‹ Théâtre de m. de FlorianChapitre 94 sur 104 · SCENE m. ai · texte numérisé non relu

SCENE m. ai

bon Ménalque , vous ignorez que , l'été dernier, un orage épouvantabls détruisit la moisson de ma mère. La lendemain de cet orage , ma mère alla voir son champ ; j'étois avec elle, elle me tenoit parla main. Ma mère regardoit d'un œil fixe tous ces épia couchés sur la terre , brisés, dépouillés paf la grêle ; elle ne prononçoit pas une plainte, mais de grosses larmea tomboient de ses yeux, et venoient couler le long de mon bras. Je les sens encore , ces larmes. Le vieux Ménalque, le père de Myrtil , passa par là , en revenant de son champ qui n'avoit pas souffert de l'orage. Il vit ma meiequi pleuroit, il s'approcha d'elle d'un air triste, lui prit la main, qu'il serra en levant les yeux au ciel; puis il me baisa sur le front , et nous dit seulement ces paroles : Revenez ici demain , je vous en prie , revenez.

I^ous retournâmes le lendemain ,«#a. lo

ai8 MYRTIL ET CHLOE.

nous trouvâmes une moisson liée en gerbes , plus belle que la moisson détruite. Le bon Ménalque avoit j)assé la nuit, aidé de toute sa famille, à porter dans notre champ la moitié des gerbes du sien.

Je reconnois bien là Ménalque.

Jugez si je dois Taimer! jugez si; depuis ce jour, ma mère et moi nous nous sommes jamais endormies sans bénirle nom de Ménalque ! Ah,Lisis !

joignez vos vœux aux miens , allez conjurer l'Amour de me rendre mou bienfaiteur.

Des vœux ne suffisent pas , Chloé ; les dieux aiment les sacrifices, c H L o Ê.

Hélas ! je n'ai point de victime : ma mère n'a point de troupeau. Si nous possédions une seule brebis, j'aurois déjà couru la chercher.

A qui appartiennent ces deux tourterelles?

C H L O £ , d'une voix tremblante.

A moi.

Ce sont les oiseaux de l'Amour; quand je veux obtenir quelque grâce de ce dieu , j'immole deux tourterelles sur son autel.

Quoi! vous pensez qu'en sacrifiant ces oiseaux , je pourrois obtenir la santé de Ménalque?

C'est le plus sur moyen.

c H L o É , regardant les tourtcrcHes.

O malheureuses tourterelles ! il vient de vous condamner à la mort.

Hélas ! j'avois espéré, j'avois promis de ne jamais me séparer de vousrmais il s'agit du père de Myrtil, du bien- £iiteur de ma mère; aucune pro-

220 MYRTIL ET CHLOE.

messe, aucun sentiment, ne peut balancer la leconnoissance. Pauvres oiseaux , je vous pleure , mais je ne puis vous sauver.

Eh bien , êtes-vous décidée ?

Oui , sans doute , je le suis.

Le mal presse ,ne perdons pas un moment ; venez avec moi immoler ces tourterelles.

Non , Lisis , non : épargnez-moi ce spectacle ; il est trop affreux pour moi. Voilà mes tourterelles, je vous les livre : tuez-les , puisque leur mort peut sauver Ménalque; mais permettez-moi de n'être pas présente, per-»

mettez -moi d'aller pleurer loin de

J'autel (Elle pleure. ) Si VOUS saviez

combien ces oiseaux me sont chers, $i VOUS saviez (jui me les a donnés ,

Page 1