ACTE I, SCENE VII
ses nouvelles. Un jour seulement, une de ses lettres me parla d'ennemis acharnés à sa perte , de procès intenté , de calomnies absurdes Plus tard, il me fit voyager longtemps je ne le revis
qu'à de long intervalles , et pour peu de jours. Il m'éloignait sans cesse, et ce fut à Londres que j'appris sa mort, il y a un peu plus de trois ans.
BEAUSÉJOUR
C'est après cette époque que je vous revis quelquefois à Paris.
ALBERT
Je trouvai un bel héritage qui ne me consola ni de la perte de mon père, ni de sa rigueur à mon égard. Je cherchai à rassembler quelques détails sur lui et sur ses derniers instants. Sa mort avait été prompte, inattendue !... Il avait, me dit le médecin que j'interrogeai , parlé de testament, de volonté qui devait réparer une injustice mais on n'avait recueilli que des mots incohérents !
Seulement un nom , répété distinctement et à plusieurs reprises ,
était resté dans la mémoire de ceux qui l'entouraient ! Ce nom
était celui de Marguerite de Senne ville ! Il le prononçait avec
anxiété, en recommandant à son fils celle qui le portait !... Voilà ce que j'appris de cette heure suprême, où n'ayant plus rien à craindre de l'injustice des hommes, on ne pense qu'à la justice de Dieu.
BEAUSÉJOUR
Marguerite de Senneville ? mais c'est le nom de votre femme.
ALBERT
Quand vous m'avez revu à Paris il y a trois ans, qnand je courais les salons et que ma curiosité pénétrait partout, c'était une idée fixe qui me poussait ! je cherchais Marguerite de Senneville ! Après trois années d'infructueuses recherches, ce nom, je l'entendis enfin prononcer par ma tante, et peu après je connus la charmante jeune fille qui le portait. L'effet que produisit sa vue, l'émotion qu'elle me causa, et bientôt, s'il faut tout dire, l'amour... (il soupire) tout me fit croire que c'était le vœu du ciel que je remplissais en lui offrant ma fortune et ma main.
Elle était orpheline ?
ALBERT-
Aucun parent n'avait réclamé mademoiselle de Senneville, ma demande fut donc acceptée avec empressement; Marguerite partagea bientôt tout l'amour qu'elle m'inspirait.
BEAUSÉJOUR
Il n'y a pas là de quoi se désoler.
ALBERT
Aussi, je n'ai pas tout dit.
182 MARGUERITE
beauséjour, avec inquiétude.
Vous êtes pâle et tremblant, Albert !...
Albert , lui prenant la main.
Ah ! dans les recherches que j'ai faites pendant trois années ,
mon ami, je me suis convaincu d'une affreuse vérité ! S'il était
permis de pénétrer dans les familles , d'y lire au fond des cœurs , d'y connaître tous les secrets, on serait étonné de ce qu'il y a de situations cruelles amenées par des fautes incroyables et inconnues !
BEAUSÉJOUR
Quelque secret de ce genre pèse sur vous ?
ALBERT
Oserai-je le dire!
BEAUSÉJOUR
Albert , je ne suis plus ici l'étourdi qui se moque des autres et de lui-même... je suis un homme d'honneur dévoué à un ami malheureux, et dont les conseils calmeront peut-être son cœur agité.
ALBERT
Le jour de mon mariage, en sortant de l'église , j'amenai Marguerite dans ce château que l'on venait d'arranger par mes ordres pour la recevoir. Je n'y étais pas venu depuis la mort de mon père, et je regardai comme un devoir d'aller visiter pieusement la chambre où il avait rendu le dernier soupir, et qui n'avait pas été ouverte depuis qu'il l'avait quittée pour toujours. Un sentiment involontaire me saisit à l'aspect de cette chambre et des objets qui m'entouraient ! .. Je m'approchai du bureau, où un livre ouvert, une lettre commencée , des brochures éparses semblaient attester et rendre encore présente la vie qui s'était éteinte depuis plus de trois
années !... Sur l'une de ces brochures, un nom me frappa je ne
pouvais le méconnaître c'était le nom prononcé par mon père,
cherché par moi , porté par ma femme... c'était le nom de Senneville !
BEAUSÉJOUR
Cette brochure...
ALBERT
Je lus , je dévorai cet écrit où il était répété à chaque page ce
nom! et cet écrit, c'était le mémoire d'un habile avocat, pour
justitier mon père qui , dans un duel sans témoin , avait tué M. de Senneville au moment où il rentrait en France.
BEAUSÉJOUR
Je me souviens maintenant, en effet, d'avoir entendu parler de cet événement... d'un procès, de circonstances singulières qui m'échappent.
ALBERT
Quoi ! Ton a su, et l'on peut se rappeler encore cette affaire !...