Textuel
venants, et où tout cbante Tamour. Rien n'est plas aimable que la blonde mère des amours 1>
LE PÈRE DE LA CROIX. Va-t'eu, démoul Rien ne me plaît comme la dure et précieuse croix !
(Les démons s'échappent en jetant des eris.)
ANTONIO. J'ai VU ce que je ne crois pas encore. Chassons la crainte. Voici du monde avec des flambeaux.
LE PÈRE DELA CROIX, s'avançant. QuC fait ici lo pèrO AntOUiO ?
ANTONIO. Je regardais une danse que conduisait le démon. LE PÈRE DE LA CROIX. Vous dormicz : c'était un rêve. ANTONIO. Non, par ma foi l père de la Croix, je ne dormais pas.
(A ce moment entrent deux bourgeois de la ville avec des lanternes et le prienr.)
PREMIER BOURGEOIS. Commo jo VOUS lo disaîs, il est pénible de Tentendre. Rien ne pourra, dit-elle, amollir son cœur et la tirer de Terreur où elle est plongée. C'est pourquoi nous sommes venus, malgré l'heure avancée, au couvent pour chercher le remède à un mal qui va en empirant.
LE PRIEUR. Qui peut dire que Dieu ne lui pardonnera pas ! Le cas est étrange ! C'est la plus grande erreur dans laquelle un pécheur puisse tomber. Le frère Christoval de la Croix est là; peut-être éclairora-t-il cette Ame. Père, allez avec ces messieurs, et que votre charité chasse le démon de cette âme pécheresse... Frère Antonio accompagnera le père de la Croix.
ANTONIO. Si tard?
LE PRIEUR. Ne répliquez pas.
LE BOURGEOIS. Le temps passe, il serait bien de partir.
LE pliiRE DE LA CROIX. DIcu, OU qui j'ai mis ma confiance, aidez-moi I
(lis sortent.)
Un salon chez doaa Ana de Treyiào.
[Dofia Ana sur son lit. Un prêtre. Soite.)
LE PAÉTRK^ à ooM Ans. Si le lit VOUS fatigue, yoas pouvez marcher dans ce salon.
BOBtA ANA. Quand on ne peut nulle part trouver le ropos, on est mal partout.
LE PRÊTRE. Apportez des sièges.
DO?iA ANA. C'est soH dédain qui m'a tuée. Ne me tourmentez pas en cherchant à me prouver le contraire. Je ne sois pas si sensible que des larmes puissent m'attendrir. le^ n'attends aucune miséricorde, ni du ciel, ni de la terre.
LE PRÊTRE. Les faits protestent contre ce mensonge.
po^A AT7A. Dieu ne pardonne pas à une si grande pécheresse. II ne peut commettre de fautes. Il ne fera pas celle-là.
LE PRÊTRE. Est -il UnC follO Semblable 1 (Entre le Père 4e la Croix, suiTi d*Antomo. Le prêtre, continuant.) VoUS faltCS à DiCU la plUS graUdC
offense que vous puissiez lui faire en désespérant. Judas a plus péché en se pendant qu'en vendant le Christ. Cor eontritum et humiliatum Deus non despicies. Le ciel se réjouit quand un pécheur sur la terre se tourne vers la pénitence. Voici le père de la Croix. J'espère un bon succès.
LE PÈRE DE LA CROIX. Poursuivcz, mou pèrc, je vous écoute avec attention.
D05fA ANA. Hélas! un nouvel imposteur qui vient pour augmenter mes tourments ! Mais toute la peine qu'il se donnera ne changera rien à ma détermination! Que me voulezvous, mon père, vous qui arrivez ici avec tant de prétention? Vous ignorez donc que pour moi il n'y a pas de Dieu. Devant mes crimes la miséricorde se voile le visage et non la justice.
(Le prêtre, Antonio et le père de la Croix s'agenouillent.)
LE PERE DE LA CROIX. Bien heufeuse porte da ciel qui relevas rhomme de sa chate, et ressuscitas la vie de notre espérance morte, je te prie de toucher ce cœur et de montrer ce que peut la pitié I Dona Ana de Trevino, étant si près de la tombe, c'est nous laisser un triste adieu 1 Les âmes doivent entrer blanches comme l'hermine dans la patrie de la vie éternelle, et noires dans celle des êtres condamnés. t3ù voulez- vous qu*aille votre âme? Choisissez à votre guise cette patrie I
DONA ANA. La justice de Dieu m'a condamnée.
LE PÈRE DE LA CROIX. Quc Dicu ôtc cclte crrour dc votive .pensée! A l'heure où la mort met fin aux misères de notre vie^ on doit se rattacher à l'espérance; dans une si dure extrémité, le doute ne peut être pour nous d'aucun profit. L'espérance et la crainte doivent marcher unis dans la vie; mais dans la mort il n'en est pas de même^ Celui qui placé dans le champ du combat craindrait son ennemi aurait tort; celui qui sent en lui le courage est sûr du triomphe. Vous êtes sur le champ du combat, madame; bientôt l'ennemi vous attaquera. A ce moment ne vous laissez pas aller à la peur.
DOfïA ANA. Sans armes, comment résisterais- je?
LE PÈRE DE LA clfbix. Confiez-vous dans votre défenseur et dans votre juge, qui est Dieu !
DONA ANA. Laissez-moi, je meurs désespérée!
LE PÈRE DE LA CROIX. sainlc Vierge, comme votre secours se fait attendre! Ange gardien de cette femme, voyez comme le mal fait des progrès. Mon père, priez, priez toujours, c'est l'ariue qui doit vaincre le démon.
DONA ANA. Je n'ai point d'œuvres qui puissent racheter mon âme.
LE PÈRE DE LA CROIX. Si VOUS reveucz à la raison j'en ferai naître.
Do.^A ANA. Celies quo j*ai accomplies jusqu'aujourd'hui sont des œuvres de mort.
LE PÈRE DE LA CROIX. Écoutez-moi, et pesez bien mes paroles.
Dof^A ANA. Dites!
LE PÈRE DE LA CROIX. Un relîgleux a, depuis longtemps, gardé strictement sa règle, accomplissant de telles péilitences que le prieur lui ordonna mille fois d'en tempérer la rigaeur, en vertu de l'obéissance qu'il lui doit. Par des jeûnes continus^ par la prière, par l'bumililé, il a cherché les plus âpres chemins. La terre est son lit; il boit ses larmes, et la flamme de Dieu touche seule ses aliments; il se frappe la poitrine et porto un cilice même dans la maladie pour amortir le vice de la chair; il marche pieds nus pour Tamour de Dieu et sans chercher d'autre intérêt.
DO^A ANA. Que voulez-vous conclure de là?
LE PERE DE LA CROIX. Groycz-vous quc cet homme, à l'heure de la mort, doive garder quelque espérance d'être sauvé?
DONA ANA. Pourquoi non! Si j'avais seulement la moindre partie de ces œuvres ! Mais je n'en ai pas même une qui me permette d'espérer.
LE PÈRE DE LACROIX. Ëh bien! je vous donnerai toutes les miennes et je prendrai la chaîne des vôtres.
DOSA ANA. Que dites-vous ? Comment cela se pourrait-il faire ?
LE PÈRE DE LA CROIX. Si tu veux te confosser, l'excès de la charité peut aplanir des montagnes. Repens-toi et tu verras !
DQ.^A ANA. OÙ. sont les cautions du mardié?
LE PÈRE DE LA CROIX. La puro, la sainte Mère de Dieu, notre consolation, le Christ crucifié!
178 THEATRE DE MICHEL CERYâNTËS.
DO.^A ANA. Je les accepte. Et les témoins ?
LE pÈBE DE LA CROIX. Les habitants du ciel.
DoTîA ANA. Rappelez-moi ces cqnditions, poar que je sois bien instruite de la grâce signalée que vous me faites.
LE PÈRE DE LA CROIX. Cicux! écoutcz ! Moi, ffèrc Christoval de la Croix, indigne religieux et profès de Tordre sacré du bienheureux patriarche saint Dominique Je dis dans cette forme que je donne librement à l'âme de dona Ana de Trevino ici présente, toutes les bonnes œuvres que j'ai pu accomplir en charité et en grâce depuis le jour où je laissai la carrière de la mort pour entrer dans celle de la vie. Je lui donne tous mes jeûnes, mes larmes, mes flagellations, le mérite des messes que j'ai dites, mes prières, et, par contre, je prends à ma charge tous ses péchés, quelque énormes qu'ils soient, et je m'engage à en rendre compte là-haut au tribunal du Dieu éternel, et je subirai les peines que méritent ses péchés; mais Ja condition de ce contrat est que cette femme se confesse et se repente.
ANTONIO. Mon père^ chose semblable n'a jamais été vue!
LE PRÊTRB. Pareille charité n'a jamais existé I
LE PERE DE LA CROIX. Et pour que cette femme ajoute foi à mes paroles, je lui donne pour cautions la Vierge Marie et les onze mille vierges bénies qui sont mes protectrices et mes conseils; je lui donne pour témoins la terre et le ciel et tous ceux qui m'écoutent. Habitants du ciel, venez-moi en aide, puisque vous pouvez montrer ici les flammes de votre charité; demandez au grand Pasteur des troupeaux du ciel et de la terre qu'il arrache au démon cette brebis qu'il a marquée de son précieux sang. Madame, acceptez-vous ce contrat?
DoKA ANA. Je l'accepte, mon père, je me repens et je demande la confession, car je vais mourir.
LE PRÊTRE. Voici de tes œuvres ô mon Dieu
ANTONIO. Le père de la Croix fut toujours libérai, en mal comme en bien.
DONA ANA. Mon pèrc, ne différez pas le remède. Entendez mes fautes que vous prenez à votre charge, et si leur nombre ne vous effraye pas, je mourrai dans l*espoir que le ciel me les pardonnera.
LE PÈRE DE LA CROIX, «a praire. Reloumez au couvcnt et donnez cette nouvelle au prieur; qu'il fasse dire une prière générale pour rendre grâce à Dieu de cet événement miraculeux. Pendant ce temps j'entendrai en confession la nouvelle pénitente.
TROISIÈME JOURNÉE
Une salle du couvent.
(Un bourgeois de Mexico, le prieur da cooTent des Dominicains.)
LB BOURGEOIS. Quo le ciel et la terre apprennent cet étrange miracle! A peine le père de la Croix eut-il vu dona Ana privée de la foi qui fortifie Tespérance, que sa charité fit avec elle un troc qui changea tout à coup sa disgrâce en un grand bonheur. Son âme se débarrassa des liens de la mort, elle poussa un cri pieux vers le ciel, et, d'un cœur contrit et d'une voix humble, elle demanda en pleurant la confession., Bientôt, après avoir reçu les sacrements, elle abandonna l'étroite prison de son corps. On entendit dans l'air des chœurs de douces voix qui charmaient les sens. On dit qu'au moment où elle expira les onze mille vierges voltigeaient
autour de son chevet. Au même instant une lèpre envahissait le visage du père de la Croix.
(Entre le père de la Croix avec des plaies au visage et aux mains. Denx hommes le soutiennent. Il est accompagné d'Antonio.)
LE PERE DE LA CROIX. La falblesse accompagne la lèpre; je ne puis me soutenir. Dieu soit béni, il commence à exaucer mon désir.
LE PRIEUR. Saint homme^ qui pourrait vous reconnaître en cet état?
LE PÈRE DE LA CROIX. Père pricur, ne vous attendrissez pas sur moi; je suis un frère inutile, un pécheur.
LE PRIEUR. Je contemple en vous la patience de Job dont vous rappelez les traits décolorés. Votre innocence est venue au secours de la méchanceté d'autrui et elle a payé sa dette comme le montre la rigueur de votre souffrance.
LE PÈRE DE LA CROIX. C'était justicc, puisquc je me suis engagé de ma propre volonté.
LE BOURGEOIS. grand journalier de la vigne de Dieu! ô charité, brasier ardent!
LE PÈRE DE LA CROIX. Scigncur, j*étais fils d'un tavernier, ne me flattez pas, laissez l'humilité faire son ofQce, la courtoisie est ici déplacée.
ANTONIO. Et moi qui sacrifiais mon âme à mon ventre et qui m'adonnai à tous les vices, je jure de me consacrer, à compter d'aujourd'hui, à panser tes plaies et à te soigner jusqu'à la fin de mes jours.
LE BOURGEOIS. Yous êtcs vcuu RU moude, mon père, pour le bien de tous. Dieu vous garde! vous êtes l'asile de la charité.
(Ils sortent tous. — Paraissent deux démons, l'un avec une Ogure d'ours et l'autre comme on voudra. Cette apparition est vraie et constatée par r histoire ^.)