TROIS EPOQUES
Comédie en trois actes, en prose. Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre-Français, le 11 octobre 1836.
Mon nom, pour la première fois, est livré au public.
Si je n'ai pas reculé devant les dangers de cette publicité, c'est preuve de crainte et non d'audace.
Entre égaux, on ne se doit que justice ; à plus faible que soi, l'on accorde protection, et l'on est généreux pour qui a besoin d'appui.
Loin d'avoir plus de sévérité à craindre, une femme a donc plus d'indulgence à espérer en se faisant connaître, car on exigera moins.
Un homme développe dès l'enfance, par des études sévères, la force de son intelligence : une rude éducation, de graves intérêts à débattre, des relations avec toutes les classes de la société et les épreuves de la vie politique, grandissent et multiplient ses émotions et ses pensées.
Une femme s'élève dans la retraite, sous la mystérieuse réserve de sa mère ; ce qu'elle apprend ensuite par elle-même des choses de la vie se borne à des observations sur les salons où son existence est renfermée : comme si tout le bonheur tenait à l'ignorance du vrai, ceux qui l'aiment cherchent à lui en cacher une grande partie, et souvent pour elle la vérité n'apparaît tout entière qu'avec le malheur.
On ne lui demandera donc pas plus qu'il ne lui a été donné.
Mais si ce qu'elle a entrevu ou deviné éveille en elle des idées justes , bonnes et utiles, n'y a-t-il pas assez de mal en ce monde? pourquoi voudrait-on qu'il y eût du bien perdu? peut-être même est-il, à notre époque, certains détails de la vie intime abandonnés à l'observation des femmes ; car , depuis que la possibilité s'est présentée pour tous les hommes de prendre part aux grands intérêts de la politique, et de s'y faire de hautes renommées, ils sont plus distraits des petits détails de salon, et plus insouciants des petits succès qui suivent de légers ouvrages; ils semblent même encourager de plus faibles mains à les essayer, comme les opulents propriétaires qui sourient en voyant ramasser les épis oubliés à dessein pour la joie des glaneurs.
D'ailleurs, il y a tant d'individualité dans le talent, et le même objet observé de deux places différentes change tellement d'aspect, qu'un sujet présenterait certainement à une femme d'autres idées que celles qu'il éveillerait dans l'esprit d'un homme.
Peux voyageurs ont beau partir du même point, si l'un, libre et fort,
court sur tous les chemins, jette son temps et sa vie à tous les dangers et à tous les hasards, et que l'autre chemine craintif et paisible, bornant ses minutieuses observations au modeste sentier qu'il parcourt lentement, n'y pourra-t-il pas découvrir ce qui échapperait à l'ardente impatience du hardi voyageur? Et, arrivés tous deux au but, le récit de chacun n'aurat-il pas besoin du secours de l'autre pour être complet.
L'esprit des femmes voit peut-être mieux ce qui s'examine de près que ce qui se regarde de loin ; ce qui se considère dans les détails que ce qui se juge dans l'ensemble; ce qui se sent que ce qui se discute. Elles sont sous l'impression des arts bien avant de les comprendre ; elles devinent souvent avant de connaître ; et le cœur des femmes sent quelquefois plus juste dans des choses où l'esprit de l'homme voit toujours plus loin.
Qui dira comme elles ces mille petits secrets de vanité qui les agitent et qui les blessent? Qui devinera mieux ces innocents mensonges du cœur qui ne trompent que ceux qui les font? Qui sentira plus profondément le malheur des passions combattues, et le malheur plus grand encore de ces passions trop violentes pour les obstacles, rendues plus puissantes par la force qui les comprime, et qui renversent, brisent et détruisent tout ce qui devait les arrêter? Qui saura mieux combien est glacé le froid mortel de l'égoïsme , ce vice attaqué par toutes les vertus et toujours le plus fort? Qui plaisantera plus gaîment de la naïve prétention avec laquelle un imbécile se donne une peine infinie pour être un sot? Et qui pourra plus vite venger le mérite modeste accablé par l'impertinence, en faisant d'un
mot piquant une justice improvisée ; condamnant le coupable au
ridicule?
Peut-être aussi sera-t-il plus facile à la femme de trouver les nuances de sentiment qui vont à l'àme , que les raisonnements qui parlent à l'intelligence ; mais, au spectacle, les émotions vraies font plus d'effet encore que les idées justes, le cœur étant plus facile à entraîner que l'esprit à convaincre.
Un nombre infini d'ouvrages de théâtres présentent toutes les situations où l'homme peut se trouver, montre ses passions avec toutes leurs nuances, son caractère avec toutes ses variétés; mais il me semble qu'il reste beaucoup à dire sur les modifications que l'éducation et la situation de la femme dans la société apportent à son caractère, à ses idées et à ses sentiments; et qu'il y a là des secrets de malheur, de joie, de courage et de vertu qui n'ont point été révélés, et qu'il ne serait pas sans intérêt et sans utilité de faire connaître.
En formant le plan de Marie ou Trois Époques , j'ai donc eu un but et une pensée ; mais ce n'est point d'ajouter quelque chose à tout ce qui a été écrit sur le malheur de la destinée des femmes, telle que la nature, les lois et l'opinion l'ont faite. Non , car je ne sais personne, en ce monde, qui soit exempt de devoirs, de dangers et de chagrins.
Quel homme, pour rester réellement vertueux, n'a pas eu des passions à combattre, des désirs à étouffer, des haines à vaincre, des devoirs à remplir, une conscience à satisfaire plus exigeante que les lois, un cœur à contenter plus délicat que l'opinion?
Les éléments du bonheur existent, mais dispersés de manière à n'être que rarement réunis ; de plus, l'instabilité des événements et la mobilité des passions varient à l'infini les chances du malheur.
Comment décider si les femmes ont une part plus grande en cet héritage commun à tous, puisque le trouble, le mal et les regrets naissent pour tous de ce choc entre des intérêts, des principes, des devoirs et des, passions dont nul n'est exempt ?
C'est de cette lutte continuelle que jaillit le drame de la vie, et ce drame aura par conséquent toujours de féconds sujets dans le sort le plus simple et le plus obscur. L'existence la plus paisible et le caractère le plus calme ont leurs combats intimes, violents et cruels. Que ce soit au nom de la religion, de la vertu, de la bonté ou de ia tendresse, est-ce qu'il n'y a pas. sans cesse des sacrifices à faire?
Mais il est naturel que les femmes sentent plus vivement, et peignent d'une manière plus énergique ceux qui leur sont départis. Qui désignera les écueils, les obstacles et les périls d'une route mieux que celui qui l'a parcourue ?
Le caractère de la femme, tel que j'ai cherché à le développer dans ma pièce, est plutôt un type qu'une exception ; aussi n'ai-je voulu, pour l'action du drame, que des circonstances très-simples et qui se rencontrent habituellement dans la vie réelle.
Il est rare qu'un mariage se fasse avec toutes les conditions qui peuvent promettre le bonheur; et la première action de la vie d'une jeune fille est souvent un sacrifice dont elle ne connaît toute la valeur que quand il est devenu irrévocable.
Ainsi, mariée et entourée de dangers, une femme n'a-t-elle pas à traverser ces jours agités de la jeunesse, où les passions parlent si haut qu'elles empêchent souvent de rien entendre.
Puis vient le triste moment ou une femme survit à sa beauté, sa seule puissance incontestée ; alors sa situation ressemble assez à celle d'un roi, qu'une abdication involontaire condamne au bonheur forcé d'une vie paisible et sans dangers.
J'ai voulu montrer dans mon ouvrage quelques unes de ces épreuves délicates qui peuvent se trouver dans la vie d'une femme, et commencer parfois avec son premier désir, pour finir avec son dernier regret, et je l'ai présentée s'immoïant elle-même à sa tendresse de fille, à ses devoirs' de femme, à son amour de mère, sachant vaincre dans ces combats intérieurs de l'âme entre les vertus et les passions, triomphes sans gloire, qui n'ont que le ciel pour témoin, et dont l'histoire n'est inscrite que dans la trace des larmes qu'ils ont coûtées; et j'ai voulu aussi faire voir cette femme, après tant de sacrifices, restant heureuse seulement par le sentiment noble, élevé et généreux qui remplit son âme ! Mais c'est bien le cas de dire ici : Je sais bien ce que je veux, le ciel sait ce que je peux.
Peut-être est-il une remarque à faire qui trouve naturellement place ici, dans ces idées jetées au hasard sur les femmes, avant une pièce de théâtre qui est le développement du cœur d'une femme, tracé par une d'elles, et cette remarque la voici : La vie des femmes est-elle heureuse et digne , leur esprit étendu et élevé, le bonheur de tous y gagne quelque chose, et la jeunesse ne cesse pas certes d'avoir toutes ses joies, parce que l'âge mûr évite quelques uns de ses regrets en échappant à l'ennui par l'étude, le travail et la réflexion ; car ne peut-on pas remarquer que dans les temps chevaleresques, où l'existence des femmes avait quelque chose d'imposant, de noble et de digne, où leur influence était ostensiblement reconnue, il
y avait plus d'héroïsme dans les actions des hommes; que la cupidité et l'avarice dominent surtout dans les temps et dans les pays où les institutions politiques et les habiludes de la vie éloignent les hommes des salons ? Ne semblerait-il pas que l'amour de la gloire passe en première ligne dans la société où les femmes sont quelque chose , comme l'amour de l'argent passe avant tout dans celles où elles ne sont rien ? Et si l'élévation des idées et la délicatesse dos sentiments devenaient les premières et les vraies distinctions de ce monde, cela ne vaudrait-il pas bien ce qu'on y voit?
Voilà de bien graves réflexions, à propos d'un ouvrage bien peu important ; mais la pensée ne suit-elle pas involontairement le premier chemin qui s'ouvre devant elle, et qui la mène, à son insu, loin du point d'où elle est partie? Souvent ce qui semble le plus futile l'entraîne à des idées pleines de tristesse, et ce qui est sérieux etaustère amène après soi l'ironie. Et pourquoi les plus frivoles inutilités n'éveilleraicnt-elles point parfois de sévères pensées? N'en vient-il pas de si plaisantes sur ce que le monde regarde comme très-grave et très-important?
PERSONNAGES
Le comte de S1VRY, général de l'Empire.
De MELCOURT.
CHARLES D'ARREL.
FORESTIER, riche capitaliste.
MARIE , fille de M. de Sivry.'
ALRERTINEi, comtesse d'HORRIGNY, sa cousine.
FANNY, jeune modiste, leur protégée.
CECILE, fille de M. et Madame Forestier.
Deux domestiques.
La scène se passe à Paris. Le premier acte , en 1818, chez M. de Sivry, rue de Rivoli ; le deuxième, en 1826, chez M. Forestier ; le troisième, en 183i, dans le même appartement qu'au premier acte.
MARIE
ou