‹ Théâtre de Michel CervantèsChapitre 15 sur 36 · Faubourf^ de Sévi lie · texte numérisé non relu

Faubourf^ de Sévi lie

LE PÈRE DB LA CROIX. Je redoute de te voir si abattu. Si ta allais rompre tes vœux, ce serait pour tous deux un deuil profond.

ANTONIO. Jamais je n'en viendrai là; je me borne à exhaler mes plaintes.

LE PÈRE DE LA CROIX. Je ferai pénitence pour toi;. sois résigné, Antonio, souviens-toi qu'il y a peu de différence entre la vie et la mort. Qui vit bien meurt mal; qui vit mal meurt bien.

(Entre un novice appelé frère Angel.)

AiiGEL, aa père de la Croix. Père^lo pricur demande Votre Révérence.

(Le père de la Croix sort. Antonio retient Angel.) Dis-moi ce que tu veux. (Antonio loï montre des des qu'il tenait cachés.)

Des désl Perdition!

ANTONIO. Ne fais pas l'étonné, petit hypocrite; le cas ne le requiert pas.

ANGEL, souriant. Qui te Ics a donués, Antonio?

ANTONIO. Une dévole qui me veut du bien.

ANGEL. Une dévote? dis plutôt le démon.

ANTONIO. Je n'ai jamais été bien avec lui; tu peux le témoigner.

ANGEL, regardant les dés. SoUt-llS bOnS ?

ANTONIO. Je crois que ces messieurs pèchent par quelque endroit; pour compléter quarante points il leur en manque trente.

ANGEL. S'ils étaient en meilleur état, nous aurions cherché un petit coin pour nous divertir.

ANTONIO. Nous le trouverons. L'occasion de mal faire ne manque jamais. Les brelandiers des rues en trouvent bien pour escroquer des sous aiix passants. Mais sortons d'ici;

CHRISTOVAL DE LUGO. fC9

voici le prieur qai vient avec l'ancien maître de GhristoTal, * de Lugo, grand chevalier andalous et inspecteur.

{Ils sortent. — Entrent le prieur et l'inquisiteur Telle de Sandoval.)

LB PRIEUR. G*est un ange sur la terre, et il vit parmi nous comme dans les solitudes du désert. Il ne faiblit pas dans la carrière du ciel où il marche pauvre et humble^ provoquant Tadmiration de ceux qui voient sa modestie. Seigneur, Il mène en effet la vie d'un homme qui doit obtenir une mort heureuse; sa prière est continue et fervente; son jeûne inimitable et son obéissance prompte , sans affectation, humble et active. Il a fait revivre la pénitence des anciens pères, qui purifiaient leurs âmes en Egypte.

TELLo. Que le nom du Seigneur soit béni ! Il a arraché ce jeune homme à la damnation. Je retourne en Espagne avec le regret de m'éloigner de lui.

LE l'RiEUR. Votre seigneurie nous laisse une couronne qui doit honorer le royaume. La foi chrétienne est encore faible parmi ces barbares , et les travailleurs nous manquent pour cultiver la vigne du Seigneur. Le médecin divin doit assainir les âmes pour que le ciel soit satisfait.

(Entrent le père de la Croix et frère Antonio.)

LE PÈRE DE LA CROIX. Gloiro à Dieut LE PRIEUR. Pour l'éternité ! Ainsi soit-il.

LE PÈRE DE LA CROIX, à rinquisileur. Je VOUS SUppliC dO mC

pardonner, seigneur, si j'ai manqué à mon devoir envers

vous.

TELLO. Mon cher frère Christoval, c'est à mol de me prosterner devant vous.

LE PERE DE LA CROIX. L'offico que jc remplis peut seul m'excuser d'avoir manqué de courtoisie en ne m'humiliant pas devant un homme à qui je dois tout.

TELLO. C'est moi qui suis votre débiteur en cela. Demain

je retourne en Espagne; si vous avez quelque commission , je la remplirai avec plaisir.

LE PÈRE DE LA CROIX. Quc votro voyage soit heureux , vent en poupe et mer calme. J'adresserai au ciel mes pauvres oraisons pour qu'il vous conduise. Arrivez sain et sauf à Cadix, selon votre désir, puis à Séville, où vous verrez mon père, que je vous prie de traiter selon ses mérites.

TELLO. Je lui accorderai tout ce qu'il me demandera, et, s'il me demande peu, je ferai davantage. Et maintenant, pour me payer des bonnes intentions que j'eus toujours pour vous, je réclame, mon père, votre bénédiction, qui me laissera riche d'espérance; elle rendra mon voyage heureux et prompt, exempt d'orages et de calmes plats.

ANTONIO. Seigneur inquisiteur, si vous rencontrez Tortillard, faites-moi la charité de le saluer en mon nom.

LE PRIEUR. Antonio, qu'est-ce que cela veut dire? Comment pouvez-vous commettre une telle inconvenance? Taisez-vous, nous nous verrons plus tard.

TELLO. Ne le punissez pas pour avoir voulu être poli.

LE PRIEUR. Que Votre Grâce ne s'inquiète pas, le bavardage de cet enfant ne peut me fâcher, cet embrassement vous prouvera que le lien de la charité nous unit.

(Il embrasse frère Antonio.) LE PÈRE DE LA CROIX, à l'inquisiteur. QuC DiOU VOUS béUÎSSe,

monseigneur, et vous accorde sa protection.

TELLO. J'ai l'espoir qu'il me la donnera par égard pour vous bien plus que pour mes mérites.

(Tello sort avec le prieur.) LE PÈRE DE LA CROIX, à Antonio. CommCUt pOUVCZ-VOUS

tomber dans une telle faute et laisser le démon gouverner votre langue? Des méfaits passés on doit se souvenir, non pour en plaisanter, mais pour les déplorer. Rendez grâce à

Diea, qui, par sa sainte clémence, nous a corrigés tous deux et conduits, à travers la tempête, au port de la religion.

ANTONIO. Dorénavant je pèserai mes paroles, puisque je sais ce que je perds et ce que gagoe le diable. Père, de* mandez au prieur de ne pas me punir de ma faute.

LE PÈRE DE LA CROIX. AlIons, jc VOUS excusorai et je prierai pour vos fautes et pour les miennes.

(Ils sortant.)

Un riche saioa à Mexico.

(On voit paraJtre une dame appelée dona Ana Treviâo, un médecin et deux domestiques. Tout ceci est la vérité de l'histoire.)

LE MÉDECIN. Quc Yotro Scigueurie, madame, sache bien que sa maladie est des plus dangereuses. J'en parle sciemment et mon devoir m'oblige à le déclarer. D'un moment à l'autre vous pouvez mourir, je vous le dis comme médecin el comme ami, car je ne veux pas vous tromper.

DQ5iA ANA. 11 uc me Semble pourtant pas que je sois si mal. Comment pouvez-vous me prédire une fin aussi prompte ?

LE MÉDECIN. Lc pouls, Ics tralts du visage, les yeux me le disent assez clairement.

ûo^TA ANA^ sourunt. Pourtaut Ics amoufs ont coutume de se mirer dans mes yeux.

LE MÉDECIN. Madame, confessez-vous et laissez de côté les plaisanteries.

DOJTA ANA. Vous me pardonnerez pour celte fois; mais je ne veux ni me confesser ni suivre en rien vos avis. *

LE MÉDECIN. Mon dcvoir ne m'oblige pas à faire davantage. Adieu.

(Il sort.)

DO.^A ANA. Dieu, en effet, m'aidera. Ennuyeux et sot médecin !

PREMIER DOMESTIQUE. Diou, madame^ a créé la médecine, et Ton doit en faire cas.

D05ÏA ANA. J'apprécie la médecine, mais non les médecins. Je suis un peu fatiguée.

DEUXIÈME DOMESTIQUE. Tâchcz dc VOUS distraire.

DORA ANA. Je veux aller me promener aux champs aujourd'hui. J'entends quelqu'un qui accorde une guitare, là, dehors. Écoutez : on va chanter. »

(une Toix qui chante «a dehom.) c La mort ct la vic me causeut du chagrin. Je ne sais quel remède choisir, si la vie me fatigue, la mort ne me réjouît pas.»

DOSA ANA. Après tout il vaut mieux vivre; dans les cas extrêmes le pire des maux c'est de mourir. Le chanteur se tait. C'est effrayant d'entendre chanter la mort. La mort et la jeunesse font triste compagnie; c'est comme la nuit et le jour, comme la santé et la maladie. Peu d'années, beaucoup de péchés et la voix de la mort qui retentit tout à coup ! Ah ! malheur à l'âme pécheresse qui Tentend sans se repentir t

PREMIER DOMESTIQUE AU DEUXIÈME. Je UC SUiS paS COOteOt

de ma maîtresse. Je ne l'ai jamais vue plus mal; c'est du feu qui sort de ses yeux.

(Ils sortent emmenant doua Ana.) Une salle de couvent.

ANTONIO eiure. La ccllule du pèrc de la Croix n'est certainement pas fermée. Je veux voir ce pénitent qui brille dans

l'ombre qu'il habite, (ll ouTreU ceUule. Oa voitle père prosterné an craeiûx

à la main). Yoycz quello attitude et si le démon pourra la trou*

CURiSTOVAL DE LUGO. 173

bl6r. (on entend Mtiner des gttiUres et relenUr des ehanU joyeux* Toule cette t>S!on est la vérité telle que U Mcoote Tbislolre du Mtnt '•) Y*fl-*t'll URO

fêle au coaveat, à cette lioare? Je n'ose écouter. Qae Noire-Dame me protège 1 {u» nm» se rapprochent.) Père, réveilletoi! Ce n'est pas de la musique céleste, car on chante sur le mode de la Jacara.

(On Toit entrer à ce moment des nymphes légèrement Têtues. Genx qui doivent chanter et accompagner ont des figures de démons. Ils dansent. Tout se passa ainsi ; ce n'est pas nne vision supposée, apocryphe ni men* tense 2.)

LES CHANTEURS. Rlcn u'est pIus aimable que la blonde mère des amours. Il n'est pas de festin aussi savoureux que ceux qu*apprête Vénus, savante dans toutes les voluptés. Elle adoucit ce qui est amer, elle égayé les heures du temps le plus triste. Qui vit avec elle rit, qui s'éloigne d'elle pleure. Il passe comme une ombre dans la vie, sans laisser mémoire de lui. Il est comme un arbre sans feuilles, ni fleurs, ni fruits, qui n'orne point la terre. Dans tout ce qu'éclaire le soleil, dans tout ce que baigne la large mer, rien ne plaît sans Vénus mère des amours.

LE PÈRE DE LA CROIX, sans lever les yeux. RiCU UC plaît SaUS la

dure et précieuse croix. Si par cet étroit sentier que montre et qu'a formé la croix, ne s'achemine pas celui qui cherche la patrie du bonheur, au moment où il y pense le moins, il tombera dans Tabime des enfers. La tiédeur et l'honnêteté ne se donneront jamais la main pour marcher dans cette âpre route, et je ne trouve rien, ni dans le ciel, ni sur la terre, qui me plaise mieux que la précieuse et dure croix !

(us voit des chanteurs au dehors.) < DOUX mOmeUtS qUO l'OU paSSO

à Séville 1 Cité fameuse où Vénus s'offre tout entière, à tous

Page 1