‹ Théâtre de Mme. AncelotChapitre 139 sur 350 · ACTE I, SCENE IV · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE IV

LA CHANOINESSE

Ne craignez pas de tout me dire!... Il est vrai que vous êtes mariée, et que moi je suis encore... mais vous avez à peine dixsept ans, et j'en ai trente... Parlez donc, et dites-moi ce qui est arrivé.

MARGUERITE

Mais rien, que je sache.

LA CHANOINESSE

Votre mari était parti sans vous dire quand il reviendrait : déjà plusieurs absences Font éloigné de vous, depuis un mois que vous êtes mariés. Albert n'a nul devoir, nulle affaire... où va-t-il?

MARGUERITE

Je n'oserais pas le lui demander.

LA CHANOINESSE

Puis, j'ai su par Julie...

MARGUERITE

Ma femme de chambre?

LA CHANOINE S SE

Oui, cette bonne fille que je vous ai donnée, et qui déjà vous est fort attachée... J'ai donc su par elle que mon neveu n'est presque jamais avec vous.

Je ne m'en suis plaint à personne.

LA CHANOINE SSE

Presque toujours seule, que faites-vous?

MARGUERITE

Quand il vient, je suis heureuse ; quand je suis seule, je pense à lui... et je l'attends.

LA CHANOINESSE

Enfin , je vous ai vue pleurer... et Julie dit que cela vous arrive souvent.

MARGUERITE

Si j'ai pleuré, c'est sans cause, sans raison... des caprices.

LA CHANOINESSE

Des caprices?... des chagrins sans cause?... Écoutez, Marguerite!... ces choses-là sont peut-être bonnes à dire aux hommes... mais, entre nous, ma chère, il faut parler franchement. Les femmes n'ont point de caprices sans cause, ni de chagrins sans raison ; et même ce qui paraît le plus inconséquent dans leurs actions est la conséquenxe de secrets qu'elles ne disent pas. Ainsi, l'on rit de mes courses lointaines et de mon activité pour des riens?... ( Mystérieusement.) Écoutez-moi!... Ne vaut-il pas mieux qu'on s'occupe de cela que de dire : « Victorine de Saint-Méry était jeune, jolie, bonne et raisonnable ; elle espérait être la femme heureuse et

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aimée d'un homme distingué ; mais elle était pauvre ! Elle a vu avec chagrin les autres filles de son âge, môme les plus laides, môme les plus sottes, préférées par ces hommes distingués qui avaient besoin de leur fortune pour arranger leur situation. Une ou deux espérances trompées ont attristé, désenchanté toute sa vie, et ne lui ont laissé aucune chance de bonheur. » On se moquerait d'elle, ma chère, ou bien on la plaindrait avec une fausse pitié, la pauvre fille!... et j'aime mieux qu'on parle de mes oiseaux empaillés que des blessures de mon cœur !... Voilà le secret de bien des ridicules et de bien des torts peut-être !... ce qui touche au fond de notre âme se cache sous des caprices !... (Elle lui prend affectueusement la main. ) Vous, Marguerite, vous êtes unie depuis peu à un homme digne d'eslime et d'amour... vous êtes raisonnable... vous l'aimez, et vous pleurez?... Albert a donc des torts envers vous?

MARGUERITE

Je ne crois pas.

LA CHANOINESSE

J'espère aussi que non, mais enfin ce n'est pas impossible... un mari !... qu'est-ce qui vous inquiète ?... de la jalousie peut-être?

MARGUERITE

Oui... parfois je crains qu'une autre femme...

LA CHANOINESSE

Quelque ancien amour?

marguerite, vivement.

Oh ! ce serait affreux !

LA CHANOINESSE

Ce serait affreux... mais ça s'est vu.

MARGUERITE

Ne dites pas cela!... j'en mourrais.

LA CHANOINESSE

On n'en meurt pas, quoique ce soit fort désagréable.

marguerite , réfléchissant.

Il aimerait une autre femme?...

Je ne dis pas que cela soit... mais enfin, voyons : lui qui était si empressé, si amoureux avant le mariage, comment a-t-il changé si vite? De quelle époque date cette froideur?

MARGUERITE

Albert n'est pas changé : il a toujours été le même depuis notre mariage. Dès le lendemain, il ne vint pas au déjeuner ; il était parti pour une affaire, à ce que me dirent les domestiques.

LA CHANOI]\ESSE.

Qu'est-ce que j'apprends là ? mais enfin ?...

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