faire part, pour te prier même de partir à l'instant, et d'aller porter à mon fils l'argent que j'avois destiné pour toi... Tu ne me réponds lien....
tu rêves... Est-ce que tu désapprouves l'emploi que j'en fais?
J'en suis bien loin, monsieur Thibaut, j'en suis bien loin, et jeferois de même à votre place. Agathe n'a pas besoin de dot: celui qui sera son époux sera trop heureux encore.
THIBAUT
Comment I ne t'ai-je pas dit que ce seroit toi?
i38 LE BON FILS.
Piien n'est plus incertain , mallieuieusement.
THIBAUT
Mais tu n'y penses pas, Firmin.
Quand je t'ai parlé des quatre mille francs, tu ne doutois pas d'épouser Agathe; et à présent que je suis forcé de disposer de sa dot, tu n'es plus sûr de l'épouser?
FIRMIN, iristemenf.
Ce que vous dites n'est que trop Vrai.
THIBAUT le regarde d'un air mécontent.'
Puis-jedu moins compter sur vous pour aller porter cet argent à la ville? elle n'est qu'à une demi -lieue : me rendrez-vous ce petit service?
FIRMIN
J'y aurois plus de plaisir que vous ; mais dans ce moment je ne puis m'é- Joigner. Ma mère a besoin de moi ; çUe en a trop besoin , ma pauvi^
ACT. II, SCE^\ m. i3j
mère. Ce soir ou demain j'irai où vous voudrez.
THIBAUT
Ce soir ou demain il sera trop tard.
Adieu, monsieur Firrain.
Vous êtes facile?
THIBAUT
Point du tout ; [e ne me fâche que contre mes amis.
(Il s'en va.) r I R M I N , le rappellant.
Monsieur Thibaut! monsieur Thibaut! écoutez-moi , je vous en prie.
THIBAUT, daiis la coulisse.
J'ai tout entendu.