Théâtre de Mme. Ancelot
Les femmes dont les ouvrages ont eu quelque succès ont presque toujours fait comme les ambitieux qui réussissent et qui se plaignent ensuite des inconvénients attachés à la puissance.
Est-ce prudence pour éloigner ceux qui seraient tentés de leur disputer la place ?
Est-ce sagesse pour préserver de mécomptes ceux qui seraient entraînés par une trompeuse illusion, dont ils ont reconnu la vanité?
Je ne sais , — mais soit que j'aie moins de prévoyance , ou bien que j'aie eu plus de bonheur, je dois à la vérité de dire qu'ayant tenté la plus périlleuse des épreuves en littérature, celle du théâtre, je n'ai eu ni à m'en plaindre ni à m'en repentir.
Le public, de qui dépend la destinée des ouvrages représentés sur la scène, et qui est parfois sévère pour des hommes pleins de talents et de force, a mis une bonne grâce infinie à se souvenir avec moi qu'il est généreux de protéger la faiblesse !
Peut-être aussi, n'ayant pas calculé en écrivant les avantages de la publicité, ne me suis-je pas aperçue de ses inconvénients.
Entraînée par mon penchant et par les circonstances à composer et à faire jouer des comédies, trouvant naturellement, par les succès qu'avait obtenus i\I. Ancelot, des relations tout établies avec les théâtres, et la route tout ouverte, je m'y suis engagée sans difficultés. Mais je n'ai ni craint, ni désiré la renommée; je n'y ai pas pensé.
Écrire ne me semble pas un fait extraordinaire qui doive attirer l'attention par lui-même ; ce n'est pas plus singulier que de parler. La conversation a même des difficultés de plus. Il lui faut une présence d'esprit, une vivacité et un à-propos qui ne laissent pas toujours la possibilité de choisir les idées et les expressions. Écrire, c'est parler avec réflexion, et un peu plus haut. Voilà tout !
Seulement, comme alors on parle après avoir réfléchi, il n'est guère permis de manquer de raison : comme on parle d'une voix plus élevée, il n'est pas trop permis de manquer d'esprit ; et comme on parle pour tous, il n'est jamais permis de dire des choses dangereuses pour qui que ce soit.
C'est surtout lorsqu'il s'agit d'ouvrages dramatiques que ce qu'on écrit
acquiert de l'importance; car le moyen le plus prompt et le plus puissant de communiquer sa pensée est bien certainement le théâtre. Quelle force les écrivains d'un grand talent n'y peuvent-ils pas trouver pour faire arriver à l'intelligence des vérités qui l'éclairent, à l'âme des sentiments qui l'élèvent, au cœur des impressions qui le consolent?
Il faut souvent bien des mois pour que le meilleur livre ait autant de lecteurs qu'une pièce a de spectateurs en peu de jours; et le talent des acteurs ajoute une force prodigieuse à la pensée , à l'expression et aux situations.
PIuj la foule renfermée dans une salle de spectacle est considérable, plus l'émotion est rapide et profonde : on s'anime, on s'exalte pour une action qu'on admire; on rougit du défaut montré sous un aspect odieux ou ridicule; on se sent du courage, de la grandeur d'âme, de la pitié, avec les personnages que l'on voit courageux, grands et bons. Le théâtre est une puissance infinie; car ses effets, s'exerçant sur l'âme, sont incommensurables comme elle.
Certes, de faibles ouvrages tels que les miens ne peuvent avoir une bien grande importance. Mais c'est pourtant y donner un intérêt que d'en espérer une bonne influence, quelque légère qu'elle soit.
Un but moral dans un objet d'art, c'est le feu divin dérobé au ciel pour animer la statue.
Plaire et amuser d'abord, dira-t-on? Oui, mais Gil Blas et Don Quichotte, par exemple, ne sont-ils pas remplis de hautes et sévères leçons? et ne rencontre-t-on pas chaque jour bon nombre de gens qui n'ont jamais eu une idée utile, et qui n'en sont pas moins mortellement ennuyeux?
Peut-être en cet instant plus qu'à toute autre époque, ceux qui parlent aux hommes rassemblés ont-ils une mission plus grave, et ne doivent-ils présenter que de nobles idées? Quand la société calme et forte repose doucement sur des bases immobiles, il suffit de donner à l'esprit quelques frivoles amusements, quelques délassements sans dangers; mais à présent la foule active et agitée cherche partout des prétextes de trouble. Cette foule, inquiète au milieu des intérêts matériels qui ne peuvent lui suffire, aurait besoin de rattacher ses pensées à quelque grand sentiment. Quand on a usé de toutes les fausses théories, et qu'on a abusé de Pégoïsme, il ne reste plus qu'à en appeler aux généreux mouvements du cœur, et il serait bien d'essayer de raviver, s'il est possible, par la peinture des dévouements exaltés et des vertueux sacrifices, cet enthousiasme et cette admiration qui les font naître.
Dans les ouvrages importants et d'un ordre élevé, peut-être y aurait-il pour les écrivains à chercher la beauté dans les caractères, comme les grands artiste^ ont cherché la beauté dans les formes extérieures? Est-ce que montrer les plus hautes perfections de l'âme sans sortir de la vérité, les faire admirer et aimer, ne serait pas arriver, en littérature, à ce génie dont Raphaël a empreint ses figures de vierge, et que le sculpteur de l'Apollon a su trouver pour sa statue ?
Même dans de petits ouvrages , cette idée peut encore donner du charme à la composition la plus frivole : car il y a de beaux types dans tous les rangs, et ce qui est simple est loin d'être grossier.
J'avoue que le grotesque et surtout l'ignoble dans les arts me révolte, et
que j'aurais dit comme Louis XIV en voyant les tableaux de Teniers dont on avait orné son cabinet : Otez-moi vite tous ces magots.
Mais après avoir réfléchi longtemps à ce qui est bien, on répète encore ce mot qui me revient sans cesse : Je sais ce que je veux; le ciel sait ce que je peux.
J'attribue la plus grande partie de la bienveillance qu'ont obtenue mes comédies a ce qu'en essayant toujours d'exalter les délicates susceptibilités du cœur et les générosités de l'âme aux dépens des intérêts matériels et de l'égoïsme, j'ai excité de douces sympathies : car il en est des ouvrages comme des personnes; on les aime pour ce qu'il y a en eux de noble et d'élevé.
C'est surtout en faisant paraître un recueil de comédies représentées avec bonheur sur différents théâtres que l'on pourrait dire : Je rends au public ce qu'il m'a prêté, puisque non-seulement ces comédies sont le fruit des observations qu'il a fait naître , mais leur réunion est la suite du suffrage accordé par ce même public à chacun des ouvrages qui la composent.
Ce volume réunit donc sept comédies que j'ai fait représenter sur trois théâtres : le théâtre Français, le théâtre du Vaudeville et le théâtre du Gymnase.
J'avais ajouté à celles qui ont été jouées sur ces deux derniers théâtres des couplets que j'ai retranchés pour leur laisser leur forme première de comédies.
Je ne les ai pas rangées dans ce volume par ordre de date ; mais j'ai fait trois divisions d'après leur nombre d'actes :
Trois pièces en trois actes;
Deux pièces en deux actes;
Deux pièces en un acte ; Et c'est en suivant cette division que je dirai quelques mots sur chacune d'elles.
Les pièces en trois actes sont :
MARIE ou TROIS EPOQUES ,
Représentée pour la première fois à Paris, sur le Théâtre-Français, le 11 octobre 1836.
Lorsque je composai cette comédie, je m'étais déjà essayée dans plusieurs ouvrages dramatiques joués sur différents théâtres; mais, non contente de n'y avoir jamais attaché mon nom, je m'étais encore entourée d'un tel mystère, j'avais tellement exigé le secret de ceux qu'il avait fallu mettre dans ma confidence, que mes amis les plus intimes, et que je voyais presque tous les jours, ignoraient complètement que j'eusse écrit quelque chose.
Naturellement timide, le public et les journaux m'inspiraient une trèsgrande frayeur.
L'idée de Marie me vint à l'occasion d'une pièce donnée à la Porte Saint-Martin (Dix années de la vie d'une Femme). C'est une jeune fille bien élevée qui tombe au dernier degré du vice en sacrifiant tout à ses
passions. Je ne pus m'cmpêeher de penser alors combien de sacrifices, au contraire, les femmes font habituellement dans le cours de leur vie pour remplir tous leurs devoirs comme fille, femme et mère; et ma comédie de Marie ou Trois époques se dessina tout de suite très-nettement à mon esprit.
Ce fut alors aussi que je remarquai que tous les ouvrages de théâtre étant presque exclusivement composés par des hommes, les caractères de femme y étaient ordinairement peu nombreux et peu développés; que, souvent même, ils manquaient de vérité, et que les mieux tracés laissaient toujours beaucoup à désirer, parce qu'ils montraient ce qu'il y a d'extérieur et de superficiel dans les habitudes des femmes, sans laisser apercevoir ce que leur cœur renferme de sentiments profonds ou intimes. Il me sembla qu'il y avait là beaucoup à dire, et, dès ce moment, je cherchai dans les ouvrages qui me vinrent à l'esprit à donner aux rôles- de femme le plus de développement et de vérité qu'il me fut possible.
Dès que ma comédie de Marie fut achevée, je vis que le grand talent de mademoiselle Mars rendrait admirablement toutes les parties du rôle: ces joies de la jeunesse , comprimées par un grand dévouement filial ; cette passion de la femme , combattue par de sévères devoirs , et celte espérance de bonheur, sacrifiée à la tendresse maternelle. Je ne m'étais pas trompée : mademoiselle Mars eut dans ce rôle un immense succès. Mais, pour le lui offrir, ce rôle ; pour faire recevoir la pièce au Théâtre-Français ; pour donner moi-même des soins aux répétitions, il se trouva qu'il avait fallu mettre une centaine de personnes dans ma confidence. Si ce que trois personnes savent n'est plus un secret, jugez quand il y en a cent! J'acceptai donc la responsabilité tout entière d'un ouvrage fait par moi seule, et quand le public demanda le nom de l'auteur, ce fut le mien qu'on prononça devant lui. C'était la première fois qu'il l'entendait ainsi, et j'ai mille grâces à rendre pour la manière dont il l'accueillit.
Je n'assistais pas à la représentation. Seule chez moi , je vis accourir mes amis tout joyeux : bientôt des connaissances, et même des personnes que je ne connaissais pas, vinrent me féliciter; ma maisonnette était remplie de monde : je vis bien que j'avais obtenu un grand succès. On n'a tant d'amis que cela que lorsqu'on est heureux !
Je ne puis encore maintenant me rendre compte de la singulière impression que j'éprouvai quand je voulus assister dans une loge à la seconde représentation ; quand je vis le rideau se lever devant cette salle toute remplie de monde, et que j'entendis prononcer quelques phrases. Mon premier mouvement fut de me lever et de me sauver : il me sembla que le fond de mon cœur et de ma pensée s'ouvrait à une foule curieuse venue pour les juger, et j'aurais quitté la loge si les personnes qui étaient avec moi ne m'eussent retenue , et si je n'avais pas été si tremblante qu'il m'eût été impossible de faire un pas. Depuis, je me suis efforcée de détruire cette émotion ; mais je n'ai jamais pu complètement réussir à la faire disparaître ; et voir jouer une de mes pièces, même à la vingtième représentation, me cause toujours une incroyable frayeur.
Marie fut jouée avec succès dans toutes les villes de province et à l'étranger ; elle fut traduite en allemand , en espagnol , en italien et en russe : j'eus partout à me louer de ce public que j'avais tant redouté.
Quant aux journaux, je n'igorais pas qu'ils étaient parfois très-sévères; mais j'en lisais peu ; je ne savais guère le nom que de quatre ou cinq, et je ne connaissais que deux ou irois rédacteurs. D'après l'avis de personnes dont l'intérêt pour moi est sincère , je pensai à réclamer l'indulgence de mes juges, et je priai l'un de mes amis de me donner la liste de tous les journaux qui rendent compte des pièces de théâtre. J'avais demandé la liste complète; cela fut long; et l'avant-veille seulement de la première représentation de Marie, on m'apporta une liste contenant les titres de cent huit journaux, quotidiens ou autres, qui tous, dans un temps donné, parlaient des pièces nouvelles jouées au Théâtre-Français.... Que faire?.... Avec ma répétition générale, mes occupations et mes préoccupations, je n'avais pas deux heures dont je pusse disposer : je dis alors comme le pilote forcé d'abandonner son esquif à la tempête : A la cjràee de Dieu !
Les journaux furent très-bons pour moi et très-indulgents pour mon ouvrage; mais iis m'inspirent encore une grande terreur.
Il m'était venu en écrivant Marie quelques idées sur les femmes, que j'exprimai dans une préface tirée seulement à vingt-cinq exemplaires. La bienveillance que l'on m'a montrée me décide à l'imprimer ici en tète de cette comédie, dont elle m'avait semblé le complément : car les préfaces ne sont plus une justification de l'ouvrage qu'elles précèdent ou une manière de dicter au public le jugement qu'il en doit porter. Nous vivons dans un temps d'indépendance où chacun ne veut former son opinion sur toute chose qu'avec ses propres lumières. Mais alors chacun devient curieux de tous les détails qui lui montrent les idées, et même le caractère de l'auteur qu'il veut juger avec connaissance de cause. Aussi , quand vous avez fait de grands efforts pour plaire au publie, et que vous avez excité ses sympathies, il désire que vous lui parliez de vous; et ce public, ce redoutable maîire aux mille pensées et aux mille voix, aime alors à entendre votre voix lui révéler votre pensée, et il vous sait gré de causer intimement avec lui comme avec un ami.
ISABELLE ou DEUX JOURS D'EXPÉRIENCE,
Comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français, le \o mars 1858.
Entre l'époque où avait été jouée Marie et celle où Isabelle entra en répétition, j'avais fait représenter au Théâtre-Français une comédie en un acte, intitulée le Château de ma Nièce. Iûlle Mars y fut charmante, et ce succès avait encore attiré du monde au milieu des chaleurs du mois d'août. Mais la direction du théâtre avait changé, elle était dans des mains malheureuses qui prenaient l'injustice pour l'habileté, et qui amenèrent un inconcevable désordre dans toute cette administration difficile. Ce ne fut plus que disputes et procès ; et comme dans ce théâtre rien ne lie la direction avec l'auteur, s'il n'a pas fait à l'avance un traité particulier, qu'alors tout le monde était maître et que personne n'obéissait, il était impossible de faire écouter ses réclamations par qui que ce fût. C'était le despotisme exercé par l'anarchie.
Par suite d'un genre d'administration singulier, en usage alors à cet
infortuné Théâtre-Français, le succès de mes deux ouvrages, Marie et le Château de ma Nièce, le monde qu'ils avaient amené dans la salle , et les avantages qui en étaient résultes, avaient décidé la direction à n'en plus laisser jouer un autre de moi. Cela blessait quelques susceptibilités puissantes, et il est impossible de se l'aire une idée des difficultés de tous genres qu'on opposa à la représentation d'Isabelle. 11 fallut lutter contre une mauvaise volonté qui se signalait à chaque instant, et je regardais cette pièce comme perdue, lorsque arriva le moment de la représenter.
J'acquis alors une conviction qui me fit un grand plaisir; c'est que quand il y a du mérite dans un ouvrage, eût-il d'ailleurs de grands défauts, toute la malveillance possible n'empêche pas le public de l'écouter et de le proléger.
La pièce réussit à la première représentation : j'eus même à subir deux fois la même épreuve; car l'Odéon était alors exploité par le Théâtre- Français, et Isabelle y réussit également devant un nouveau public. La direction n'eut plus après cela qu'à cesser de jouer la pièce, et c'est ce qu'elle fil, quoique les recettes qu'elle produisait fussent encore plus élevées que n'étaient celles des autres onvrages que l'on donnait à cette époque.
On a remplacé depuis cette funeste direction : sans doute celle qui lui succède tâchera de sauver de sa perte probable ce beau théâtre, monument de la gloire littéraire de la France. Mais il faudrait d'abord que les chances y fussent égales pour tous : la justice n'est que la raison mise en action ; ce n'est pas seulement une vertu, c'est la condition nécessaire de l'existence durable de toute chose en ce monde. 11 n;est rien qui puisse subsister lorsque la justice envers tous est immolée aux petites passions ou aux petits intérêts personnels de quelques uns.
Puis, au milieu des nombreux théâtres qui l'entourent, le Théâtre- Français devrait garder sa spécialité, et ne représenter en ouvrages nouveaux que ceux qui peignent des passions, expriment des idées et montrent des caractères. Laissant aux scènes secondaires les spectacles faits pour les yeux et les ouvrages qui ne peuvent exciter qu'un intérêt de curiosité, c'est à l'esprit et au cœur qu'il devrait s'adresser : il faudrah que le public fût toujours sûr de trouver au Théâtre-Français la partie élevée et intellectuelle de l'art dramatique.
Isabelle est mon ouvrage de prédilection, pour le fond comme pour les détails. Mais peut-être la mélancolie qui règne dans cette pièce estelle plus intéressante à la lecture que dramatique à la scène.
Depuis cette comédie, j'ai porté mes ouvrages à d'autres théâtres, et je n'en ai plus fait représenter sur le Théâtre-Français.
MARGUERITE
Comédie en trois actes et en prose, représentée pour la première fois
sur le théâtre du Vaudeville, le 5 octobre 1840.
C'est peut-être par une suite naturelle du mouvement qui entraîne toute chose en France depuis un demi-siècle, mais, à mesure que le premier théàlre perdait de sa spécialité et de sa supériorité, et qu'il descen-
dait de sa sphère élevée et délicate, les théâtres secondaires s'i levaient au contraire et semblaient se partager son héritage. Il y a maintenant à Paris trois excellents théâtres de comédie : le Vaudeville, le Gymnase et les Variétés, qui ont chacun une troupe complète de comédiens, parmi lesquels se trouvent des acteurs et actrices de premier ordre, pouvant jouer la comédie sérieuse, dramatique ou gaie, avec un parfait ensemble et souvent une réelle supériorité.
Aussi celte comédie en trois actes, Marguerite, fut-elle jouée admirablement au théâtre du Vaudeville : des acteurs pleins d'intelligence contribuèrent beaucoup à son succès, et l'assurèrent par leur zèle. Un mois était à peine écoulé que la pièce avait atteint sa trentième représentation.
Quand il n'y aurait dans ces théâtres-là que l'immense avantage de la grande publicité, cela suffirait pour les faire rechercher par les écrivains qui ont quelque foi dans leur ouvrage ; à bénéfice égal et même inférieur, quel auteur ne préférerait pas que son œuvre fût entendue par trente mille personnes que par quelques centaines de spectateurs?
Marguerite est une de mes pièces les plus heureuses ; car les ouvrages subissent les conditions de la destinée humaine. Il y en a qui ont du bonheur ou du malheur par des circonstances tout à fait étrangères à leur plus ou moins de mérite.
Marguerite me vint donc à l'esprit dans un jour heureux : à peine achevée, j'eus le choix de deux théâtres pour la faire représenter. Les acteurs que j'ai choisis, et qui convenaient parfaitement aux rôles étaient disponibles ; la pièce fut apprise et jouée avec succès en trois semaines , et aucun accident n'interrompit les représentations.
Si quelqu'un s'étonnait de la remarque que je fais là, ce serait sans doute une personne ayant le grand bonheur ou le grand malheur de n'avoir jamais rien fait et de ne s'être jamais intéressée à rien ; car ceux-là seuls qui n'ont jamais rien entrepris croient que tout est facile. Dés qu'on a désiré, entrepris ou exécuté quoi que ce soit, dépendant du concours des autres, on sait toutes les difficultés qui se présentent naturellement à la prévoyance la plus active et toutes les mauvaises chances imprévues qui peuvent étonner la prévoyance la plus ingénieuse.
Les esprits sérieux de ma connaissance se moquent de ce qu'ils appellent mes folles superstitions pour les jours heureux ou malheureux, et pour mille indices de joie ou de chagrin que je trouve dans des objets matériels n'ayant aucun rapport avec ce que je crains ou désire, et qui ne peuvent exercer aucune influence, ni directe ni indirecte, sur les choses auxquelles ma pensée les associe.
Mais quand de grands plaisirs, ou de grands chagrins, dépendent d'un événement qui se passe en quelques heures par le concours d'un nombre infini de personnes, il est permis de redouter des chances contraires que l'on n'a pu deviner etque, faute d'autre mot, on nomme le hasard. Buflon dit que l'homme est naturellement le plus peureux des animaux, parce que sa raison lui montre mieux tous les dangers. Les plus craintifs sont donc les plus raisonnables; et cette vague frayeur de maux qu'on ne devine pas est la preuve de la plus forte dose de raison possible ; témoin les plus grands hommes, qui eurent^les plus petites superstitions. Pompée et César avaient leurs bons et leurs mauvais augures les jours de bataille ; le
costume que Napoléon portait dans ses premiers triomphes, le soleil qui les avait éclairés, l'ami qui eu avait été le témoin, lui semblaient parfois des garanties contre un destin différent. Il en rassurait son âme inquiète dans les moments décisifs.
Belle superstition d'un grand esprit I Fille de la raison et non de l'aveuglement, qui craint encore et qui cherche à tromper la crainte par des moyens surnaturels, quand elle a épuisé pour réussir tout ce que la nature lui a donné ; car elle sait que l'intelligence humaine est bornée ; qu'au-delà de ce qui est possible pour elle, reste une volonté plus puissante qui peut anéantir toutes les combinaisons et changer en un inslant toutes les destinées.
Si la force du plus grand génie des temps modernes s'augmentait de sa Confiance dans une redingote grise quand ses gigantesques projets devaient disposer du sort du monde , comment peut-on s'étonner que la faiblesse d'une femme s'appuie sur quelques ornements de toilette pour y placer une idée de bonheur, quand elle forme le difficile projet d'obtenir de la foule assemblée quelques nouvelles sympathies pour les légères créations de sa pensée ? N'est— il pas excusable alors d'attacher des espérances aussi vagues à des pressentiments mystérieux ?
Mais il est une cause trop connue et qui est loin de dépendre d'un hasard mystérieux, qui me semble en cet instant être favorable aux auteurs de comédies. Le public commence à se lasser des théâtres de musique ; la faiblesse désolante de la voix des chanteurs, et la force épouvantable des instruments de l'orchestre , ont fatigue la patience et les oreilles des plus intrépides amateurs ; les femmes élégantes et les hommes distingués cherchent un asile pour se réfugier contre un plaisir qui doit nécessairement à la longue les rendre sourds ou stupides. Si l'on pouvait leur offrir ailleurs des comédies intéressantes jouées avec talent, des mots spirituels dits avec grâce , peut-être trouveraient-ils que cela vaut mieux que des bémols manques ou des triples croches estropiées; et il se pourrait qu'une noble action, bien représentée, une observation fine bien piquante, un sentiment vrai bien exprimé finissent par produire un effet aussi agréable que le choc assourdissant des éclatantes cymbales ou l'effroyable harmonie d'un trombone !
CLEMENCE ou LA FILLE DE L'AVOCAT,
Comédie en deux actes et en prose, représentée pour la première fois, sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 26 novembre 1859.
J'avais souvent dans mon enfance entendu vanter et vu honorer la proession d'avocat, qui était celle d'une grande partie de ma famille, dans la ville de Dijon, ancienne ville de parlement, où le barreau, trèsdistingué , jouissait d'une immense considération , et où mon grandpère avait acquis une très-belle réputation par son talent et son désintéressement.
J'avais encore l'esprit tout plein de mille traits de ces hautes probités anciennes, où l'on mettait son honneur à sacrifier sa fortune à un noble
sentiment et à immoler ses intérêts à ceux de la justice ; car il y a des anecdotes, des événements et des bons mots de famille qui transmettent ainsi de génération en génération certaines idées et certains principes , et sont comme un héritage de pensées, qui du moins ne peut être ravi à l'héritier qui veut les conserver.
Ces principes sévères, ces douces traditions des simples vertus d'une modeste famille de province, recueillies pendant l'enfance, et transportées loin du calme séjour qui les vit naître, ressemblent à ce bâton noueux du voyageur, coupé sur le sol paternel, pour être son soutien dans ses jours de faiblesse, l'appui de sa marche vacillante quand la route est inégale et dangereuse, et sa défense lorsque le péril devient si grand que sa seule force personnelle n'aurait pu suffire pour le vaincre.
En toute chose, lorsque je me suis aidée de quelques souvenirs de ma famille, ils m'ont toujours porté bonheur : il en fut ainsi pour cette comédie. J'eus un plaisir infini à tracer le caractère de l'avocat ; c'était un résumé des idées que j'avais gardées de la noblesse de cette profession , et je crois que la situation du second acte met bien en contact les sentiments forts et intimes de l'âme avec les devoirs d'un honneur austère. Cetle situation était regardée , par quelques amis auxquels j'avais lu la pièce, comme dangereuse au théâtre ; mais pour moi cet ouvrage m'a inspiré peu d'inquiétude, et le public m'a prouvé que je ne m'étais pas trompée quand j'espérais qu'il sympathiserait avec le grand sacrifice de l'avocat, quoiqu'il soit l'effet d'une vertu peu commune.
GEORGES ou LE MEME HOMME ,
Comédie en deux actes et en prose, représentée pour la première fois au Gymnase dramatique, le 7 mai 1840, sous le titre les honneurs et les Mœurs.
La destinée de cet ouvrage m'inspirait de grandes craintes dans les derniers jours qui précédèrent sa représentation. Il arrivait au public tronqué, défiguré ; il en était resté quelque chose dans les bureaux de la censure, quelque chose aussi dans ceux de la direction du théâtre ; il avait même perdu jusqu'à son titre. Je n'ai pas eu le temps d'être plus court , disait un écrivain ; moi, j'ai vu le moment où , à force de prolonger le temps des répétitions, ma pièce aurait été tellement abrégée qu'il n'en serait plus resté qu'une scène ; et pourtant déjà le cadre du théâtre ne m'avait pas permis de développer assez largement ma pensée, et de la rendre claire et nette.
Puis il y a des théâtres où le public va chercher une distraction d'un moment, et où il n'aime pas à trouver des sujets de tristes réflexions sur les misères de la vie réelle.
J'ai remarqué plus d'une fois que représenter exactement les torts ou les malheurs de la société actuelle n'est pas un moyen de plaire au public de nos jours : il préfère quelques gracieuses fictions ou quelques folies qui l'arrachent au présent. Pour lui , le plaisir du soir, c'est l'oubli de la vie du jour !
Cette pièce, que je crois pourtant prise dans la vérité, ne plut pas beaucoup au public, et n'eut qu'une vingtaine de représentations.
Les pièces en un acte que j'ai fait jouer sont:
Comédie en un acte et en prose, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français, le h novembre 1835.
Cette comédie fut jouée un an avant Marie, et sans mon nom; mais les petits détails de cet ouvrage sont si féminins, ce sont de si minutieux secrets du cœur, que plus d'un journaliste devina et indiqua dans le compte rendu de la pièce, après sa réussite, que c'était la main faible et légère d'une femme qui l'avait tracée. Leur bienveillance en cette occasion a été une des raisons qui me déterminèrent, depuis cette pièce, à paraître aux répétitions , et à mettre mon non à toutes celles que j'ai écrites.
Comédie en un acte et en prose, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français le 8 août 1837.
C'est avec un soin minutieux que j'écrivis le dialogue de cette petite comédie, et surtout le rôle de la présidente. C'était une petite miniature que je destinais à un petit théâtre de société, et j'avais tracé le rôle de la présidente avec l'idée de le jouer moi-même chez M. le comte Jules de Caslellane, ce protecteur zélé des arts, qui a révélé au public plus d'un artiste inconnu , et qui ne demande d'autre récompense de ses peines et de la belle hospitalité qu'il donne aux talents que de leur ouvrir la route de la fortune et de la gloire.
Mais quoique j'eusse écrit chaque phrase avec l'idée que je la prononcerais au milieu d'une société dont j'étais connue, et dont je connaissais moi-même la plus grande partie, la frayeur m'empêcha d'exécuter mon projet.
C'était à l'époque des représentations de Marie, et je pensai que si l'attention et la curiosité du public m'avaient tant troublée lorsque les acteurs la jouaient devant moi, je serais bien autrement effrayée quand ce serait à moi de faire entendre ce que j'avais écrit, et qu'il me serait probablement impossible de dire un seul mot. Je renonçai donc à jouer ma pièce, et j'offris le rôle à mademoiselle Mars , qui le rendit avec une grande perfection. Cette petite comédie a été jouée souvent depuis dans des châteaux par des amateurs, et elle est revenue ainsi d'elle-même à sa première destination.
Je n'ai pas prétendu faire ici une analyse des sept comédies renfermées dans ce volume, encore moins les juger. Les journaux ont eu pour chacune de longs et nombreux articles, et ce n'est pas à moi qu'il appartient de dire ce que j'en pense. Nos ouvrages font presque partie de nous-
INTRODUCTION. u
mêmes; et qui ne voudrait pouvoir cacher ses défauts quand on ne peut les corriger? Ce qu'on perd en ce genre est toujours autant de gagné.
J'ai voulu seulement exprimer ici quelques idées venues à l'occasion de ces ouvrages; souvenirs près de s'effacer, que j'attache à ce qui les fit naître, pour garder quelque chose du temps qui s'échappe si vite et laisse si peu de traces.
Mais après avoir repassé ainsi dans mon esprit toutes les épreuves auxquelles je me suis exposée, je ne crois devoir en détourner personne: j'encouragerai même d'autres femmes à les tenter, et cela pour ellesmêms ! Nul n'a su parmi les gens désœuvrés, et dont la vie n'eut aucun but sérieux, ce que l'âme peut avoir de grands plaisirs et de joies infinies en passant des graves idées qui relèvent aux frivoles distractions qui l'égaient. La vie sérieuse, mêlée avec de futiles joies, développe seule toute la puissance de bonheur que l'on a reçue du ciel ; mais c'est seulement quand les occupations de l'esprit n'arrachent à aucun des devoirs, à aucun des liens de la vie ordinaire des femmes, qu'elles apportent de vives jouissances. Elles peuvent tout embellir ; elles ne sauraient rien remplacer.
Après quelques heures de ces réflexions qui enlèvent la pensée aux petits ennuis et aux petits détails matériels, et la portent vers quelques idées générales ou quelques nobles rêves, on se sent meilleur pour ce qui nous entoure, on compatit davantage au malheur, on aime mieux ses amis, on est plus disposé à se dévouer à ses affections et à s'oublier pour les autres; puis aussi l'on redevient plus enfant, on s'amuse d'un rien : une fleur qui s'épanouit, un rayon de soleil qui brille, un papillon qui vole, tout vous enchante ; ici c'est un ruban qui vous charme , là une robe qui vous ravit ; les mille inutilités nécessaires à la toilette d'une femme reprennent leur empire heureusement : car un mot spirituel n'a qu'un certain nombre de gens qui le comprennent, un sentiment délicat n'est pas toujours bien senti , et une bonne action passe souvent inaperçue ; mais une parure élégante et qui sied bien , mais une robe de Camille et un chapeau d'Herbaut, voilà qui enlève tous les suffrages : alors on a tout ce qu'il faut; quelques, vertus pour soi, quelques talents pour ses amis, et quelques défauts pour le monde.
Pour parler sérieusement, ce qui ne m'est pas toujours facile, car ma pensée passe continuellement de la gravité à la plaisanterie, et pour moi l'enthousiasme est presque toujours suivi de l'ironie, peut-être parce que les choses importantes de ce monde n'ont qu'une valeur relative qui disparaît tout à coup devant certaines idées plus élevées , peut-être aussi parce que le ciel envoie une grande mobilité à notre esprit pour parer à l'instabilité de ce qui nous occupe; mais enfin je reviens, après cette plaisanterie, aux idées graves que j'exprimais tout à l'heure, et je dirai que je crois les ouvrages des femmes plus utiles à notre époque qu'à toute autre. La vie politique rend les hommes plus positifs, la liberté est rude de sa nature, et l'égalité est parfois un peu brutale. N'y a-t-il pas de nos jours jusqu'à des hommes d'état qui s'adressent du haut de la tribune des injures grossières pour représenter cette démocratie dont ils devraient élever les idées jusqu'à eux au lieu d'abaisser leur langage jusqu'à elle? Si quelque chose peut retenir encore la société contre le courant qui l'entraîne dans cette route, les femmes seules doivent avoir assez d'empire pour cela, non
seulement en exerçant leur puissance sur ce qui les entoure, mais en opposant encore leurs douces et gracieuses idées aux idées rudes et sauvages qui veulent tout4dominer à présent.
Mais il faut qu'elles restent bien et plus que jamais dans la sphère modeste et réservée qui leur convient, et que la nature leur assigne. Et pourquoi ne s'y trouveraient-elles pas bien? Si les devoirs des femmes sont austères, il en est de rudes pour les hommes. Depuis l'ouvrier dont le corps s'épuise dans de pénibles travaux qui dépassent ses forces, jusqu'à l'ambitieux dont l'âme s'énerve dans de petites intrigues qui éteignent ses facultés; depuis le soldat qui expose sa vie tous les jours pour le pays, jusqu'au spéculateur qui se donne vingt ans le tourment de la ruine pour arriver au plaisir de la fortune, chacun a sa part de peine en ce monde, et l'échange que font les femmes d'un peu de liberté pour beaucoup de repos ne me semble pas un mauvais marché.
Que deviendrait la société si les femmes ne restaient pas en ce moment étrangères aux affaires , indifférentes aux calculs d'argent, et en dehors des discussions politiques, et ne gardaient pas dans la vie rêveuse et retirée les saintes émotions du cœur avec les poétiques inspirations de la pensée, pour les reporter ensuite, par leurs paroles et leurs écrits, dans cette société qui s'endurcit et se matérialise chaque jour?
C'est dans la retraite et le calme du foyer de famille que naissent les douces rêveries, les saintes croyances et les observations fines et ingénieuses! Plus la vie des hommes est rude, publique et agitée, plus celle des femmes doit donc être douce , tranquille et réfléchie , afin que les religieuses pensées gardent toujours un culte, que l'amitié ail encore quelque chose de tendre et d'exalté , et que l'amour ne perde pas tout ce qu'il a de délicat et d'idéal.
Le théâtre ne doit-il pas, il me semble, vivre de tout cela , et tirer ses plus grands effets de ce que l'âme a de plus élevé, de plus tendre et de plus intime?