‹ Théâtre de Michel CervantèsChapitre 35 sur 36 · COMÉDIE EN TROIS JOCRNÊKS · texte numérisé non relu

COMÉDIE EN TROIS JOCRNÊKS

Dans cette pièc6, qui appartient à la collection de 1615, Fauteur traite de nouveau le sujet qu'il avait déjà traité dans la Vie d'Alger, Je rapproche les deux pièces à dessein. Les scènes épisodiques sont différentes; mais Tintrigue d amour entre Halima, Fernando, Constanza et Caurali est absolument la même que celle de la pièce précédente entre Zara, Aurelio, Yousouf et Silvia.

Caurali, capitaine d'Alger, fait une descente nocturne sur la côte d'Espagne avec une troupe de corsaires. Ils pillent une petite ville dont les habitants s'éveillent au bruit des coups de mousquet. Les bandits enfoncent les portes des maisons et vont cacher sur leurs galères tout le butin qu'ils peuvent saisir. Ils mettent le feu partout, enlèvent les jeunes filles et chassent devant eux, à coups de fouet, les captifs enchaînés qu'ils vendront le lendemain dans les bazars algériens^ On entend les cris des femmes éplorées; les enfants sont arrachés à leurs mères ; les vieillards sont maltraités et abandonnés comme une marchandise de peu de profit.

L'aube paraît enfin dans le ciel et les corsaires barba* resques quittent ce champ de carnage et se rembarquent

avec leurs esclaves et leur butin^ de peur qu'un secours ne vienne aux chrétiens de la ville voisine et ne fasse payer cher aux mécréants leur facile victoire. Parmi les captives, les barbaresques ont emmené la belle Constanza, mariée depuis peu. Son mari, don Fernando, la cherche partout au milieu des ruines de sa ville et la pleure, la croyant morte. Ce tableau saisissant, qui a dû souvent se reproduire sur les plages espagnoles au temps de la piraterie africaine, forme le prologue de la comédie de Cervantes.

~ La scène change et nous transporte tout à coup à Alger.

— Holà ! au travail, chrétiens I s'écrie le chef des gardiens du bagne. Que tout le monde sorte, les malades c>omme les biens portants. Hâtez-vous^ car si j'entre là^ mes mains vous donneront des jambes t

Deux captifs chrétiens^ don Lope et Yibanco restent en scène avec la chaîne au pied. Ils ont échappé au travail pour aujourd'hui. Tout à coup on voit de la fenêtre d'une maison maure pendre un linge blanc au bout d'un bâton. Les cap* tifs espagnols s'emparent dé ce linge, qui contient onze écus d'or, et parmi ces écus un doublon, qui semble le Pater Noster obligé de ce rosaire:

Que parece necesario Pater Noster del Rosario.

— Cette pêche est divine, dit Vibanco, quoiqu'elle vienne de Mahomet.

Le bâton s'incline de nouveau. Cette fois il apporte un billet. Ce billet dit : « Mon père, qui est très-riche, eut pour esclave une chrétienne qui m'enseigna -sa religion. Je sais les quatre oraisons, je sais lire et écrire. Cette lettre est de ma main. La chrétienne m*a appris que Léla Hiriam, que

VOUS appelez la Vierge Marie, m'aimait beanconp et Tonlait me prendre avec elle. Je suis belle et j'ai dans mes mains tons les trésors de mon père. Si tn yenx, je te donnerai de qnoi te racheter. Cherche comment ta pourras m'emmener dans ton pays où ta m'époaseras. Si ta ne m'aimes pas, ta seras quitte avec moi. Léla Miriam prendra soin de me trouver an mari. Tu pourras me répondre avec ce bâton quand le bagne sera vide d'habitants. Fais-moi savoir comment tu te nommes, quel est ton pays, et si tu es marié. £t ne te fie à aucun Maure ni à aucun renégat Moi, je me nomme Zara. Que Dieu te garde t »

Un renégat nommé Hassan annonce aux captifs Farrivée de Gaurali et de son expédition sur la côte d'Espagne. Has» San est resté chrétien dans le fond de l'âme, et il lui tarde de pouvoir retourner dans son pays et à sa religion.

Le dey d'Alger vient recevoir les corsaires, qui débarquent avec leur prise. Ils amènent aussi vingt captifs parmi lesquels se trouve don Fernando, qui pleure toujours sa chère Constance, qu*il n*a pas revue depuis le pillage et l'incendie de leur ville.

Le dey questionne les prisonniers.

— Celui-ci est un pape? dit-il en montrant un sacristain.

— Non , seigneur, je^suis un pauvre sacristain qui possède à peine un vêtement.

— Comment te nomme-t-on ?

— Tristan.

— Ton pays?

— Mollorido, un bourg enseveli au fond de la vieille Cas* tille.

— Quel est ton métier?

— Sonneur. Je suis un musicien du ciel, comme vous pouvez le voir.

— Joues- tu de la flûte ou du larigot?

— Je sonne le ding dong à toute heure du jour. -— Vous appelez cela des cloches ?

— Om, seigneur.

— Ta ne sais pas ramer?

— Non, mon seigneur.

— Tu garderas le bétaii.

— Notez que je suis très-frileux en hiver^ et qu'en été je ne puis supporter la chaleur.

— Ce chrétien est bouffon.

Qassan^ qui a toujours conservé au fond du cœur la foi chrétienne^ que les menaces de ses maîtres l'ont forcé de renier publiquement^ se prend de dispute avec Yousouf ^ un autre renégat ^ et il le poignarde. Yousouf accuse Hassan d'être retourné au christianisme; Hassan confesse hardiment sa foi. Le cadi ordonne de le mettre à la torture^

— Je vais mourir en chrétien 1 s'écrie Hassan. Vous tous, apprenez-le à l'Espagne^ si vous parvenez à revoir votre payst

-^ Coupez la langue de ce chien, dit le cadi, et qu'il meure ! Quant à l'autre, portez-le chez moi et qu'on tâche de le rappeler à la vie !

Telle est la matière de la première journée du Bagne d'Alger. Elle est, comme on le voit, très-aecidentée et plehie de couleur et de mouvement. La seconde s'ouvre dans le harem du raïs Caurall. Halima, la femmedu raïs, cause amicalement avec dona Constanza et lui demande comment elle se trouve de sa captivité. Constanza se félicite d'être tombée en partage à une aussi clémente maîtresse. Survient le cœrsaire Caurali, amenant avec lui son esclave don Fernando, qu'il présente à sa femme, absolument comme si les usages musulmans n'inteirdisaient pas à un homme l'entrée de ee harem facile. Constanza et don Fernando, mis ainsi en présence, se recennaissent et cachent soigneusement la joie qu'ils éprouvent

LR BAGNB D'ALGB 411

fin 86 retroayanli gnand tous deux ib se croyaient perdus. Canrali^ éperdnmenl épris de sa belle esclare, prétend qœ don Fernando, son compatriote, lui parie en sa fayenr* Zara, la jeune ûlle aux onze écus d'or, celle qui yeut fuir ayec an chrétien la maison de son père, yient faire yisite à Halima, et le corsaire les laisse ensemble pour retourner ai^NTès du dey, qui yeut l'enyoyer de nouyean en course sur la mer. Zara annonce que le panyre renégat Hassan yient d'être empalé par ordre du cadl. Elle l'a yu mourir si content qu'elle a cm qu'il ne mourait pas. Halima retient don Fernando, qui youlait aussi se retirer.

— » Ne crains rien, lui dit-elle, un cbrétien ne peut inspirer de jalousie à un Maure.

— Chrétien, demande Zara, y a-tril dans ton pays des gens qui promettent et qui ne tiennent pas leur parole ?

— Quelque yilain, peut-être.

— Quoiqu'il ait donné cette parole à l'insu de tout le monde?

— Quand le ciel en aurait été seul témoin, un gentilhomme tient sa parole.

— Même ayec ses ennemis?

•— Ayec tous. La parole d'un hidalgo est une dette qui l'oblige.

— Que t'importe tout cela ? dit Halima.

— Fais, Allah, que ceux que tu m'as m<Mitrés soient des gentilshommes 1

— Gomme ta aimes à tlnstniirel

— A qui le sayoir ne plaît-il pas ?

Gonstanza remarque ayec chagrin la passion subite que paraît inspirer le bon air de son mari don Fernando à la femme du raïs. Gelle-ci congédie son captif, en se promettant de le reyoir bientôt.

Don Lope et Yibanco ont reçu un nouyeau billet de Zara.

Elle leur dit que le vendredi elle sortira et se rendra dans la plaine de Vavaluete et qu'elle se fera reconnaître. Ils ont reçu de la Mauresque trois mille écus, dont deux mille ont payé leur rançon. Elle leur donne rendez-vous au jardin de son père pour concerter leur projet de fuite. •

Trois femmes viennent à passer couvertes de leurs voiles. Lope et Vibanco les abordent pensant que Tune d'elles doit être la généreuse fille qui leur a donné le prix ^e leur ran« çon. Zara est en effet l'une de ces trois femmes ; elle est accompagnée de Halima et deGonstanza,quia pris,pourles accompagner, l'habit mauresque. Halima arrache à Gonstanza la prom~esse de découvrir à Fernando la passion qu'elle a pour lui.

— Regarde, dit Zara à Gonstanza en lui montrant Lope et Vibanco, si tu reconnais l'un de ces deux hommes?

— Je ne les connais pas.

— Penses-tu qu'ils soie];it gentilshommes ?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Pour les acheter. Je veux les voir de plus près. Gonstanza se décide à leur parler. ^

— Êtes-vous Espagnols ?

— Oui, senora, et d'un pays où on a coutume de tenir ce qu'on a promis.

— Demande-lui; dit Zara, si sa femme est belle.

— Êtes-vous marié ?

— Non^ madame; mais j'espère l'être bientôt avec une Maure chrétienne.

— Demande-lui s'il est esclave ou libre?

— Je m'enorgueillis de mon esclavage J

— Je le comprends!

— Je foulerai bientôt le sol espagnol et je prouverai ma constance et ma foi.

LE BAGNE D'ALGER. m

— Chrétiens, interrompt Halima, ne nous sniyez pas davantage, car nous entrons dans la ville.

Don Fernando peut enfln parler senl à seul à sa chère Constanza, dont il calme les instincts jalon.

— Si ta résistes aux prières d'Halima , lui dit Gonstanza, je serai de même auprès du Maure dont je suis la captive.

— Tant que tu m'aimeras, répond Fernando, je ne crains sur la terre aucune atteinte de la fortune adverse.

Ils s'embrassent et sont surpris dans cette attitude par Halima et Gaurali ^ qui entrent en fureur.

— Chien ! s'écrie le raïs, je te trouve ainsi avec mon esclave I

— Misérable f dit Halima, sois heureux que je ne te poignarde pas! Est-ce là ce que j'attendais de toi?

Pour éviter le châtiment qui les menace, les deux époux ont recours à la ruse, et s'excusent sur l'intention, absolument comme dans la pièce qui précède.

— Ce baiser que me donnait Constanza, c'était pour toi, Caurali.

Coustanza a, de son côté, fait la même confidence à Halima, et tout le monde est rassuré.

Cervantes a semé cette pièce, comme la précédente, de divers épisodes qui ont trait à la vie des captifs, qu'il connaissait bien pour l'avoir menée lui-même pendant cinq mortelles années. Un vieillard voit passer, sous de riches habits turcs, les deux enfants qu'on lui a ravis et que l'on a vendus dans les bazars.

— Ne sont-ce pas là mes enfants? s'écrie-t-il; comme ils sont parés I mes chers fils! qu'est-ce que cela signifie? Quels sont ces riches vêtements; où sont les autres qui vous faisaient reconnaître pour de pauvres brebis du Christ?

— Père , répond le petit Juan , ne t'afflige pas en voyant cela; nous n'avons pu faire autrement. Notre résolution est

de conserver notre croyance en Dieu ; l'habit ne défait pas ce qu*a fait le cœur,

—Père, dit le jeane Francisco^ as-tu quelque chose à nous donner à manger? Tiens^ père, prends et attache à ce rosaire une croix qu'ils ont voulu m'enlever.

— Père chéri, répond le petit Juan, il nous faut te quitter. Où allons-nous? ♦

^ Au jardin de Hadji-Mourad, répond l'esclave qui conduit les enfants.

— Père, tu viendras nous voir. Père, je me nomme Francisco et non Hassan ou Ali. Je suis chrétien et je resterai chrétien, quand même je me verrais la corde au cou ou le poignard sur la gorge.

Le père embrasse ses enfants, et il est interrompu par le cadl, qui le maltraite.

— Chien maudit! ne t'ai -je pas défendu de voir tes en* fants?

— ■ Pourquoi ? demande le petit Francisco.

— Tais-toi, mon frère, interrompt Juan; tu irrites notre maître.

— Lui, qui nous sépare de notre père! Frère , tu ne fus jamais bon chrétien 1 Père, emmène-moi avec toi et ne me laisse pas avec ces mécréants !

— Si ce chien te parle encore, reprend le cadi, vous verrez ce qui arrivera. Cet enfant me plaît, et je compte l'adopter quand je l'aurai fait musulman.

Dans une autre scène, les deux enfants se trouvent en présence du fanatique cadi leur maître. Il demande à Juan à quoi il s'occupe.

— A prier, répond l'enfant.

— Pourquoi ?

— Pour mes péchés.

— C'est très-bien t Quelle prière disais-tu ?

— Celle qae je sais, VAve Marier, Je pais dire oussi celle qae m'enseigna ma mère« et qui est bonne à llienre de la mort.

— Laquelle ?

— Je crois en Dieu le Père.

•— Par Allah ! tu cours à la perle !

— Pour te confondre, je sais les quatre oraisons, ce sont des boucliers contre tes honteuses inrentions.

— Emmenez ces enfants, ils mourront!

— Loin de moi donc ces habits! II est bon que j'entre à la légère dïms ce chemin. Féroces tyrans! tuez-moi; vous n'arracherez pas autre chose de mes lèvres (iu*un Ave Maria!

— Je viendrai à bout de ces enfants!

— Ne crains rien, mon frère.

— Je ne crains rien!

La troisième journée commence par les préparatifs que font dans le bagne les captifs chrétiens pour jouer une comédie en l'honneur des fêtes de Pâques. Le garJion du bagne s'assied à la porte par laquelle on doit entrer, et taxe chaque curieux à la somme de deux aspres. Le cadi a prêté ses musiciens pour la fête, et le rais Gaurali doit assister luimême à la représentation, f^es captifs se proposent de jouer on Colloque du grand Lope de Rueda. Le sacristain est chargé de la partie chantée. Les musiciens du cadi commencent par une introduction qui fait dire à l'un des chrétiens que c'est de la musique hérétique. Le sacristain entre^en scène :

— Qu'est-ce que cela? dit-il en regardant de travers le a'is Gaurali; quel est ce pays et qu'est-ce que je vois? Cette

fête me semble un Beqaiem, Qui alluma ce feu qui consume le cœur au milieu des jeux et des plaisanteries? C'est un coup de Mahomet dont je nie la puissance.

— Gela est-il dans la comédie? interrompt Gaurali ea fronçant le sourcil, ou bien ce chrétien est-il un insensé?

— Tais-toiy murmure tout bas Fernando à l'oreille du sa« cristain, voilà le colloque que l'on commence à jouer.

En effet un captif paraît sonsle pelHco pastoral, et ses assonances poétiques sont à chaque moment interrompues par les aparté du sacristain grommelant toujours contre Mahomet et jetant des regards de mauvaise humeur vers le raïs^ qui fait sortir de scène ce trouble-fête. Tout à coup on entend un grand bruit au dehors, et une voix ordonne de fermer au plus vite les portes du bagne. On voit arriver tout sanglant un esclave chrétien autour duquel chacun s*empresse pour le secourir. On s'informe de la cause de cette rumeur du dehors , et l'on apprend que les janissaires^ ayant cru voir au large une Hotte espagnole s'approchant de la ville, se sont jetés sur tous les chrétiens d'Alger et en ont fait un épouvantable massacre. Un autre vient raconter que le cadi a fait attacher à une colonne le petit Francisco et l'a fait flageller comme autrefois le Christ. On redoute que le pauvre enfant, martyr de sa foi, n'ait pu résister à cet affreux tourment,

— Douce moitié de mon âme 1 s'écrie le père désolé de Francisco. fils de mes entrailles ! puisse la vie ne pas t'abandonner avant que j'aie pu te voir et te consoler!

On interrompt cette comédie des captifs, qui vient de finir en tragédie, et nous retrouvons Halima et Zara dans le harem du rais.

— Mon ami, dit Halima, ton père veut que je t'engage à accepter l'honneur que te fait le dey d'Alger en te demandant pour femme.

— Hélas l tu m'apportes de. mauvaises nouvelles. J'avais résolu de ne pas me marier en ce moment et jusqu'au jour où le ciel aurait changé mon sort.

— Tq seras riche !

— Je n'ai pas d'ambition.

— Je jurerais, Zara, qae ta as un amour au cœur?

— Je te conterai cela plus tard. Laisse-moi avec Constanza.

Restée avec doua Constanza : — Je suis chrétienne, lui dit-elle; vois si je peux ine livrer à un roi maure. Dis-moi si ta connais un captif racheté qui est gentilhomme et soldat?

— Gomment le nommes- tu ?

— Viens, je te dirai tout.

Cependant le père du petit Francisco est arrivé dans la cour de la maison du cadi, où il trouve son pauvre enfant attaché à une colonne, baigné dans son sang et la pâleur de la mort sur le visage.

— Ne peut-on me détacher, dit l'enfant d'une voix affaiblie, afin que je puisse mourir en paix ?

— Non, répond le père, meurs ainsi, comme le Christ ! Si tu dois monterau ciel, tu ne dois pas toucher la terre!

— mon père t c'est toi ! Te voir est pour moi une consolation. Déjà la froide mort m'éloigne de toi I

— mon fils ! exhale ton âme sur mes lèvres I

— Adieu, je meurs 1

— Mon Dieu, réunis-moi à mon enfant! Sa respiration s'arrête ; il expire. Va en paix, belle âme; monte avec bonheur vers Celui qui t'a créé î Prie-le de soutenir notre foi ! Petite et sainte relique, mes larmes mouilleront la place où ils vont t'enterrerl

Le vieillard s'éloigne et nous sommes transportés au milieu de la fête des noces du dey d'Alger. Hatima a pris la place de son amie Zara sous le voile de la mariée. Elle est portée sur un palanquin, précédée de musique, de torches allumées, de guitares et de chants. Derrière le palanquin et

la foule des invités marchent Vlbanco et don Lope. Gelni-ci s'informe du nom de la mariée. On lui répond que c'est Zara, la fille de Hadji-Mourad.

— Ce n'est pas possible!

— G*est pourtant vrai. Zara est la plus belle et la pins riehe des filles d'Alger.

— Son voile nous empêche de la reconnaître.

— Muley-Moulouk est son mari, Maure fameux qui prétend à la royauté de Fez. Il dort dans un lit, mange devant une table, assis à la chrétienne, et parle le turc, l'espagnol, TaUemand, ritallen et le français : il est surtout grand soldat, libéral et sage.

— Nous avons bien travaillé, dit Vibanco à Lope.

Tout à coup une femme voilée se montre à une fenêtre et appelle doucement Vibanco et Lope.

— Qui nous appelle?

— Quelqu'un qui mérite d'être écouté de vous.

— Grand Dieu ! s'écrie Lope, il me paraît que c'est la voix de Zara !

— Dites-moi quelle est celte noce?

— On dit que c'est Zara qui épouse Muley-Moulouk.

— Vous faites une sotte réponse I

— Vous êtes Zara ?

~ Oui. Bt vous, qui ôtes-vous?

— Un insensé.

— Que dites- vous ?

— Que je suis votre esclave et que je vous adore. Je suis don Lope.

— Attendez, je vais vous ouvrir la porte.

— Cette double Zara, ici et là-bas, ne manque pas de mystère, dit Vibanco à don Lope. Nous allons enlever ce trésor à Mahomet.

LE BAGffE D'ALGER. 41

Zara demande à don Lope quand il partira pour l'Es* pagne et quand il Tiendra la retrouver.

— Je partirai demain ^ répond don Lope, et je reriendral dans huit jours^ qui seront des siècles pour moi. Tu m'attendras dans le jardin de ton père, et j'accomplirai la promesse que je t'ai faite^ dût-elle me coûter la vie. le suis chrétien^ Espagnol et chevalier. Tu peox te fier à mol.

— Jure par la Vierge Marie î

— Je jure par la Vierge pure et par son Fils sacré de ne jamais t'oubllert

— Tu as fait un grand serment , ne jure pas davantage. Les noces de Zara et de Muley-Moulouk se célèbrent avec

des danses^ et c'est toujours Halima^ qui^ couverte d'un voile épais^ joue le rôle de son amie Zara. Elle le fait sans danger j^ car Muley-Moulouk doit partir le soir même pour aller conquérir son royaume de Fez^ et^ pendant son absence, Zara doit rester chez son père.

Don Lope revient d'Espagne sur un navire qu'il a frété pour emmener Za];a et ses compagnons chrétiens. Il pénètre de nuit dans le jardin de Hadji-Mourad, où Tattend son ami Vibanco. La belle Mauresque, la fiancée de Muley-Moulouk, ne tarde pas à leâ rejoindre, et tous s*embarquent mystérieusement pour TEspagne. Le père du petit Francisco, du paurve enfant martyr, les accompagne, portant les os de son fils qu'il a déterrés et qu'il conserve comme une sainte relique. Don Lope dit, pour conclure la pièce : Cette action n'est pas inventée à plaisir, et la fiction est demeurée bien loin de la vérité. Alger a gardé la mémoire de cette histoire d'amour. On y voit encore la fenêtre et le jardin de Zara,

Les lecteurs français qui auront pris la peine de feuilleter ce volume connaissent maintenant le théâtre de Cervantes mieux que ne le connaissent les lecteurs espagnols^ puisque, par un (encours bizarre de circonstances , la rareté de l'ouvrage original, et un préjugé deux fois séculaire, ont, pour ainsi dire, soustrait à l'Espagne cette œuvre importante de l'immortel auteur de Don Quichotte,

Si les critiques éminents dont nous avons cité les noms, Sismondi, Schlegel et fiouterveck, avaient connu les pièces dont ils ont parlé si légèrement, ils auraient, sans aucun doute, mis sur le même rang que Numance Pedro de TJrde Malas, Christovdl de Lugo et bon nombre dos intermèdes, en commençant par le Gardien vigilant. Si Schlegel avait seulement lu le titre de la publication de Yillaroël, où leô ouvrages du recueil sont annoncés comme n'ayant Jamais été représentés (nunca rep'esentados), il n'aurait pas écrit que sans doute ces pièces n'avaient pas réussi selon le désir de Vauteur,

Quoiqu'il en. soit, je crois avoir accompli un devoir de conscience en tirant des ténèbres un théâtre qui se recommande non pas seulement par le nom de son auteuf, mais aussi par ses qualités éminentes et par la place qu'il doit occuper dans l'histoire de l'art.

Deux mots seulement, pour finir, sur le système adopté pour cette publication. Les dix-neuf pièces 4^ Cervantes n'auraient pu trouver place dans ce volume, et d'ailleurs beaucoup d'entre elles n'étaient pas de nature à intéresser le public français dans leur entier développement. J'ai dit quels sont leurs défauts. De là la nécessité de traduire les unes et de se borner, pour les autres, à une simple analyse. Les comédies contenaient des passages que j'ai dû supprimer, tantôt à cause de leur crudité d'expression , tantôt en raison des longueurs interminables qui s'y rencontrent^

CONCLUSION. 42i

surtout dans les discours; quelquefois aussi parce que ça et là écrites en argot de bohème de Tépoque^ il ne s'est trouyë personne parmi les Espagnols lettrés^qui ait pu m'en donner une interprétation suffisante. Sans marchander sur quelques coupures qui m'ont paru indispensables^ je me suis attaché à reproduire surtout l'esprit du dialogue et sa couleur pittoresque et originale. J'ai évité soigneusement les observations philologiques et tout l'attirail des annotations qui mettent inutilement le lecteur dans la confidence du travail surhumain auquel donne lieu la traduction des anciens auteurs, me bornant aux explications absolument nécessaires à l'intelligence du texte. J'ai probablement, en plus d'un endroit, commis quelques erreurs que je rectifierai plus tard, s'il y a lieu, à l'aide des personnes qui voudront bien me faire la gracieuseté de me les signaler. Je termiue par ce vers traditionnel de l'ancienne comédie :

Vuestras mercedes perdonen.

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