‹ Théâtre de Michel CervantèsChapitre 8 sur 36 · RaspadiLlo y HoUin · texte numérisé non relu

RaspadiLlo y HoUin

3. Que DO se le viera un lioce con los antojos del Gid {antojos pour anteojos).

toat ce que j'ai dit > Quoique je ne donne aucun crédit à / ces paroles, je sens pourtant en moi un je ne sais quoi qui me pousse à suivre la route indiquée. Tu vois que je dois être un gitano et que je le suis déjà.

UALDONADO. géuéreux Pedro de Urde Malas, colonne et vie dn temple gitanesque, viens et tu obéiras à la haute pensée qui t'incite, te meut et te pousse à tinscrire sur notre liste ! Viens apprivoiser le tendre cœur de la jeune fille volée dont je t'ai parlé, et qui te rendra le plus heureux homme du monde !

PEDRO. Allons. Je ne doute pas de mon succès.

La scène change et représente nne me de la bourgade.

11 fait nuit.

BÉKITA, à U fenitre et les efaerenx llottuU. UUit dC Saint- JcaU,

étends tes ailes sur tous les galants et exauce leurs désirs, puisqu^on dit que tout le monde te célèbre, même les Maures de l'autre côté de la mer. Moi, pour arriver à mon but, je livre mes cheveax au vent et, le pied gauche dans un bassin plein d'une eau claire et froide, j'écoute avec attention. Tu es une nuit si sainte, que même la voix qui résonne dans ton ombre renferme, dit-on, quelque bonheur pour celle qui veille en l'écoutant. Fais qu'il en vienne une à mon oreille qui soit pour moi l'espoir d'un heureux sort !

LE SACRISTAIN, entrant et parlant très-haut. RoqUC SCra pOSSCS-

seur de la belle dame. Roque est celui qui prendra la dame à ce jeu quand même elle se défendrait. Son bonheur l'appelle à posséder ce riche joyau.

BENiTA. On a dit Roque. J'ai entendu le nom de Roque. Il n'y a cependant d'autre Roque par ici que cet imbécile de sacristain. Voyons si on nommera Roque une autre fois.

LE SACRISTAIN. Oul, parco que le Roque aux échecs est une

telle pièce qu'aucane dame ne peat lai échapper, et quoiqu'il soit pauvre, il est très-riche de sa pauvreté.

BÉNiTA. Psit ! Prenez ce ruban, vous que je ne connais pas, et demain matin revenez avec lui.

LE SACRISTAIN. Je scraî fidèle en tout, trésor de beauté. Qui que tu sois des deux jeunes filles qui habitent cette maison, tu as le pas sur Vénus.

(Bénita jette de sa fenêtre an raban qne le sacristain ramasse. Faacoal, qui Tient d'entrer, le saisit par le coa et lai âte lé ruban.)

PASCUAL. Qu'est-ce que cela ? Comment, Bénita, vous donnez votre ceinture à un sacristain ? Ce serait une grande faute si elle ne trouvait son excuse dans la nuit de Saint- Jean, (aq taerittain.) Et VOUS, bachelier gradé es lettres de plainchant, comment avez-vous eu l'idée de suivre ce jeu mal commencé ? C'est donc ainsi que vous sonnez matines avec si peu de vergogne? C'est ainsi que les agaceries d'une folle vous font oublier de chanter et de carillonner ?

PEDRO entrant. Qu'y a-t-îl, ami Pascual ?

PASCUAL. Le sacristain et Bénita ont voulu me prouver qu'elle est une petite sainte, et que lui il est ennemi de la fausseté. Mais pour qu'il sache qu'on l'abuse par de vaines promesses, je lui présente en témoignage cette ceinture.

LE SACRISTAIN. Par les saintes burettes! je n'ai pas eu l'intention de me moquer. Je suis venu ici pour jouir de la fête; je me suis nommé et Bénita s'est prise au piège.

PASCUAL. Pourquoi t'a-t-elle donné cette ceinture ?

LE SACRISTAIN. Pour me reconnaître demain à la clarté du jour.

BÉNITA. Pourquoi tant de questions, Pascual? Me juges-tu mal? Je le crois; car j'ai remarqué, pour mon malheur, que tu perds de plus en plus l'esprit.

PASCUAL. Ainsi, avec cette vérité, tu m'arraches l'âme, ingrate, qui soupçonnes l'amitiéy qui discutes la sincérité et

qui ne sais pas la voir. Les peapliers de cette rivière où mon couteau a gravé toa nom, te diront si je suis un homme capable d'un mauvais procédé.

PEDBO. Je suis témoin, Bénita, qu'il n'y a pas un arbre dans cette prairie qui ne porte ton nom écrit et couronné comme il le mérite.

PÀSGUAL. Quand m*a-t-on vu ne pas élever jusqu'au ciel les louanges de Bénita, découvrant mon zèle et cachant mon amour? Quel amandier, quel guignier, quel pommier a-t-on vu ne pas t'offrir ses fruits par mes mains, avant même que les oiseaux les eussent touchés ? Dans les raméees que tu trouveras suspendues à ta porte , tu reconnaîtras, cruelie meurtrière, le grand amour que j'ai au cœur. Tu y verras la verv^eine qui possède tant de vertus, le rosier qui réjouit l'âme, la palme de la victoire, bonne pour tous les succès; tu y verras la tête déliée du peuplier, venue du vallon voisin pour donner de l'ombre à ta porte, et du parfum à tes sens.

BENiTA. Ta harangue ne te donnera pas ma main ; car celui qui ne se nommera pas Roque ne peut être mon époux.

PEDRO. Nous avons le remède. Pascual peut se faire administrer la confirmation et changer son nom en celui de Roque ; alors il pourra se marier avec toi.

BÉNiTA. Soit !

LE SACRISTAIN. Grâco au ciel, me voilà sorti d'un si grand péril l

BÉNiTA. Porte ce ruban, Pascual, et de façon à ce qu'il se voie bien.

PASCUAL. J'entends les musiciens et on apporte les rameaux.

(On entend an dehors la musique. Entrée de paysans portant des rameaux, et parmi enz Clément. Les masiciens chantent la ehanson snivante

« Jeune fille, toi qui attends à la jalousie ou au balcon^ attention! voici venir ton amour. Nuit de Saint-Jean^ le grand précurseur, dont le saint doigt nous a montré le jour . sans nuit, donne-nous la clarté. Que ton aube soit telle qu'il pleuve des perles sur chaque fleur. Et tandis que tu attends que le soleil se lève, je dirai à ma maîtresse avec une douce musique : Jeune fille, qui attends à la jalousie ou au balcon, attention! voici venir ton amour.

« Tu diras à Bénita que le berger Pascual garde les soucis de son cœur, et que celui qui est déjà le maître de Clémence est son humble esclave avec juste raison. Et celle qui met en oubli sa résollition, retiens-la par la main, ne l'oublie pas, non. Dis-lui tout bas et même sans parler, de façon à ce que son esprit te comprenne : Jeune fille, toi qui attends à la jalousie ou au balcon, attention! voici venir ton amour. »

CLÉMENT. C'est bien chanté. Maintenant suspendez des rameaux à cette porte de tous les côtés. Aide-nous, Pascual, et fais ta cour à Bénita en fleurissant sa porte. Mets ici ce laurier, là ce saule, ici ce peuplier blanc, et partout du jasmin et du giroflier. Que le sol semble couvert d'émeraudes, et que la fleur du réséda y sème de riches topazes.

(Ils sortent tons en chantant. — Entrent Inès et Bélica, gitanas.)

INÈS. C'est un grand caprice, Bélica, je ne te comprends pas; tu rêves que tu es comtesse ou l'amie du roi.

BÉLICA. Je regrette que ce ne soit qu'un rêve, Inès. Ne m'Irrites pas en me grondant.

INÈS. Ta beauté fait naître ta présomption. Remarque pourtant que la beauté toute seule porte rarement bonheur.

BÉLICA. Ma mauvaise chance te donne assez raison. sort inhumain! pourquoi envoies-tu de telles pensées à une pauvre gitana !

INÈS. Celui-là bâtit sur le vent qui voit plus haut que sa

condition. Abandonne ces chimères, yiens apprendre le ballet que tu as commencé l'autre jour.

BÉUGA. Inès, tu achèveras de me tuer avec ton étrange persistance; pourtant tu es dans l'erreur si tu crois que je dois accepter ton avis comme une toi; ce droit, le roi l'a seul« lui pour qui je dois danser.

INÈS. De cette façon, Béiica, je ne serai pas étonnée si tu meurs à l'hôpital; mener la vie d'une grande dame n'est pas de ta compétence. Accommode-toi, tant bien que mal, de notre cuisine et de notre logis, et d'aller danser de côté et d'autre.

BÉLiGA. Cette vie ne me convient pas.

'iNÈs. Quoi donc? quels grands airsl j ^uler aux pieds le blason ^itanesque que nous avons élevé avec honneur jusqu'aux cieux ! Nous te verrons un jour, la rage au cœur, soumise à un gitano qui te domptera et qui te battra. Sache qu'avec un gitano il n'y a p'is de méchante femme , ou bien alors c'est fait d'elle.

BELIGA. Inès, tu ne devines pas ma pensée.

INÈS. Je vois ce que tu verras plus tard.

(Entrent Pedro et Valdonado.)

MALDONADO. Cette fille que voici, frère Pedro, est la gitana dont je t'ai parlé. Comme elle a l'air distingué! Je m'engage à te la livrer. Achève ton œuvre, change d'habit et apprends notre langage, et même, sans l'apprendre, j'entends que tu sois gitano et le chef de ta lignée.

INÈS, i Pedro. Donuez-nous une petite aumône, beau cavalier.

PEDRO. Ce nom offense un laboureur; tu aurais dû le reconnaître, Inès.

INÈS. Béiica, demande à ton tour.

PEDRO. Si elle demande, il n'est chose si importante ni si

!SS THÉÂTRE DE MICHEL CBHVâNTËS.

difficile que je ne fasse, sans attendre d'autre prix que d'ayoir rendu service à une belle fille.

MALDONADO. Vous ne lui répondez pas, senora?

INÈS. Seigneur comte, voyez donc là-bas venir cette veuve si avare : plus elle a, plus elle amasse et thésaurise.

(Entre une Teave en costame de campagne, accompagnée d'un paysan.)

Faites-moi l'aumône, madame, pour l'amour de la Vierge et de son divin Fils!

LA VEUVE. Ce mot aumône ne tire jamais rien de moi. Vous devriez travailler ; il est honteux de mendier.

LE PAYSAN. Le monde va ainsi que personne ne sait souffrir. Notre temps est au vagabondage. Il n'y a pas de fille qui veuille servir, ni de garçon qui veuille travailler; l'un par niaiserie, l'autre par orgueil. Cette engeance, qui ne produit rien, qui ne songe qu'à des méchancetés^ est adroite et rusée; elle ne paye pas les prémices à TEglise et ne reconnaît pas l'autorité du roi. Enfin, avec ces rapaces gitanes, un âne ne peut rester en sûreté dans un pré.

LX VEUVE. Allons, Laurent, marchons; car le temps passe.

(La Teave et le paysan s'éloignent.)

BÉLicA. Prenez cette charité. Vous faites sans cesse parade de votre pauvreté devant de pareilles gens. Vous trouverez toujours des Laurent pour vous dire des paroles grossières.

MALDONADO. Tu as cuteudu la veuve, Pedro? Eh bien, elle possède dix mille ducats cachés au pied de son lit dans douze coiïres barricadés qu'elle appelle ses anges. Elle les courtise; elle met en eux sa gloire; elle se pâme en les regardant. Elle donne seulement à un aveugle un réal par mois pour qu'il récite des oraisons chaque matin à sa porte, afin que si par hasard ses parents, son mari ou ses ascendants étaient dans le purgatoire, ils profitent des mérites de

PEDHO DE URDE MALAS. S9

ses prières. Et par cette seule œayre, elle pense aller droit au ciel.

PBDRo. Je tirerai les trésors de l'Arche. Il faut t'informer, Maldonado, de tons ses parents^ amis et serviteurs, passés dans l'autre monde.

MALDONADo. Dopuîs son arrlère-grand-pèro jusqu'au dernier petit-fils, je te donnerai la liste exacte, sans en omettre un seul.

PEDRO. Allons, et tu verras ce que je ferai dans l'intérêt commun.

MALDONADO. OÙ vas-tu, Béllca?

BÉLiGA. OÙ Inès voudra.

PKDRO. Qu'importe où l'on te conduira; ta pensée te mè< nera toujours vers la fortune que tu rêves.

BÉLIGA. Quoique ma pensée soit un rêve, Pedro, ne t'en moque pas. J'entrevois une espérance lointaine et une certaine lueur qui me montre le but de mes désirs.

PJSDRO. Ta beauté peut espérer une fortune qui l'égale. Viens, gilana, la gloire de notre temps.

DEUXIÈME JOURNÉE

Les jardins du palais.

(Entrent un alguazîl, l'alcade Martin Grespo et le régidor Sancho Macho.)

l'algade. Je dis, seigneur alguazil, qu'un garçon d'un esprit inventif m'a conseillé, si le roi demandait des danses, de lui en montrer une supérieure à la plus jolie que l'on connaisse. Il m'a dit que la composer de femmes était un moyen usé, attendu que le roi est fatigué d'en voir de ce

60 THÉATHE DE MlGHËL CERVANTES.

genre; qu'il fallait la faire exécuter par des jeunes gens vêtus en filles des montagnes portant une multitude de grelots aux pieds et aux mains. J'en ai réuni vingt-quatre accoutrés de cette façon, qui mériteraient de figurer au Golysée romain. Je vous ai déjà présenté les deux meilleurs.

l'alguazil. Pardieu ! l'invention est excellente I

SANCHO. Ce que notre alcade a trouvé est une chose rare^ entre nous. Tout ce qu'il sait, il l'a appris d'un de ses serviteurs qui fut la clef de son génie; mais ce serviteur s'en est allé, nous plantant là. Que la peste l'étouffé t Sans lui, nous n'avons plus ni nerf ni esprit.

l'alguazil. Est-il si savant?

sAiiCHo. Il est si rusé que Salomon, roi des Juifs, aurait pu lui payer tribut.

l'alcade faisant avancer deux danseurs. EU VOyaUt CCS dOUX gar-

çons, vous voyez mes vingt-quatre danseurs, qui sont tous bien faits, droits comme une flèche, sains, gaillards et agiles. Celui-ci, qui n'est pas manchot, se nomme Diego Mostrenco, celui-là Gil el Perayle; tous deux sont habiles à la danse comme des roquets flamands. En leur jouant le Pingarron, ils feront voir ce qu'ils valent, et on applaudira la finesse de notre nouvelle invention. On laissera de côté, pour aujourd'hui, la danse des épées, afin d'éviter le dépit des jardiniers, l'envie des gitanos et le chagrin des demoiselles. Mes deux danseurs vous semblent-ils avoir bon air?

l'alguazil. Si je ne me trompe, je n'ai jamais rien vu de pire. Je crains que vous n'atteigniez pas votre but.

l'alcade. Je crois que vous êtes envieux, car les inventions nouvelles excitent l'admiration ou là gaieté.

l'alguazil. Je vous dis mon opinion. Adieu.

(L'alguazil sort.)

SANCHO. Vous verrez à l'épreuve, alcade, que cette danse,

PEDBO DE UROE MàLAS. M

à cause de sa noaveaaté, donnera beaucoup d'agrément au

roi.

l'alcade. Je n'en doute pas. Venez, Sancho, mon cœur s'épanouit déjà aux compliments que me vaudra ma danse.

(Ut Mrtent.)

Le théâtre change et représente une rae. A Tan des angles la maison de Marina Sanchez.

(Entrent denx avengles, Tnn d'eux est Pedro de Urde MalaB. Le premier s'arrête à une porte, Pedro est auprès de loi. La yenye se met à sa fenêtre.)

l'aveugle. Ames fortunées qui êtes dans le purgatoire, que Dieu vous console, et puissiez-vous bientôt être délivrées de vos souffrances I Que le bon ange descende vers vous comme un coup de tonnerre, et vous enlève pour vous coaronner !

PEDRO. Ames qui avez quitté cette maison pour le purga* toire, puissiez-vous avoir gratis une chaise ou un tabouret aa tribunal du ciel ! Que d'un seul bond l'ange vous emporte là-haut pour voir ce qui s'y passe!

l'aveugle. Frère, va plus loin ; cette maison est à moi, et lu ne dois pas dire tes prières à cette porie.

PEDRO. Je prie par courtoisie, non pour de l'argent; je pois ainsi prier où je veux, sans craindre ni procès ni rixe.

l'aveugle. L'honorable aveugle est clairvoyant.

PEDRO. Depuis ma naissance, je suis enfermé dans une tombe.

l'aveugle. Moi, j'ai joui de la vue pendant quelque temps; aujourd'hui, pour mes péchés, je ne vois plus rien; sinon ce que je voudrais ne pas voir, la misère.

PEDRO. Vous savez sans doute beaucoup de prières; moi, j'en sais un nombre infini. Je les livre à tout le monde par écrit, ou du moins je les cache à peu de gens. Je sais la

es THÉÂTRE DE MICHEL CEfttàNTÉS.

prière de Tâme seale; je sais ceUe de saint Pancrace que personne ne connaît en son entier, celle de saint Quirce et Acacio, et nulle autres qui se font distinguer par des vers gracieux et par la façon dont je les dis. Je sais les oraisons auxiliaires, quoiqu'il y en ait trente et d'autres toutes nouyelles qui font envie et honte aux diseurs de prières dont je suis le meilleur et le premier. Je sais l'oraison contre les engelures, celle qui guérit la jaunisse et les écrouelles, celle qui tempère la convoitise dans les cœurs avares; j'en s^is une qui enlève en un instant la pression des passions intimes, et d'autres encore assez curieuses. J'en sais tant, que leur vertu et leur excellence m'étonnent toujours.

l'aveugle. Je voudrais bien les connaître.

LA VEUVE^ à n. fenêtre. Attendcz-moi, mou frèrc.

PEDRO. Qui m'appelle ?

l'aveugle. On dirait que c'est l'âme de cette maison. Elle est petite quoique riche, et elle ne s'occupe qu'à demander des prières.

PEDRO. Moi, je me tais avec ceux qui ne donnent pas.

LA VEUVE, entrant en seine. PlaCéC à CClte fCUètrO, j'ai entOOdU

vos raisonnements et votre profession de foi chrétienne et les mille remèdes avec lesquels vous guérissez tant de maux. Je désirerais que vous me fissiez le plaisir de m'en donner quelques-uns de ceux que je vous demanderai, laissant à ma générosité le soin de votre intérêt. |

PEDRO, btf à la Tenve. Si VOUS rcnvoycz cot autro aveugle, je vous dirai des merveilles.

LA VEUVE. Je vais m'empresser de le faire, (a ravengie.) Vat'en, ami, tu reviendras plus tard.

l'aveugle. Je viendrai à trois heures réciter les prières quotidiennes, (a pedro.) Adieu, frère aveugle, ou clairvoyant, ou ce que tu es. Si tu as quelque chose à me communiquer.

fais-toi indiquer ma maîsoB. Ta yerras qne, quoique panyre, elle renferme une volonté très-riche, et tu y trouyeras la libéralité d'un doublon de Ségoyie.

(L'aveagle s'en va.)

PEDRO. Quant à yous, seiiora Marina Sanchez, prêtez-moi l'oreille et écoutez attentivement l'ambassade divine d'un mortel. Les âmes du purgatoire se sont réunies en conseil, et elles ont ordonné prudemment que leurs souffrances fussent portées à la connaissance de leurs parents. Elles ont fait prendre à l'une d'elles, renommée par sa prudence et par sa sagesse, le corps d'un vieillard respectable. Elles ont voula qu'elle s'introduisît ainsi dans le monde, lui remettant des instructions très-étendues sur ce qu'elle doit faire puur obtenir soit le soulagement de leurs maux, soit leur pardon. Cette âme placée dans le corps d'un vieillard est près d'ici, je l'ai vue portant sur un âne toute une montagne du Potose. Elle s'avance chargée de doublons que lui offrent à foison les parents des âmes en peine. En l'écoutant^ il n'y a pas de sacoche, de secrétaire ou de coffre qui résiste. Il n'est si pauvres gens qui ne s'empressent de lui donner leurs ronges pièces de billon pour la délivrer des tourments. Cette âme viendra ce soir, senora Marina, vous montrer sa liste ; elle vous demande le secret et que vous lui donniez ce que réclament vos parents pour sortir des fournaises ardentes. Cela fait, je vous promets de vous enseigner une prière qui assurera votre bonheur.

LA VEUVE. C'est l'âme qui vous envoie vers moi, aveugle béni?

PEDRO. Elle se confie à vous.

LA VEUVE. Comment la reconnaîtrai-je quand elle viendra ?

PEDRO. Je ferai en sorte qu'elle prenne à peu près ma figure.

. LA viuvE. Allez, et dites à ce vieillard que je l'aUeiid?

avec une si grande joie que je déposerai dans sa main^ d'un cœur humble et chrétien, mon âme, qui est mon argent.

(Pedro sort. La Teave rentre dans sa maison.) La scène change et représente le carrefour d'une forêt. (Entrent Maldonado et Bélica.)

MALDONADO. Vois, Bélica, c'est un homme qui te tirera d'une misérable condition; il a beaucoup d'esprit et un nom célèbre. Il veut devenir gitano par amour pour toi. J'ai idée qu'il sera le plus habile voleur de bestiaux que le monde entier ait jamais vu ; il est unique, rare et magnifique dans les tours où il faut mentir. Il ed exécute un dans ce moment qui sera le seul de son espèce.

BÉLICA. Ignores-tu que celui qui ne m'élèvera pas à une grande position n'est pas pour moi un bon parti ?

MALDONADO. Ricu ue prouvc mieux que tu manques de sens que cette fantaisie fondée sur ta folle jeunesse qu'un jour de soleil suffira pour flétrir. Je veux dire que c'est démence manifeste de croire que la beauté dure plus d'un jour. Marie- toi à ton égal; c'est un tel mari que je t'offre, et avec lui le bien-être.

PEDRO, entrant vêtu en gitano. Qu'y a-t-il, ami MaldOUddO ?

MALDONADO. Elle cst d'uuc présomptiou qui m'étonne. Plus sa position est humble, plus cette petite gitana élève vers le ciel la folie de ses rêves.

PEDRO. Laisse-la, elle agit bien; ne l'estime pas moins pour cela; je m'amuse à la voir bâtir les châteaux de sa vanité. Et moi qui ne la vaux pas, je rêve bien que je suis prince, pape et empereur, et ce rêve fantasque me rend maître du monde.

MALDONADO. Commcut cela a-t-il été avec la veuve?

PEDRO. Mieux que je ne l'aurais espéré. Elle sera gêné-

PEDRO DE URDE HALAS. 6ft

reuse ou j'y perdrai mon nom. Mais qui vient ici ? C'est nne ctiasse.

MALDONADO. Je crois que j'aperçois le roi.

BÉLicA. Mon rêve va monter aujourd'hui le chemin ardu de l'amour. Aujourd'hui^ mes yeux vont se repaître dn spectacle que j'aime.

MALDONADO. J'eutrevols que ton extravagance t'apprête un grand malheur.

BELiCÂ. On ne peut pas lutter contre la force de la destinée.

(Entre le roi avec sa suite, et Silério. Tons sont YÔtns en ohassears.)

LE Boi. Gitanos^ dites-nous^ avez-yous vu passer par ici un cerf blessé?

BKLiGA. Oui^ seigneur, un gros morceau de bois est enfoncé dans son épaule droite.

LE ROI. Etait-ce un morceau de lance?

BÉLICA. Fuir et changer de lieu ne sauve pas le cœur qui est frappé du fer aigu de Tamour.

MALDONADO. Voilà sa folie qui va commencer.

LE ROI. Que dis-ta, belle gitana?

BÉLICA. Je dis que l'amour et le chasseur suivent rigoureusement la même condition. Le chasseur frappe l'animal, qui emporte la blessure dans sa fuite; Tamour frappe le cœur de son trait doré, et celui qu'il a blessé traîne avec lui sa passion.

LE ROI. J'ai peu vu de gitanas aussi intelligentes.

BÉLICA. Je suis une gitana bien née.

LE ROI. Quel est ton père?

BÉLICA. Je ne sais.

' MALDONADO. Sclgoeur, c'est un enfant perdu. Ëlte dit mille sottises; elle a la cervelle vide et elle s'en fait accroire sur sa naissance.

BÉUGÀ. A la bdnne heare.

siLÉRio. Savez-vous la bonne aventure?

BÉLiGA. Le pauvre sait toujours la mauvaise et il élève sa rêverie jusqu'aux nuages.

SILÉRIO. Pourquoi la portes- tu si haut?

BÉLIGA. Ce n'est pas beaucoup. On peut aller plus loin.

LE Boi. Tu parles avec esprit. Partons. Malheureux celui que ses devoirs appellent ailleurs!

SILÉRIO, à part. Ëst-co pour la rolue qu'il dit cela?

LE ROI. Ce n'est pas un bonheur que celui qui passe si vite.

(Le roi, Silério et les chassears s'en Tont.)

PEDRO. Bélica, en t'aimant je crois que je ferais une grande extravagance. Il vaut mieux que je porte mes vœux ailleurs. Je vais, ami Maldonado, me vêtir en ermite; sous cet honnête, habit, j'arriverai plas facilement à duper la veuve.

(Pedro sort. Entre l'algnazil, commissaire des danses.)

l'alguazil. Qui est là? Vous, Maldonado?

maldonado. Moi-même^ seigneur.

l'alguazil. Dieu vous garde!

BÉLIGA. Un alguazil poli, miracle 1 Vous n'êtes pas de ce village?

MALDONADO. C'cst uu agluazil de cour.

l'alguazil. Il faut venir danser au palais du bois.

MALDONADO. Dounez-moi le temps.

l'alguazil. Le roi quittera ainsi le monastère où il est d'ici à deux jours.

MALDONADO. Ou cxécutera vos ordres.

BÉLIGA. La reine l'accompagnera-t-elle?

l'alguazil. Oui.

BÉLIGA. Est-elle toujours jalouse et sévère?

l'alguazil. On dit que oui, je l'ignore.

BÉLiGA. N'estpelle pas rassurée, étant reine et étant belle? l'algdazil. Trop d'amour trouble les sentiments las plus élevés et les qualités les plus excellentes.

BÉLiGA. Les surprises et la crainte sont inbérentes à Pamour.

l'alguazil. Si jeune et vous savez cela ? Je gagerais que l'amour vous a prise dans ses filets. Mais je dois partir: Maldonado, ayez soin que la danse soit bonne, car il n'y a pas de village qui ne sache organiser la sienne.

MALD0NAD0. Jc dépeuplerai ma bergerie qui déploiera tous ses talents.

(Sortie de Talgnazil, de Maldonado et de Béliea. — Entre Silério avec Inès, la gitana.)

siLÉBio. Comme cette fille est farouche!

INÈS. Elle l'est à ce point, seigneur, que rien ne l'émeut ni ne l'étonné. Elle nourrit dans sa tête une certaine lubie qui consiste à croire qu'elle sera un jour princesse ou reine. Elle ne peut pas supporter les gitanes, qu'elle traite de haut en bas.

SILÉRIO. Nous lui donnerons de quoi satisfaire sa vanité; car le roi est amoureux d'elle et veut la voir.

INÈS. Elle n'a d'affection pour personne; mais comme elle est hautaine et perchée sur ses idées, elle trouvera peut-être qu'un roi ne pouvait lui faire faute. Moi, j'agirai comme vous m'avez dit, et je remplirai votre message rien que pour vous être agréable.

SILÉRIO. Faudra-t-il user de la force ou de la prière?

INÈS. Je n'approuve pas le premier moyen. Mais nous parlerons après la danse. Par l'échelle de l'intérêt, on peut monter jusqu'au ciel.

SILÉRIO. Je te recommande une autre chose plus importante.

mes. LaqueHe?

siLÉRio. Le secret, parce que la reine est jalouse; au moindre indice, elle entravera le dessein du roi et il nous en cuira.

INÈS. Partez, voici notre comte.

(Silério sort. — Entrent Maldonado et Pedro Tètn en ermite.)

PEDRO. Quand j'aurais imaginé i^avenlure, elle ne se présenterait pas mieux.

MALDONADO. BruRcl le grand emboiseur n'est rien auprès de toi. Ton génie prend si bien ses mesures qu'il fait de toi le prince des fourbes.

iNiis. Seigneur comte, le roi attend notre danse pour ce soir.

PEDRO. Que Bélica fasse montre de notre riche et bonne fortune. Qu'elle se pare, et mettons dehors le reste de nos habits de fête.

INÈS. Peut-être, illustre Pedro, vas-tu forger ici son bonheur. Allons répéter la danse et habillons-nous de façon à émerveiller tout le village.

Le théâtre change et représente les jardins du palais. (Entrent le roi et Silério.)

SILÉRIO. Je dis, seigneur, que tout à l'heure vous la verrez dans le ballet.

LE ROI. Ce caprice me préoccupe plus que je ne l'aurais pensé. Tu auras soin de la cacher aux yeux de la reine.

SILÉRIO. Je remplirai vos ordres. J'aperçois la reine.

LE ROI. Tu es prévenu, veille à tout. La reine est jalouse et clairvoyante.

LA REINE, entrant. Scigneur, VOUS ici sans moi ! comment cela se fait-il? Je ne sais en vérité que penser.

LE ROI. La solitude de ces frais ombrages me rayit.

LA RBiNB. Plas qae ma compagnie.

LE Boi. Vous avez tort de parier ainsi; votre présence est le ciel pour moi.

LA REINE. Tout m*assombrit quand je ne vous vois pas et augmente en moi le désir de vous voir. Vous me pardonnerez ma folie en pensant n Tamour que j'ai pour vous.

siLÉBio. Seigneur, voici les danses, on entend déjà le son du tambourin.

LE BOi, à la reine. iVous Ibs verrous, si VOUS lo voulez, au milieu de ces roses et de ces fleurs. Le lieu est spacieux et agréable.

LA REINE. Volontiers.

(Entrent l'alcade, Grespo et le régidor Tarage trèt-aniinéa.)

l'alcade. Je me plaindrai au roi de cette insolence.

TARUGO. Il est ici, Crespo.

l'alcade. Vous voulez me tromper. Où est-il?

LE ROI. C'est moi. Que vous a-t-on fait, brave homme?

l'alcade. Je ne sais comment vous dire... Vos pages se sont moqués de moi et ils ont mis en fuite notre ballet; que pouvaient-ils faire de plus mal? J'avais réuni vingt-quatre garçons, tous d'importance. pages! la plus infernale canaille qu'il y ait sur la terre, je ne sais comment le roi ne leur fait pas administrer deux mille coups de fouet! Je dis donc que par mon zèle, qui est grand, j'avais réuni ces vingtquatre jeunes gens, car je suis alcade, et pour vous servir, je les avais ornés de barbes et de grelots. A peine vos diables de pages eurent-ils vu leurs habits galants à la mode du jour, qu'avec des haillons et de la boue ils leur ont donné une charge telle que l'escadron dansant s'en est allé à la débandade. Ils ont malmené le meilleur des danseurs que jamais prince ni seigneur ait vu dans ces alentours...

LA REINE. Ralliez votre monde, le roi vous attendra.

TARUGO. Quel que soit celui qu'on ramènera, il ne pourra plus se mouvf)ir, car ils sont tous épuisés, et largement pourvus de coups de pierres et de bâtons.

l'alcade. Si tu ne trouves pas Renco, amène mon neveu Mostrenco comme échantillon de ce qu'étaient les autres. combien de pages on élève à la cour pour leur perdition! Je croyais que, pour être au roi et tous si bien nés, ils se seraient autrement conduits ! Mais quatre pensions de quatre universités ne renferment pas autant de méchanceté qu'en possèdent vos pages. Les plaisanteries qu'ils nous ont faites prouvent que, s'ils portent des croix sur leurs^ pourpoints, ils ont le diable dans le cœur.

(Tarngo revient avec Mostrenco, qui porte ane tresse lui venant jusqae sar les oreilles, nne robe de laine verte ornementée de jaone et tombant seulement jusqu'au genou, et des guêtres tontes garnies de grelots. Quoiqu'il joue du tambourin, il ne doit pas bouger de place.)

TARUGO. J'apporte Mostrenco.

l'alcade. Pingarron! Joue donc; cette bonne Majesté reconnaîtra notre zèle et notre esprit joyeux. (Mostrenco joue do tambourin.) Rcmuc douc, animal, et sans te faire prier. Holà I A qui est-ce que je parle?

TARUGO. Qu'as-tu ?

MOSTRENCO. Uu doîgt du picd droit brisé.

LE ROI. Ramenez- le à son village.

l'algàde. Je suis alcade de Junquillos. Si vous corrigez vos pages, nous vous ferons voir une autre fois une danse qui effacera tout comme composition et comme costume.

(L'alfîade, Tarugo et Mostrenco se retirent.)

LA REINE, aoarianu L'alcddc est bicu irrité.

le roi, do mâme. Et Ics dauscurs bien vêtus.

siLÉRio. Voici les gitanas.

la reine. Il y a parmi eux de belles filles galamment habillées.

PEDRO DE t]RDB MALAS. 71

LB Boi, à pot. Un roi trembler devant une gitanat Quelle folie !

(Entrent les moBiciens eo eostnmes de gitanoe, unsi que Béliea et Inès. Maldonado et Pedro également Tètna en gitanet.)

PSDBO. Notts^ VOS humbles gitanos^ Majestés qne Dieu garde 1 nous allons déployer devant vous nos talents. Noos souhaiterions être tous vêtus de brocard d'or^ mais le pouvoir limité n'atteint pas si haut. Malgré tout, ma Béliea, avec sa grâce et ses beaux yeux, dissipera vos soucis, vous plaira et vous étonnera. Allons^ gitanas du bon Dieu, commencez et soyez bien eu jambes.

LA REINE. Ce gitano est amusant.

PEDBo. Va, Béliea, fleur d'avril I Va, Inès, illustre danseuse 1 Vous pouvez mettre en réputation ce pas et mille autres encore.

(Les gitanas exécutent nne danse an son des castagnettes et des tambours de basqae, et pendant ce temps Pedro parle toujours.)

Formez ie boladillo *■ \ ne vous trompez pas ! Gardez la mesure I Francisquilla, tu n'es pas en ligne ! Courage, Ginesa l

MALDONADO. Losguitares, jouoz plus large et plus soutenu, et vous, levez les bras. Si ce n'est pas là une danse céleste, je suis un âne bâté.

PEDRO. En avant, alertes bergeronnettes 1 haut les bras et le corps l

MALDONADO. L'oreillc aux guitares et du vif argent dans les pieds I

PEDRO. Les trois vont bien.

MALDONADO. Et los quatro ne vont pas mal. Pourtant Béliea les surpasse en grâce et en vigueur.

PEDRO. Comme elles dansent sur le sable, je crains que le pied ne leur glisse.

(Béiica tombe près du roi.)

1. Bolado signifie un gàteaa de sucre imitant le gâteau de miel d*une ruche.

Ne le disais-je pas? Bélica est tombée près du roi.

LE ROI, la reierant. Il est justo que jo VOUS relèvB, huitième merveille du monde (i roreiue), et sachez qu'avec la main je vous donne le cœur.

LA REINE, avec dépit. Çllo a bien joué son rôlel Le roi est bon courtisan! Sa Majesté fait tomber et relève une gitana de ses mains royales.

BÉLICA. Le roi a montré sa grandeur. C'eût été une impiété de rester si bas étant si près du souverain. La dignité royale n'a pu être offensée en ceci ; une Majesté sacrée ne peut faillir. Et puis, il était dans ma destinée de recevoir les politesses d'un roi.

LA REINE^ contenant » colère. Je le VOiS. G'CSt lO priVllégC de

la beauté.

LE ROI. Madame, n'interrompez pas le divertissement, puisqu'il nous amuse.

LA REINE. Ces cruelles paroles me serrent le c ï^ur. (s« levant aveoftireur.) Qu'ou emmèuc CCS bohémienues et qu*on les mette en prison. La beauté exerce son empire sur tous les cœurs, mais elle perd sa fon^e si on ne la voit plus.

LE ROI. Une gitana te donne de la jalousie?

LA REINE. Vous pourricz parler de la sorte si cette fille n'était pas aussi belle et si vous n'étiez pas le roi ; mais il n*cn est pas ainsi. Emmenez-moi ces femmes 1

siLÉRio. Étrange résolution !

INÈS, à la reine. Madame, quc cette pensée jalouse n'occupe pas votre esprit et ne vous porte point à quelque extrémité; elle n'a aucun fondement. Je vous le prouverai si vous consentez à entendre ce que j'ai à vous révéler. Je jure de ne pas chercher à m'échapper de ma prison.

LA REINE. Conduisez cette fille chez moi.

(La reine et les gitanos sortent, suivies de gardes.)

PEDRO DE URDE MâLAS. 73

LB Boi^ i suério. La jdlousie dégénère souvent en croauté.

siLKRio, bu a» rou Un soupçon m'inquiète, seigneur, à cause de ce que je viens de voir ici; n'avez-vous rien dit de vos projets à cette gitana qui va parler en secret à la reine? Il est à craindre qu'elle ne vous trahisse.

LE ROI. Je dois craindre en effet; mais le corbeau ne peut être plus noir que ses ailes. Viens, et nous chercherons à calmer la colère de la reine, qui est tout à fait hors d'ellemême.

(Le roi et Silerio sortent.)

PEDRO. Nous avons bien travaillé !

HALDONADO. J'ou perds la tête. Bélica prisonnière et Inès qui veut parler à la reine ! Gela me donne beaucoup à penser.

PEDRO. Et à craindre. Je me retire de la carrière gitanesque; un bonnet de révérend et le bras ecclésiastique me tireront de cet embarras. Adieu, Maldonado.

HALDONADO. Atteuds ! quc veux-tu faire?

PEDRO. Rien. Mon sort est fixé et j'ai le sit.g léger. Il n*y a pas de corde qui me retienne ici.

HALDONADO. Tu tc uoics dans une goutte d'eau. Je n'aurais jamais pensé cela de toi. Je t'aurais cru capable de tenir tête à une armée.

PEDRO. Ce sont des mots. Il est prudent de prévenir le danger. Bonjour.

HALDONADO. Tu aspour sans motif; mais fais à ton caprice.

PEDRO. Les colères royales passent les bornes et les lois parce qu'elles sont absolues.

HALDONADO. SU eu ost aiusi, partons.

UN HusiciEN. Nous avous tous peur, Maldonalo.

HALDONADO. Jo UC lo UiC paS.

(Tous 8'enfaieDt.)

TROISIÈME JOURNÉE

La place publique où se trouve la maison de la veuve

Marina Sancbez.

(Pedro entre Tèta en ermite et portant trois on quatre petits sacs de grosse

toile remplis avec dn sable.)

PEDRO, parlant trèt-haut. Yoîci la iDaisoii de Cette heureasB veuve, de cette Marina Sanchez, qui, à force de générosité, ouvre à son âme le chemin du cieL (u yewe panit i sa fen«tre.) Son époux, Vicente Barrocai, sortira facilement de la terrible flamme, quand Marina saura qu'il y gémit. Son fils Pedro Benito cessera bientôt les cris lamentables que lui arrache le feu du noir domaine. Son neveu Maninico, celui qui a un signe au visage, cessera de se désoler en voyant qu'on lui ouvre la grande route de la gloire éternelle.

LA VEUVE, de sa fenêtre. MOU pèrO, attCUdCZ, JO dOSCeudS, Ot

pardonnez-moi si je vous donne l'ennui d'attendre.

(Elle quitte la fenêtre et descend.)

PEDRO, ^ la'-môme. Jc rcuds grâccs au ciel qui luit pour moi si je réussis. Je rends grâces à qui m'a fait entrer dans ce défilé d'où ma langue, sans craindre la honte, doit ma tirer avec honneur et profit. Mémoire, ne vas pas me manquer : si par accident je restais court, fais-moi prudemment passer de la tristesse à la joie, et que mon changement d'extérieur m'accrédite auprès de la veuve jusqu'à ce que je la quitte heureuse et dépouillée !

LA VEUVE, entrant. Pèrc, que jo baisè vos pieds I PEDRO. Arrêtez, honorable villageoise, ne voyez-vous pas qu'où habite l'humilité, ces hommages sont déplacés? Les

f ËDtlO ÔE URDE MaLAS. 7&

âmes en peine, étrangères à toute joie, n'admettent pas les cérémonies des cours. Une messe leur importe bien plus que quatre mille baise-mains; votre père vous en avertit, et ces façons d'agir, teoez-les pour f utiles. Puisque je vous ai dit qui je suis, gardez-moi un instant ce sac, et cet autre si bien noué, car c'est une charge trop pesante.

(Il lai remet les saci.)

LA VEUVE. Oui, seigneur, je sais qui vous êtes et que vous désirez ardemment que les âmes éprouvent la miséricorde et non la justice de Dieu. Je sais l'honorable mission qui vous est coiitaée, et pour finir, je vous supplie de me conter comment les âmes de mes parents obtiendront le repos et le pardon.

PEDRO. Vicente Barrocal, votre mari, avec soixante-dix écns de capital réglera son compte. Votre fils, Pedro Bénito, sortira de son trou pour quarante-six écus, pas davantage. Avec cette somme, vous lui procurerez une joie sans égale. Votre fille, Sancha Redonda, demande que votre main réponde largement à son désir : la charité est la corde qui la fera sortir de cette cave profonde. Elle réclame quarantedeux jaunets simples et ronds, ou bien vingt-six doubles, au moyen desquels seront brisés les fers de sa prison. Vos neveux Martin el Quiteria sont dans un puits où ils souffrent beaucoup, et du fond duquel ils vous appellent sans cesse avec de tristes voix. Ils demandent dix doublons à deux figures. Sancho Manjon, votre bon oncle, plongé dans un marais, souffre de la soif et du froid, il vous prie avec sanglots de vouloir bien le délivrer. Il ne réclame que quatorze ducats; pourtant, il les veut d*argent et nouvellement frappés; je me suis chargé de les apporter sur mes vieilles épaules.

LA VEUVE. Par aventure, avez- vous vu par là ma sœur Sancba?

PEDBo. Je Tai vue dans un tombeau^ recouverte d'une planche de bronze; c'est une chose dure! et en se levant elle a dit : « Si tu n'es pas insensible à mes larmes, toi qui retournes sur la terre, tu diras à ma sœur et à ma cousine qu'il dépend do leur volonté que je passe de ces nuages à la clarté infinie; que le feu de la charité est la lumière de ces ténèbres; à peine ma sœur connaîtra -t-elle ma peine,, que, dans sa sagesse, elle me donnera facilement trente florins. J'en vis beaucoup d'autres de vos parents et de vos serviteurs qui se recommandent à vous, les uns pour des ducats, les autres pour quelques maravédis. Je puis Vous dire en somme que, bien additionné avec plume et encre, le total arrive à deux cent cinquante écus. Ne vous troublez pas; le premier de ces deux sacs que je vous ai donnés à garder m'a été remis par un cabaretier, grand imitateur de Gacus, pour préserver les jambes délicates de sa fille qui gît dans ces cavernes sur des cendres chaudes; le second, par un valet de mules, grand coureur de chemins, méchant garnement, mais de bonne foi. L'or qu'ils contiennent est destiné à adoucir les peines des âmes qui souffrent là-bas. Allons, femme extraordinaire, femme forle, femme excellente, ne vous faites pas prier pour alléger la peine de toute âme qui souffre. Otez de votre cou ce nœud qui vous serre et dites d'une voix sereine: « Je ferai, seigneur, ce que me commande votre voix harmonieuse et sainte, puisqu'on remettant cet argent dans ces mains grossières, je vous procurerai rineffable joie de voir convertir leurs feux en fumée; je veux qu'on aperçoive tout à coup dans les régions de l'air passer en dansant une âme affranchie de son esclavage. » Ohl combien de louanges vous entendrez devant et derrière vous, soit que vous marchiez, soit que vous restiez en place, venant de toutes ces âmes courtoises, à qui aujourd'hui voas rendez la liberté !

LA Ysuvm» Attendez-moi, je reviens à l'instant avec tout ce qnMl faut.

(Elle entre dans sa maison.)

PEDRO9 à ini^néne. Que le clel te bénisse pour le reste de tes jours ! il nous montre en toi la femme forte de la sainte Écriture. Sois heureuse, Marina, dans ta vie et dans ta mort. Bélica, belle gitana, tu recueilleras tout le fruit de cette mse^ quoique tu te montres injuste pour mon amour. Cet argent payera la danse et tes beaux habits ; je ne veux pas que, faute d'argent et de toilette, tu voies la ruine de tes espérances !

LA VEUVE, rerenant avec an ne d'ugnt. PrOnCZ, VéuérablO Vieillard, voici ce que vous avez demandé, et même je suis prête à vous donner davantage.

PEDRO. Marina, vous avez donné en chrétienne. D*un bond je vats à Rome, et d'un autre, je me rends au purgatoire. Acceptez ma bénédiction, qui préserve des maux de dents, des tromperies, des fraudes et des .voleurs de nuit. Le cœur le plus débile peut étendre ses ailes dans l'obscurité quand il a la bénédiction du grand Pedro de Urde Malas !

(II la bénit et s'éloigne avec le sac d'argent.)

LA VEUVE. Véritable envoyé des âmes, arrive promptement à l'obscure vallée des pleurs! Dans chaque écu que je t*ai donné, tu emportes mon cœur, et même dans chaque maravédi, et je reste là comme sous le charme d'un enchantement. Je suis une autre âme en peine depuis que je me suis séparée du sac que je t'ai livré; mais sur les ailes de ma foi, je gagnerai les sereines régions du ciel.

Le théâtre change et représente une salle du palais du roi.

(Entre la reine portant dans nn monchoir des joyanx ; Marcélo, vienz seigneur,

raccompagne.)

LA BEiNB. Marcélo, sans m'opposer à ce que tu gardes

ton secret, et sans yoaloir mettre en jeu ton honneor et ta yie, je te prie de répondre à quelques questions.

MARGÉLO. Votre prière est un ordre; parlez , mon honneur et ma vie sont à vos pieds, et je m'en applaudis.

LA RsiNE. Ces bijoux précieux, à qui sont-ils, ou à qui ont-ils été?

MARGÉLO. Leur maître fut autrefois mon seigneur.

LA REINE. Gomment ont- ils cessé de lui appartenir? Je veux savoir s'ils ont été donnés ou volés.

MARGÉLO. Puisque la terre recouvre la faute et le déshonneur, s'il y a déshonneur et faute dans un amour honnête, je vais rompre le silence. Une nuit que je rêvais sous le balcon de la femme que Votre Majesté m'a donnée depuis pour épouse, la duchesse d'Alva (que Dieu la reçoive dans sa gloire! } m'appela et me dit d'une voix pleine de frayeur : < Qui que vous soyez, montrez un cœur chrétien et portez secours à celle qui le réclame. Prenez cette créature plus noble qu'heureuse, donnez-lui l'eau du baptême et le nom que vous voudrez. » En proférant ces mots, elle attacha à une corde et fit descendre une petite corbeille d'osier, puis elle se tut et rentra dans son appartement. Je demeurai stupéfait en entendant pleurer, dans la corbeille, un enfant nouveau-né. Enfin, pour abréger cette étrange histoire, je quittai la place, sortis en toute hâte de la ville et gagnai un village voisin. Le ciel, qui n'abandonne jamais les malheureux, me fit rencontrer, au point du jour, une bande de gi« taaos. Une bohémienne, que je suppliai et à qui je donnai de l'argent, se chargea de l'eofant. Elle l'enleva de la corbeille, et, parmi ses langes, elle trouva ces bijoux que je reconnus à l'instant comme appartenant à votre frère. Je les laissai avec l'enfant, qui était une jolie petite fille venue au monde depuis quelques heures. On la baptisa et on l'éleva sous d'humbles habits. Quand je contai l'aventure à votre

frère^ il me dit : Cet enfant est le mien et les bijonx Tieniient de moi ; la dachesse Félix Alra est sa mère. Gomme noos discourions, on entendit sonner les clocbes de tons les monastères et de toutes les églises, ce qai indiquait la mort d'une personne considérable. Un page, entrant tout à coup, dissipa nos doutes en disant : La duchesse d*AIva est morte cette nuit subitement; c'est pour elle que sonnent tontes ces cloches et que tous ces gens pleurent. Votre frère demeora immobile^ absorbé et les yeux fixes. Il revint à lui et ne me dit que ces mots : Fais élever l'enfant et laisse-lui les joyaux. On l^^eva comme une gitana et sans lui rien révéler. Mais elle sait qu'elle a été volée, ce qui lui fait croire qu'elle est fille de quelque prince. Celle qui l'a nourrie de son lait est morte et l'a laissée avec les bijoux à sa fille, moins belle, mais aussi jeune que Bélica. Ceci répond à la question que vous m'avez adressée, si ces bijoux ont été volés ou donnés. Mon étonnement est grand de les voir aujourd'hui dans vos mains.

LA REINE. Je connaissais déjà la moitié de cette aventure. Les deux récits se confirment l'un l'autre. Mais^ dis-moi^ si tu voyais la belle gitana dont tu parles ^ la reconnaitrais-tu?

MARGELO: Oui, madame.

LA REINE. Attends un peu. (EUe oane vue porte, BéUca ptralt avec

inis.) Est-ce ce seigneur, Inès, qui venait voir ta sœur?

INES. Oui, madame. Je l'ai vu causer avec ma mère plus l'une fois.

LA REINE. Cette preuve et sa ressemblance avec mon frère disent assez que ma nièce est devant moi.

MARCÉLO. Vous pouvcz OU être sûre. Le ciel lui a donné un père et une mère illustres , et sa beauté ne la distingue pas moins.

(Entrent le roi et nn de ses courtisans.)

LS ROI, eoBtiBaut une eonTemtion. G'eSt ChOSO aVéréO qo'Jl n'eSt

pas de jalousie sans folie.

LA BEiNE. Et sans amour, monseigneur, ce serait beaucoup mieux dit.

LE ROI. Le véntable amour n*engendre jamais la jalousie. Une bonne cause ne produit pas un mauvais effet.

LA REINE. Chez moi, c'est tout le contraire : la jalousie me rend malheureuse, et elle est causée par le grand amour que j'ai pour vous.

LE ROI. L'erreur où vous êtes me venge suffisamment ; car vos soupçons ne se vérifieront pas. Je ne suis pas d'un sang si peu noble que je me fasse le serviteur d'une gitana.

LA REINE. Pourtant elle est belle. La beauté soumet la puissance et la force. Regardez-la donc.

LE ROI. Si vous voulez me tourmenter, le moyen n'est pas bien trouvé.

LA REINE. Gomment? vous refusez de regarder une jeune fille qui, non-seulement est belle, mais qui aspire encore à devenir ma nièce?

RÉLiGA à Inès. luès, ils so moquont de moi !

INÈS. Tais -toi, tu vas tout savoir.

LA REINE. Regardez-la et dites-moi à qui elle ressemble.

LE ROI. C'est tout le portrait de Rosamîro.

LA REINE. Ce n'est pas étonnant, car elle est sa fille. Reconnaissez-la comme telle.

LE ROI. Si vous dites vrai^ une chose si étrange me plonge dans l'étonnement.

LA REINE, à Béiiea. Allez vers Icroi, Isabelle, et dites-lui de vous donner la main comme à la fille de mon frère.

LE ROI, relevant Béiiea, qni s'agenoniUe. RolOVeZ-VOUS ; VOtrO bOaUté

VOUS promet un meilleur avenir, (a la reine.) Et vous, madame, comment avez-vous fait cette découverte ?

LA BEiNE. Allons à la ville Je VOUS raconterai cela en chemin.

(Ils sortent, Béliea reste seule aree loès.)

INES. Bélica, puisque te voilà la nièce de la reine, jette an moins snr noas an regard de bonté. Souviens-toi que nous avons dansé ensemble plus d'un pas, et que, sans vanité, nous dansions mieux que les cinq autres ; souviens-toi que nous nous sommes parfois querellées ; mais j'ai toujours eu l'instinct de te craindre et de te respecter. Puisque tu le peux, fais un peu de bien à nos pauvres gitanes, et rends-les plus heureux qu'ils ne l'ont jamais* été. Montre-toi digne de ta condition nouvelle.

BÉLiGA. Remets-moi une pétition, Inès , je la ferai parvenir au roi.

Le théâtre change et représente une rae de la bourgade. (Pedro de Urde Malas entre en eostame d'étadiant, arec manteau et bonnet.)

PEDRO. On a bien raison de dire que la variété fait toute la beauté de la nature. Une trop bonne cuisine fatigue à la longue aussi bien qu'un seul vêtement; enfin, la variété modifie la volonté et délasse l'esprit. Quand Dieu me retirera de ce monde, je m'en irai satisfait et je pourrai dire que j'y fus un second Prêtée. Combien de fois j'ai changé d'habit et d'état! Que d'actions diverses! que de langages étonnants! Dans ce moment, je fuis, vêtu en étudiant et redoutant les cent mille guignons de mon inconstante destinée 1

(Entre an paysan portant deux poules.)

LE PATSAN. Je ne les ai pas vendues , parce que c'est aujourd'hui mardi.

PEDRO. Venez ici; montrez-moi cela ; n'ayez pas peur. Vos poules sont belles. Déposez les ici, et regardez-les de loin comme des reliques vouées au culte.

Li£ PAYSAN. Pourvu quo VOUS me les payiez, vous ea ferez des reliques ou bien ce qu'il vous conviendra.

PEDRO. II n'y a qu'un payement saint et juste qui convienne, c'est d'en faire un emploi qui satisfasse la conscience de tout chrétien.

LE PAYSAN. Monsieur le sot, vous viendrez difficilement à vos fins.

(Entrent denz comédiens qni s'indiquent ayec les numéros 1 et 2.)

PEDRO, «n paysan. Yoùs êtcs uu hypocritc ct un petit méchant^ et vous ne faites pas attention que c*est un homme à figure jaune qui vous parle, un homme qui en vaut cent autres et qui se dispose, au moyen de ces deux poules , à racheter deux captifs d'Alger.

LE PREMIER COMÉDIEN, aa deuxième. Voilà UUC bOUnO histOire,

et ce sacristain, ou n'importe qui, joue merveilleusement son rôle.

PEDRO. puissance de l'intérêt, pleine d'envie et de rigueur 1 Est-il possible que vous refusiez de racheter ces malheureux chrétiens des mains de leurs tyrans?

LE PAYSAN. Que lesrichcs, les courtisans, les prêtres et les aumôniers les rachètent, moi, je n'ai que l'argent gagné par mes mains.

PEDRO. Que la malédiction de mon bonnet tombe sur toi et sur toute ta lignée 1 Puissé-je te voir dans une galère de Fez! ô cœur de bronze! misère de cette vie, réduite à de telles extrémités que les gentilshommes viennent supplier les paysans, race impie et perdue !

LE PAYSAN. Donnez-moi mes oiseaux; je ne suis pas disposé à faire Taumôue.

LE PREMIER COMÉDIEN. Iguoraut quo tu OS, dc ne pas vouloir racheter de tels hommes ! On me les a signalés comme corpulents et barbus, de belle taille et de belle prestance.

valant en conscience pins de trois cents dacats. Et ta penx les racheter ponr deux poules!.. Voyez quel méchant oœnr a ce niais. La mesquinerie, la malice , la misère et l'enrie r^nent seules sur ces gens-là.

LE PAYSAN. Heureusement qu'il y a ici un lieutenant du roi, nn corrigédor et des juges.

(Il sort en coarant.)

PEDRO. Et mol, j'ai des jambes I

(H Tent fair, le premier oomédien l'arrête.)

LE PBEMiER COMÉDIEN. Vous êtcs uu traître!

LE DEUXIÈME COMÉDIEN. Laisscz-lo partir, puisque les oiseaux sont dans le ftlet.

PEDRO. Eh bien! qu'en fercms-noos?

PREMIER COMÉDIEN. Plumous Ic rachat et allons le manger dans quelque cabaret.

PEDRO. Dites-moi, vous êtes comédiens?

PREMIER COMÉDIEN. POUr DOS péchéS, OUi 1...

PEDRO. Vous êtes les collines de tnon Potose. Le ciel m'offre en vous le but de tous mes désirs.

DEUXIÈME COMÉDIEN. Qucl Ycut dc sud-oucst VOUS fait ainsi déraisonner?

PEDRO. Ma destinée est d'être comédien. Je ferai si bien que la renommée chantera mes hauts faits d'une façon stupéfiante depuis l'orient jusqu'au couchant. J'adopterai le nom de Nicolas et le surnom de Rios. Ce nom prendra son essor et fera oublier celui de Pedro de Urde Malas.

UN AUTRE COMÉDIEN, entrant. NC VOUS a-t-OU paS préVOnU

que c'est l'heure de la répétition?... Il y a une heure et demie que le directeur s'ennuie à vous attendre.

PREMIER COMÉDIEN. Lc rcmèdc à cela, c'est d'y aller bien vite, (a Pedro.) Venez, galant, je vous ferai engager.

PEDRO. C'est rinstant où va s'accomplir la prédiction de

mon sorcier. Je vais devenir patriarche^ pontife et empereur, car l'état de comédien renferme tout cela. Quoique ce soit UQC vie fatigante, elle est pleine de curiosité, et ses plus grands ennemis ne diront pas au moins que c'est une vie d'oisiveté.

La scène change et représente la partie du jardin royal voisine du théâtre. On Toit paraître YaïUor ou le directeur, tenant un rouleau de papiers. U est accompagné de deux comédiens qui se distinguent par numéros.

LE DmECTEUB. Yos seigncudes ont la conscience large, et Je ne vous cache pas que la patience va m'échapper. Comment I après vingt jours cette comédie n'est pas encore sue? Voilà de mes bonheurs I II est honteux que personne n'oublie jamais de venir toucher sa paye, et que, pour les répétitions, il faille vous chercher avec des chiens et des furets, et encore vous prier, et que vous ne daigniez pas paraître.

PEDRO. Personne, seigneur, ne représentera mieux que moi un habile fripon et un fin hâbleur.

LE DIRECTEUR. Si monsicur ne s'en fait pas accroire, il sait bien des choses.

PEDRO. Je sais tout ce que doit savoir un général de comédiens, et j'ai les' qualités requises, qualités aussi rares que nombreuses. D'abord une grande mémoire, ensuite une langue déliée, et troisièmement savoir bien s'habiller. Point d'affectation dans les manières et ne pas chanter en parlant; avoir de l'étude sans qu'on s'en aperçoive; être grave si on représente un vieillard, léger si on fait le per sonnage d'un jeune homme ; de bonnes manières si l'on est amoureux, brusque si l'on est jaloux. Il faut réciter de telle façon que le personnage que l'on traduit se retrouve tout entier. Une langue habile doit donner aux vers leur valeur et ranimer la fable défaillante, provoquer les larmes et le

rire, et ramener le spectateur du rire anx larmes; qa'il sabisse tontes les impressions que vous voulez lui donner et alors Yous serez un excellent comédien.

(Entre l'algnasil det eooédiM.)

l'alguazil. Vous ne savez pas ce qui se passe au palais ? Venez, je suis inquiet de l'étonnement dans lequel on est relativement au roi, à la reine et à sa nouvelle nièce.

LE DmEGTEUB. Quello ulèce?

l'alguazil. Une gitana qu'on dit être d*nne rare beauté.

PEDRO. Je crains que ce ne soit Bélica. Est-ce la vérité?

l'alguazil. Tellement que je n'en connais pas de plus grande pour le moment. La reine désire lui faire fête. Ye* nez, vous apprendrez tout.

PEDRO, ra direeteor. Vous assurcrez mou bouheur, si vous voulez bien m'accepter.

LE DIRECTEUR. Yous êtes engagé dans notre joyeuse troupe- Nous ferons ensuite nos conditions. Allons répéter l'intermède. Personne ne manque?

UN COMÉDIEN. PersouDe t

(Ils sortent. — Le roi parait avec Silério.)

LE ROI. Sa beauté éclate sous quelque costume qu*elle se montre. Une gitana me subjuguer à ce point! La parenté n'affaiblit pas mon désir; elle ne fait, au contraire, que

l'augmenter, (on entend le «on des gaiUret.) Quel CSt CC bruit?

SILÉRIO. Ce sont les comédiens qui vont s'habiller.

LE ROI. Cette fête m'attriste! J'aurais mieux aimé rester seul avec mes pensées. Mais, écoute, il me semble que j'entends chanter mon aventure.

(Les masiciens entrent avec lenrs guitares et chantent la romance sui- . Tante :)

CHANT, c Les gitanas dansent, le roi les regarde; la reine, jalouse, les fait arrêter. Bélica et Inès ont dansé devant le roi un ballet gitano. Bélica, dans son trouble, est tombée

Sfi THÉÂTRE DE MICHEL CERVANTES.

aux pieds dn roi, et le roi^ courtois, lui a donné la main pour la relever. Mais comme Bélîca est belle, la reine jalouse l'a fait prendre. >

siLÂKio. Ils sont si absorbés qu*lls ne nous aperçoivent pas.

PREMiEB MUSICIEN. Voîci le roil Notre chanson ne lui plaît peut-être pas.

DEUXIÈME MUSICIEN. Elle lui plaira, car elle est nouvelle. Elle ne dit rien qu'on ne sache; que la reine est jalouse. C'est la destinée de la femme d'être jalouse de son mari.

LE ROI. Tu l'as entendu? C'est le démon qui a parlé. Je suis entre la vie et la mort. Que faire?

siLERio. Aimer d'un côté, feindre de l'autre.

(On Toit paraître la reine et Bélica en eostome de cour, Inès en gitana, .Maldonado, le directeur, Talcade et Pedro de Urde Malas.)

PEDRO, k Bëiica. lllustrc isabclle, qui fûtes jadis Bélica, Pedro, le fameux fourbe, est prosterné à vos pieds; il a commis l'extravagfance de quitter son nom pour celui de Nicolas de Rios. Le Pedro que vous connaissez est devenu comédien, prêt à vous servir. Votre idée et la mienne se sont réalisées, la mienne seulement en fiction, la vôtre comme elle le devait. 11 y a des destinées diverses; les uns sont seigneurs pour rire, et les autres le sont réellement. Je serai donc roi quand il y aura des rois dans la comédie, et vous qui m'écouterez, vous êtes déjà à moitié reine par vos vertus et parla loi. Je pourrai vous servir pour plaisanter, et vous, me rendre de vrais services. Votre fortune me comble de joie, car l'ombre de l'Ingratitude ne saurait approcher de votre cœur. Je vous supplie donc de demander pour moi une faveur au roi.

LE ROI. Je te l'accorde dès à présent. Demande ce que tu voudras.

PEDRO. Comme c'est une chose juste^ je vais m*expliquer

$ans craiate. Qa'on De s'y trompe pas, l'art da comédien a pour bat unique d'enseigner et d'amuser. Il y faut une grande habileté, du travail et du soin; savoir employer ees qualités et les avoir. Que personne n'exerce cette profession, s'il n'a les qualités qu'elle requiert pour servir d'exemple et pour satisfaire le public. Qu'on examine et qu'on passe en revue chaque troupe de comédiens, et que le caprice d'an bavard ne suffise pas pour qu'on en fasse un directenr. C'est ainsi qu'on excitera l'émulation dans cet art. On doit juger de l'importance d'un métier par le but qu'il se propose*

BÉLiGA. J'aurai soin que monseigneur le roi n'oublie pas ce qu'il vous a prorois.

LA REINE. Allons entendre la comédie, puisque le del a bien voulu que mon tiumeur jalouse ne tournât pas en tragédie. Je vais aviser mon frère de de cet événement heureux.

(Le roi, la reine et lenr suite sortent.) MALDONADO, arrêtant Béltea. SeÔOra Béllca, UU mOmOUt. SOU-

venez-vous que je suis Maldonado, votre comte.

BÉLIGA. Pardonnez-moi, Maldonado, je vous parlerai un autre jour.

INÈS. Bélica, ma sœur !

BÉLIGA. La reine m'attend. Adieu !

(Elle sort à la suite de la reine.)

INÈS. Elle est partie ! Qui m'eût dit cela avant-hier! Je ne le croirais pas si je ne le voyais de mes yeux. Quelle ingrate fille ! et quelle leçon!

PEDRO. Le changement de fortune détruit mille résolutions; il renferme mille outrages, il engendre mille défauts, et fait oublier en une heure ce qu'on a pu apprendre dans toute sa vie.

l'alcaoe. Pedro, comme te voilà bien habillé. Que fais-tu?

PEDRO. J'ai changé de métier et de nom, et je ne snis pas encore content. Je suis devenu une chimère.

l'alcade. Tu fus toujours un grand homme. Je venais pour te récompenser de la danse que tu nous avais montrée, laquelle prouvait bien ton génie. S'il n'y avait pas eu de pages dans ce monde, ton nom aurait passé à la postérité. Clément et Clémence vont bien, Pascual et Bénita mènent joyeuse vie.

UN SERVITEUR. Lours Majcstés attendent. On peut commencer.

PEDRO, aa publie. Yos seigueurics voient que Leurs Majestés attendent là-dedans, et qu'il est impossible que tout ce monde puisse jouir du spectacle de la grande comédie. Les hallebardes et les lances interdisent l'entrée à la gent mousquetaire ^. Demain on jouera au théâtre. Pour très-peu d'argent, chacun pourra voir la pièce depuis le commencement jusqu'à la fin. Elle ne finit pas par un mariage, chose commune, et qu*on a vue cent mille fois. La dame n'accouche pas dans la première journée, et son fils n'a pas une barbe à la seconde. Il n'est ni vaillant ni féroce ; il ne massacre pas; il ne fend pas les gens en deux; il ne devient pas à la fin roi d'un certain royaume que n'indique aucune cosmographie. De ces impertinences et de beaucoup d'autres, notre comédie s'est affranchie ; elle est pleine d'art, d'adresse et de belles choses, et elle porte le nom du grand Pedro de Urde Malas.

1. J'ai dit ailleurs qu'on appelait mosquete'ros les gens du parterre, à cause du bruit qu'ils faisaient.

LE

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