ACTE III, SCENE V1ÎI
Et vous voilà ici !...
ISABELLE
Vous savez quelles pensées, quels souvenirs je dois trouver dans cette maison.
LÉONCE
Ah ! pour moi... ces souvenirs d'un bonheur passé et le sentiment du malheur présent me troublent, m'enchantent et m'épouvantent. Pourquoi les rappeler? pourquoi rester là? Désirez- vous donc me revoir, me parler?
rsABELLE, craintive.
Oui, je voudrais..
LÉONCE
Oh ! mettez-vous là, Isabelle , comme autrefois !
(Il la fait asseoir à gauche et se trouve prendre la droite.) Isabelle, s'asseyant.
Oui, comme autrefois.
LÉONCE
Mais alors vous n'étiez point triste et pâle comme à présent.
ISABELLE
Alors... j'ignorais toutes les choses de ce monde.
LÉONCE
Maintenant vous êtes au milieu de tous les plaisirs.
Isabelle , tristement.
Et s'ils ne m'avaient rien offert qui valût ma douce ignorance?...
Léonce, étonné.
Quoi ! cet éclat, ces brillants succès des salons?...
Ah! pour y briller aussi, il faudrait trop apprendre trop oublier peut-être !
Léonce, étonné.
A peine si vous avez connu celte vie dissipée , cet étourdissement de la société parisienne !
Isabelle, se levant.
Si une lumière soudaine avait tout à coup éclairé pour moi ces faux semblants qui m'abusaient? si j'avais vu toutes les douleurs parées, inquiètes et agitées, des femmes du monde?..... Si j'avais appris qu'en frappant au cœur de la première que je rencontrerais il en sortirait à l'instant des larmes et des plaintes?.... si tout cela m'avait eifrayée ?
LÉONCE
Ah! vous avez donc été bien malheureuse?
Isabelle , essuyant une larme.
Oui!...
456 ISABELLE
Léonce , vivement et avec un mouvement de joie.
Vous pleurez! Qu'est-ii doue arrivé?.... regretteriez-vous ces
lieux ? craindriez-vous de les quitter encore ?... que faut-il faire?.., Mon Dieu ! tu sais à quel prix j'aurais voulu que les souffrances de la vie lui fussent toutes inconnues!... comment ses larmes me trouveraient-elles insensible ? Ah ! ordonnez, Isabelle, que voulez-vous? ma vie vous appartient à présent et toujours !
ISABELLE
Noble Léonce... je ne sais pourquoi ces larmes... ce trouble...
Parlez sans crainte ! parlez à un ami !... Vous aviez quelque
chose à me demander?
ISABELLE
Ah! vous m'y faites songer... Le docteur Damblcville...
LÉONCE
Eh bien?
ISABELLE
Il parlait de papiers... remis entre vos mains... Léonce , étonné.
Ah! oui, des papiers? je m'en souviens!... votre vue me les avait fait oublier!!.. Ils regardent Albert et peuvent tout changer; car, bien qu'il soit plus étourdi que coupable, ces confidences le mettent à la disposition de celui qui les possède et le perdraient aux yeux du monde.
ISABELLE
Le perdre? lui...
LÉONCE
Qu'avez-vous ?
ISABELLE
Si je vous disais : Ces papiers, donnez-les-moi, monsieur Léonce, personne ne doit les voir , et vous devez oublier que vous les avez lus?
LÉONCE
Comment ! ces papiers, vous les vouliez? c'est peut-être pour cela que vous m'avez attendu? que... vos larmes... votre trouble...?
c'étaient des craintes pour lui pour Albert seul rien pour le
passé?
Isabelle, à part , douloureusement.
Comme il se trompe !
Léonce , amèrement.
Ah ! quelles idées , quel fol espoir avaient passé là ! Mon Dieu ! elle tremble et s'effraie pour lui seul !
Isabelle , à part , avec douleur.
S'il ne me comprend pas, que deviendrai-je ?
ACTE III, SCENE IX. 157 Léonce, avec emportement et lui donnant les papiers. Ah ! prenez.... prenez ! que rien n'empêche votre mariage ! que rien ne nuise à votre bonheur ! Il n'a point de torts! point de défauts ! vous l'aimez! Allez, retrouvez-le ne le quittez plus,
jouissez de tout ici-bas... les amusements du monde, ses faux plaisirs sont sans dangers pour vous! vous n'avez rien à perdre à ces jeux... pas même un cœur !
Isabelle, douloureusement, très-trouvée.
Ah ! le ciel me punit de l'avoir méconnu ! Il ne veut pas , il ne peut pas m'entendre... et l'on vient!