ACTE I, SCENE II
BEAUSÉJOUR
Vous êtes donc toujours mélancolique?... Ah ! vous êtes marié, vous !
ALBERT
Oui, sans doute.
BEAUSÉJOUR
C'est cela !... moi, je suis encore garçon , c'est plus commode et plus gai.
ALBERT
Mais comment avez-vous su que j'étais ici ?... comment y êtesvous venu ?
Vous ne m'avez donc pas reconnu avant -hier au Steeple- Chase ?.. la course au clocher.
ALBERT
Je ne vous ai pas vu.
BEAUSÉJOUR
Je le crois bien !... Mais vous auriez pu m'entendre.
ALBERT
Il m'a semblé, en effet, que mon nom était sorti tout à coup d'un fossé.
BEAUSÉJOUR
C'était moi.
ALBERT
Bah!
BEAUSÉJOUR
Je vais vous conter tout cela : d'abord, quand je me suis vu riche, j'ai dit, il faut que je m'amuse.
ALBERT
C'est assez bien vu.
BEAUSÉJOUR
Que je voie le monde élégant, et pour commencer, j'ai pris le nom de ma terre... j'ai même eu un moment l'idée de prendre le titre de baron.
ALBERT
Sans avoir le droit de le porter ?
A présent ça se fait !... quand on est riche, il faut bien se donner quelques douceurs.
Albert , riant.
Ah!
BEAUSÉJOUR
J'ai pris aussi les grandes manières ; je fais courir, j'ai un attelage
470 MARGUERITE
du plus grand prix, et l'année prochaine à Longchamp, j'irai à quatre
chevaux, avec une voiture étonnante ; il faudra voir cela.
ALBERT
Je n'y manquerai pas.
BEAUSÉJOUR
J'ai un cheval anglais qui me jette par terre régulièrement une fois par semaine, mais je commence à m'y habituer... Je le montais avant-hier, et je vous ai reconnu au moment où il tombait avec moi dans le fossé qu'il devait sauter... nous nous serions tués si le fond n'eût été liquide... une bête magnifique ! je ne m'en serais pas consolé... Je suis encore tout moulu ; mais quand on est riche, il faut bien...
Albert , riant.
Se donner quelques douceurs, n'est-ce pas ?
BEAUSÉJOUR
Que voulez-vous, mon ami ? je désirais voir ce qu'on appelle la bonne compagnie, je n'avais point de famille, point d'appui, je n'étais rien, je ne tenais à rien... alors j'ai fait quelques folies et quelques sottises... cela m'a bien placé dans le monde.
Vous croyez ?
BEAUSÉJOUR
C'est le moyen le plus court et le plus sûr.
ALBERT
Et comment pouvez-vous attacher de l'importance à plaire à un monde où l'on réussit de cette manière ?
BEAUSÉJOUR
J'aime mieux rire avec les fous que m'attrister tout seul de leur folie ; j'aime mieux chercher à plaire aux femmes que de faire de la morale, et m'amuser des fêtes et des plaisirs que de tonner contre le luxe... Ceux qui de notre temps prennent la vie au sérieux, qui s'irritent de l'injustice, qui se mettent en colère du bonheur des fripons, et se désolent du malheur des honnêtes gens, finissent par se brûler la cervelle ou par mourir du spleen... et je n'ai pas envie de faire comme eux.
Albert , souriant.
En cela du moins vous n'avez pas tort.
BEAUSÉJOUR
Et vous avez raison, vous, Albert, quoique vous ayez choisi un bonheur bien différent!... La retraite .. une femme jeune, belle, charmante, que vous aimez, qui vous aime, que vous avez épousée il y a un mois... Ainsi, parlez-moi de vous, de votre mariage. albert , avec quelque embarras.
Puisque vous connaissez...