DES ALCADES DE DAGANZO
INTERMÈDE
Le bachelier Pesuna, les rigidors Pandaro et Algarrova et le greffier ^stornado sont assemblés en conseil pour la nomination des alcades de la ville dé Daganzo.
Le greffier rappelle aux assistants l'objet de leur réunion. Il y a quatre prétendants pour la vara, Juan Berrocal^ Francisco de Humilies^ Miguel Jarrete et Pedro de la Plana ^ qui tous peuvent gouverner non-seulement Daganzo, mais même la ville de Rome. On vient à disputer sur le mérite dé chacun. Algarrova raconte que dînant chez lui, Berrocal a goûté du vin et déclaré qu'il avait un goût de bois, de cuir et de fer. On vida la jarre et on trouva au fond un petit morceau de bois d'où pendait une clef attachée avec un morceau de cuir.
— rare habileté I dit le greffier, ô rare géni^ I Un homme pareil peut bien gouverner et administrer un pays !
Les titres de Miguel Jarrete, autre concurrent, c'est qu'il est très-fort sur le tir à l'arbalète.
Que dire de Francisco de Humilies î II raccommode un
soulier comme on taillear. Qoant à Pedro Plana, il a une mémoire extraordinaire. Il sait par cœur tous les couplets de l'ancienne romance du fameux Chien d*Al?a, sans manquer un mot.
On décide qu'on soumettra les prétendants à un examen.
— Savez- vous lire, seigneur Humilies?
— Non, certainement. Dans ma famille il n'y a personne assez sot pour apprendre ces chimères qui conduisent les hommes au brasier. Je sais d'autres choses bien plus avantageuses.
— Quelles sont-elles ?
— Je sais de mémoire mes quatre oraisons et je les récite chaque semaine quatre ou cinq fois.
— Et avec cela vous pensez être alcade?
Le seigneur Jarrete sait un peu lire, quoique très-peu. Il sait encore conduire une charrue et marquer au fer, en trois heures, quatre paires de jeunes taureaux sauvages. li est sain de ses membres et n'a ni surdité, ni cataracte, ni toux^ ni rhume. Il est vieux chrétien et tire de l'arc comme un Tullius.
Berrocal a toute son habileté dans sa langue et dans son gosier. Il n'y a pas de connaisseur en vins qui l'égale.
Quant à Pedro Plana, s'il était nommé alcade il n'aurait pas une vara aussi mince que les autres alcades ont coutume de la porter; il la ferait en bois de chêne ou de rouvre, grosse de deux doigts, de peur qu'elle ne pliât sous le poids d'une bourse de ducats ou sous celui des promesses qui pèsent comme du plomb.
On fait entrer des gilanos et des gitanas avec des guitares. On chante une romance et on danse selon l'usage, et on remet Télection au lendemain. Cet intermède ne se compose pas d*autre chose.
COMéoiB EN CINQ aOCBNÉES
. Aurelio est parmi les captifs espagnols qui gémissent dans les bagnes d'Alger. Il souffre également des mauvais traitements des Infidèles et de l'amour qu'il ressent pour la belle Silvia^ chrétienne et Espagnole comme Ini^ qu'il venait d'épouser quand fut prise la galère qui le portait. Son corpy est parmi les Maures et son âme au pouvoir de l'Amour.
Qae mi cuerpo esta entre Moros^ Y el aima en poder de Âmor.
Zara, la femme de Yousouf, le maître d' Aurelio, est de son côté*éprise d'une folle passion pour le beau captif, à qui elle dévoile ses sentiments. Gomme il résiste, objectant le péril qu'elle pourrait courir à cause de son mari et de sa religion, Zara répond que Mahomet n'est plus son seigneur puisqu'elle est la servante de l'.Amour. Poussée à bout par la résistance obstinée d' Aurelio, elle le quitte en le menaçant de sa vengeance. Au milidu de ces captifs condamnés aux travaux du bagne, Cervantes s'est mis lui-même en scène, ou du moins il a donné à Tun de ses personnages son nom de Saavedra. C'est dans la bouche de Saavedra qu'il a placé une éloquente supplique au roi Philippe II pour le rachat des chrétiens :
c — Si le sort fsvorable me permettait de m'agenouilier devant le roi, ma langae oserait lui dire : Grand seigneur dont la puissance impose son joug aux nations barbares, toi à qui les noirs Indiens payent le tribut de vasselage, que les outrages continuels de cette misérable ville réveillent le courage dans ton cœuri Son peuple est nombreux, mais sa force nPest pas grande; il est mal armé et il n*a ni murs, ni forts, ni rocbers pour le défendre. Si tes soldats paraissent, les Maures fuiront pour sauver leurs jours. Tu tiens les clefs de la dure prison où meurent quinze mille chrétiens. Tous, comme moi, le front prosterné à terre, et sous la menace de la torture, tous, puissant seigneur, te supplient de jeter sur eux un regard de miséricorde. Fais, bon roi, que ce qui fut commencé avec tant d'audace et de courage par ton père bieu'aimé soit achevé par toi! La seule annonce de ton départ jettera répouvante parmi ces barbares et je prédis d'avance leur perte entière. Qui peut douter que le cœur royal ne soit attendri par les souffrances de tant de malheureux! Mais, hélas! comment osé*je parler de si bas à une si haute Majesté? La circonstance est là qui me sert d'excuse; je me tais pourtant de peur que mon discours ne déplaise, et d'ailleurs les Maures m'appellent au travail où je vais mourir ! >
Le maître d'Aurelio, Yousouf, a pris son esclave en amiiié. Il l'introduit dans son harem, ce qui est commode pour développer l'action de la comédie, mais ce qui est peu, comme on sait, dans les usages musulmans. Yousouf raconte à Aurelio qu'il vient d'acheter une très-belle captive pour la somme de trois cents écus, que par crainte de sa femme Zara il a installé la demoiselle dans la maison d'un Turc; qu*elle est aussi honnête qu'elle est belle, et que, jusqu'à ce moment, il n'a rien pu obtenir de sa vertu ni par prières ni par menaces. Il va l'amener dans sa maison et, comme c'est une
fille ehrétienne, il compte sur Péloqaence d'Aorelio pour la décider à se rendre à ses désirs«
— Elle est Espagnole?
— Oui.
— Gomment se noomie-t-elle ?
— Silvia.
— Siiyiat une femme de ce nom était sur le nayire où je fus capturé.
— C'est elle-même. Fais ce que je f ai dit, tu en seras récompensé^ et, en attendant, je vais te faire ôter ta chaîne.
Ils se séparent, Yousouf enchanté, Aurelio dans un violent désespoir. G*est sa Silyia, c'est sa femme, celle qu'il aime plus que tout au monde! Néanmoins, il rend grftces au ciel de l'avoir conservée vivante.
L'auteur nous conduit, en passant, au marché aux esclaves. On vient de mettre en vente deux jeunes enfants espagnols avec leur père et leur mère.
LE GRiEUH. Qui vBut achstor les garçons, et le vieux et la vieille? Ils sont en bon état. Donnez-moi cent écus pour celui-ci, et deux cents pour celui-là, sans cela on ne les aura pas.
JUAN. Qu'est-ce que cela, mère? Est-ce que par hasard ces Maures nous vendent?
LA MÈRE. Oui, mon fils, notre malheur va augmenter leurs richesses !
LB cRiEua. Quelqu'un veut-il acheter ensemble la mère et l'enfant ?
LA MÈHB. terrible extrémité, plus amère que la mort 1
LE PÈRE. Apaisez -vous; si Dieu a ordonné qu'il en fût
ainsi, il sait pourquoi il l'a fait.
LA MÈRE. Ces enfants me mettent en peine ; je ne sais ce
qu'ils vont devenir t
LE PÈBE. Laissez accomplir les décrets du ciel.
UN MARCHAND. Combien donne-t-on de celui-là, dites ?
LBCRiEUB. Cent deux écus.
LE MARCHAND. L'aura-t-OD pour cent dix?
LE GRiEUR. Non, si vous n'enchérissez pas.
LE MARCHAND. ËSt-ll SaÎQ ?
LE GRIEUR. Oui. (il lai ourre la bouche.)
LE MARCHAND. Ouvre, u'aic pas peur.
JUAN. Ne me l'arrachez pas, seigneur, elle tombera d'ellemême.
LE MARCHAND. I^ croit que je veux lui arracher une dent.
JUAN. Arrêtez, seigneur, elle ne me fait pas mal, arrêtez, je me meurs.
AÏDAR. De celui-là combien donne-t-on?
LE cmEUR. Deux cents écus.
AÏDAR. Et à quel prix montera- t-il?
LE CRiEUR. On en veur trois cents.
AÏDAR, à renfant. Si jo t'achèto, scras-tu bien gentil?
FRANCISCO. Oui, si voulez pa'acheler-
LE MARCHAND. J'ou donuc ccut trente écus.
LE CRIEUR. Prenez-le et payez.
LE MARCHAND. Je VOUS payerai chez moi.
LA MÈRE. Mon cœur éclate.
LE MARCHAND. Ami, achète rautre.Viens, enfant, te reposer.
JUAN. Je ne dois pas laisser ma mère pour aller avec un étranger.
LA MÈRE. Va, mon fils, tu n'appartiens plus qu'à celui qui t'a acheté.
JUAN. Ahl mère, vous m'abandonnez!
LA MÈRE. Dieu ! que tu es cruel !
LE MARCHAND. AUous, garçou, viens avec moi.
JUAN. Frère, partons-nous ensemble?
FRANCISCO. Je ne puis ; je n*en sais pas le maître. Que le ciel te protège I
LA MÈBB. mon bien et ma joie, souviens-toi de Diea!
JUAN. Où m'emmène-t-on sans yous^ mon pore et ma mère?
LA MEBE. Seigneur, permettrez-Tons que je parle on moment à mon fils ? Donnez - moi cette légère satisfaction, puisque ensuite ma douleur doit être étemelle*
LE BfARCHAND. Parlc-lui tant que tu voudras, puisque ce sera la dernière fois.
LA MÈRE. C'est la première que je me vois dans une telle perplexité !
JUAN. Retiens-moi, ma mère, je ne sais où je vais.
LA MÈRE. Le bonheur s'est éloigné de toi, mon fils,depuis le jour où je te mis au monde. Le ciel s'est obscurci, les éléments se sont troublés, la mer et les vents se sont unis pour mon désespoir. Tu ne connais pas le malheur, quoique tu sois sa proie, et c'est un bonheur pour toi de ne pas le connaître. Ce dont je te prie, chère âme, puisque je ne puis plus te voir, c'est de ne jamais oublier de réciter l'Ave Maria, Cette reine de bonté, pleine de grâces et de vertu, brisera ta chaîne et te rendra ta liberté.
ÂÏDAR. Voyez, la méchante chrétienne, quels Conseils elle donne à son fils ! Tu veux donc qu'il reste dans l'erreur comme toi, malheureuse?
JUAN. Mère! c'est donc vrai que vous m'avez abandonné, puisque ces Maures m'emmènent ?
LA MERE. Ils enlèvent tout mon bien avec toi.
JUAN. Ils me font peur.
LA MÈRE. J'ai bien plus peur de te voir partir avec eux, car tu ne te souviendras plus de Dieu, ni de toi, ni de moi.
Que peut-on attendre de ton jeune âge et parmi ces gws iniques enclins à la fourberie ?
LE GRiEUB. Tais-toi, vieille 1 mauvaise pièce I si tu ne yeux pas que ta tête paye pour ta langue. Et cet autre garçon, qui est plus beau et plus gentil que sou frère, le prenezvous?
AÎDOR. Combien?
LE GBiEUR. Je VOUS Tai dit : trois cents écus d'or.
AïoAR. En voulez -vous deux cent cinquante t
LE GRIEUB. C'est parler en l'air.
AïoAR. Sa tournure gracieuse me plaît, et je donne les trois cents pour finir.
Cependant Yousouf a installé Silvia dans' son harem.
-> Je ne vous ai point achetée pour faire de vous une esclave, lui dit-il, mais la maîtresse de ce logis. Essuyez vos yeux, qui subjuguent tous ceux qu'ils regardent. Que ce voile ne recouvre plus votre beauté divine ; il ressemble à la neige qui cache la lumière du soleil. Tout le profit que je veux retirer de mon achat c'est de contempler votre visage. L'amour m'a fait Tesclave de mon esclave. Allons, Silvia, viens saluer ta maîtresse Zara.
— Quelle est cette esclave ? dit en entrant Zara, la femme de Yousouf.
— Elle est à moi, répond le Maure. Elle est aussi à vous, puisque je l'ai achetée.
— > C'est une bonne acquisition, si elle est aussi honnête que belle. Son nom ?
— On l'appelle Silvia.
— Est-elle fille ou mariée?
— Je suis mariée, madame.
— Comment cela se peut-il?
— Senora, il en est ainsi ; ainsi le voulut ma destinée. Le
LA VIE D'ÀLGBR. 40S
ciel m'a donné un mari non pour me rendre heoreosey mais pour nous perdre tous deux.
Restée seule avec la femme du Maure, Silvia apprend de sa bouche que Zara est amoureuse d'un chrétien^ que ce chrétien est .captif et appartient à Yousouf, qu*il est dans la maison^ qu'il ne répond pas aux avances que lui fait Zara, enfin qu'il se nomme Aurelio t Silvia cache son trouble et feint de ne pas le connaître. Elle accepte la mission de yoir son compatriote et de lui parler pour Zara. Pour prix de son zèle on lui rendra la liberté. Une sorcière maure est chargée par la belle Zara de faire les incantations les plus terribles pour obliger Aurelio à l'aimer. La divinité infernale qu'elle évoque lui répond que ses efforts seront yains et qu'un cœur chrétien ne saurait être vaincu par des sorcelleries. Elle lui conseille d'appeler à son aide la Réussite et l'Occasion ; mais Aurelio résiste à tous leurs raisonnements. Les jeunes époux se revoient et parlent peu des amours de Yousouf et de Zara, comme on peut le deviner.
— Chère Silvia, le sort, pour adoucir mes malheurs, me donne la joie de te voir 1
— Je suis heureuse, cher époux, de me trouver réunie à toi quand je commençais à perdre tout espoir.
Ils conviennent de donner le change à leurs maîtres et de leur laisser croire le plus longtemps possible qu'ils servent leurs intérêts.
On voit reparaître le petit Juan, qu'on a vu vendre au marché des esclaves dans un acte précédent et, cette fois, il porte un élégant habit mauresque. On lui a fait renier sa foi.
— Juan l
-^ Je me nomme Soliman. Si vous me contrariez. Je le dirai à mon maître. On me menace parce que je me nomme Soliman t Nous verrons bien.
— Embrasse-moi, mon frère^ Ini dit Francisco.
— Ton frère ? depuis quand ? Chassez d'ici ce chien et qa'il ne me touche pas 1
— Frère, pourquoi changes-tu ma joie en pleurs ?
— Quel sort plus beau que d'être Maure! reprend le petit Jaan! vois ces galants habits que m'a donnés mon maître; j'en ai d'autres en brocart d'or encore plus riches et plus élégants. Gomme le couscous est un mets délicieux! comme, le pilaf est bon ! Si tu veux te faire Maure tu seras de mon avis. Suis mes conseils. Je vous laisse, car c'est un péché de parler avec des chrétiens !
— Oh! que l'aumône est bien employée à racheter des enfants captifs, s'écrie Aurelîo, quand la foi n'est pas encore enracinée dans leurs âmes! En les rachetant on les tire de la perdition. Infâme secte de Mahomet, avec quelle facilité ta pervertis les cœurs simples !
Un autre épisode nous montre l'un des captifs chré* tiens s'enfuyant du bagne d'Alger et cherchant à gagner à pied la ville d'Oran; ce captif, nommé Alvarez^ se perd en route et va mourir de faim, lorsqu'il invoque la Vierge Marie. Un lion descend de la montagne et marche devant lui pour lui montrer le chemin d'Oran. Il rend grâces à Dieu et à la Vierge de leur miraculeuse protection. Cet épisode est sans doute la reproduction d'une histoire du temps.
Aurelio a un nouveau rendez-vous avec sa femme; mais ils s'oublient dans le tête-à-tête et sont surpris par Yousouf et Zara au moment où Aurelio donne un baiser à Silvia. Ils sont perdus et livrés à la vengeance de maîtres jaloux et amoureux. Ils s'en tirent par un mauvais moyen de comédie fort employé depuis, en prétendant qu'on s'est mépris, qu' Aurelio remerciait Silvia d'une grande faveur qu'elle venait de lui accorder en promettant de faire une chose importante qu'avait demandée son maître.
La pièce^ qui n'est composée qae de scènes isolées^ sans liaison ancnne, finit par l'intervention da dey^ qui renvoie les deux esclaves sur parole^ moyennant deux mille ducats qu'ils s'engagent sous serment à lui payer dès qu'ils auront touché le sol de l'Espagne. Les autres captifs seront rachetés par le frère trinitaire Juan 611 et par Jorge d'Olivarès^ père de la Merci^ dont le navire vient d'entrer dans le port.